Alberto Terrile (Gênes, ) est un photographe italien.
Connu principalement en France, en Italie, et aux États-Unis pour son work-in-progress photographique sur le thème des anges, Alberto Terrile travaille aussi dans le secteur de l’édition, du théâtre, de la musique et de la publicité. Le portrait en noir et blanc, son fer de lance, lui fait remporter divers prix. Parmi ses travaux les plus reconnus, citons les portraits pris sur le vif de Corrado Rustici, Dee Dee Bridgewater et Ute Lemper. Il a exposé dans les villes de Milan, Rome, Berlin, Paris, Avignon, Chicago, Montréal et Toronto.
Biographie
Né à Gênes le et issu d’une famille de la moyenne bourgeoisie, Alberto Terrile s’intéresse très tôt aux arts visuels. Il passe son adolescence entre sa ville natale et Iola di Montese, un petit village des Apennins toscans et émiliens où sa famille possède une maison de campagne. La sensible différence culturelle et humaine entre les deux endroits est à la base de sa formation d’homme et d’artiste. C’est probablement au cours de ces années que Terrile s’attache particulièrement à une nature à l’état sauvage, aux bois et aux montagnes et qu’il manifeste son amour pour la solitude à laquelle son métier de photographe donne un nouveau souffle.
Années de formation
À l’âge de 14 ans, Alberto Terrile entre au lycée d’orientation artistique Nicolò Barabino de Gênes. Ses talents artistiques tardant à se manifester, on lui conseille d’abandonner les études et de trouver un travailTerrile répèterait cette histoire chaque année en introduction du cours de photographie de base sans toutefois nommer le professeur dont il est question.. En dépit de cela, Terrile, avec l’approbation de ses parents, entre à l’école des beaux-arts de Gênes où il approfondit ses intérêts pour la musique et les arts visuels.
Aux beaux-arts, Terrile commence par prendre ses premiers clichés ayant pour modèles des camarades de classe. L’atmosphère révolutionnaire de l’époque – nous sommes à Gênes en terrain fertile, au début des vagues punk et new wave – et le désir d’expérimenter le conduisent à réaliser entre autres une série de portraits sur pellicule positive couleur en low-key où les visages sont quasiment monochromes à l’exception des lèvres d’un rouge très saturé et des yeux d’un bleu profond. Les visages et les corps sont réunis dans un seul plan et donnent l’impression de flotter dans un aquarium. La série Fluttuare (Fluctuer) représente à la perfection ce style des débuts ainsi que le point de départ d’une recherche sur la force de gravité. Cet intérêt de la part de l’artiste culminera dans le work-in-progress Sous le Signe de l’Ange.
Durant toutes ces années, Alberto Terrile s’adonne à diverses activités, de la peinture analytique (branche de la peinture abstraite) à la musique pop en passant par la photo couleurs. Citons parmi ses travaux les plus aboutis : Calligrafie (Caligraphies), Tracce (Traces) et Segni (Signes), trois séries de portraits réalisés entre 1977 et 1979 sur de grandes surfaces verticales, de longs rouleaux de pellicules, des supports vidéo et autres. Ces œuvres réunies sous le titre de Quelle improbabili immagini (Ces improbables images) ont été exposées dans les villes de Gênes, Grosseto, Cosenza et Bari. Dans les années 1979-1980 Terrile réalise avec le concours du chercheur et compositeur Luca Viale-Barbieri une partition pour saxophone contralto intitulée Cromofonie. L’œuvre sera interprétée à Gênes, Milan et Certaldo dans les environs de FlorenceIl Buongiorno, juillet/août 1983..
L'apprentissage à Milan
En 1984, après avoir brillamment porter à terme ses études aux beaux-arts, Terrile est déjà en possession d’un style personnel en matière de photographie et commence son apprentissage à Milan aux côtés du troisième assistant de Paolo Gandola, jeune mais néanmoins connu photographe de mode. Durant les années 1980, Milan s’affirme comme capitale financière et capitale de la mode où les relations interpersonnelles sont régies par l’argent et la corruption pénètre chaque secteur de l’administration publique. C’est à cette époque, d’ailleurs, que Silvio Berlusconi commence à bâtir son empire immobilier et télévisuel. Milan, image du capitalisme italien le plus arrogant se fond au slogan Milano da bere (Milan à consommer) inventé pour le célèbre spot publicitaire de la liqueur Ramazzotti.
Pour Terrile, la période milanaise n’est pas des plus faciles: son comportement simple et presque naïf dans la vie et avec les gens, son mépris de l’argent tout-puissant n’ont aucun rapport avec La Milano da bere. Peu d’années après il décide de revenir à Gênes mais il revient fort de l’enseignement technique de Gandola et empreint des automatismes liés à la photographie de mode, à tout ce qui gravite autour d’elle. Lors d’une interview, Terrile, non sans orgueil, déclare à son retour: «Je trouve inadmissible que seuls trois ou quatre noms détiennent le monopole de la vision des choses. (…) On en a assez de ces Américains !(…) Il n’y a pas qu’à Los Angeles ou à Londres que la beauté se déniche, on peut tout aussi bien la trouver dans le 44 barré».
Plus loin dans l’interview, Terrile déclare son amour pour le cinéma, un amour qui marquera l’aspect formel et stylistique de son travail. À seulement 25 ans, sa vision artistique est claire: «Le cinéma pour moi, c’est Truffaut, Penn, Altman, Wenders (…) Le hasard est une composante importante de mon travail mais il reste grandement contrôlé (…) Le photographe est un peu artiste et un peu artisan»Il Lavoro, 15 juin 1986.. Cette dernière déclaration se propose clairement d’aborder le problème se posant à chaque artiste en début d’activité à savoir les faibles rentrées d’argent. À partir de 1985, Terrile vit uniquement de son métier de photographe professionnel.
Maturité artistique
Le retour à Gênes marque le début d’une activité de photographe professionnel en tout et pour tout. Dans ces années-là, Terrile est en contact avec le trépidant milieu artistique de l’underground génois; ses amitiés sont variées, parfois en dehors du circuit académique : il devient en particulier très ami du sculpteur Lorenzo Garaventa. Dans l’atelier de Garaventa, Terrile a l’occasion de faire plusieurs clichés de l’artiste et réalise une des photos les plus significatives de sa jeune carrière (1985). De grande importance dans ce portrait, la lumière naturelle – qui pour la précision arrive d’une lucarne en hauteur – et l’utilisation violente quasiment expressionniste des contrastes obtenus durant l’impression des photos à la main. (L’attention maniaque portée à la phase d’impression est un des traits caractéristiques du travail de Terrile qui a toujours déclaré en être redevable à son maître en la matière, l’artiste Stefano Grondona)see, for instance, Ferruccio Giromini, La gelida sensualità di Alberto Terrile ("Alberto Terrile's chilly sensuality") in Blue nr. 89, 1998..
Son activité professionnelle et commerciale est à l’origine très liée au secteur musical, aux prestations en studio ou live d’artistes tels que Pierangelo Bertoli, René Aubry, Louis Winsberg, Marc Berthoumieux et Bob Wilber. Il se spécialise dans les couvertures de livres et d’albums musicaux et nouent de solides collaborations avec les plus importantes maisons d’édition italiennes comme Einaudi, Zanichelli, Mondadori et Costa&Nolan.
Ses clichés de photographe indépendant apparaissent dans les journaux Le Monde, Diario della settimana, Glamour, Frigidaire, World Music ; la prestation live, dans tous les domaines artistiques et en lumière contextuelle devient un de ses thèmes de prédilection, c’est ainsi qu’il photographie entre autres Corrado Rustici et Dee Dee Bridgewater. Son portrait sur le vif le plus connu de l’époque est sans doute celui de Ute Lemper réalisé lors de la tournée Illusion Tour en 1992 (chorégraphie de Larrio Ekson).
En 1993, on le retrouve à Bagdad pour documenter la condition du peuple iraquien durement éprouvé par l’embargo deux ans après la première guerre du GolfeGuido Festinese, Uno scatto da Genova a Babilonia in Il Lavoro, 10 octobre 1993.
Il s’agit là sans doute de sa période de pleine maturité artistique. Il reçoit d’ailleurs le prix du Meilleur Portrait de l’Année ("Migliore Ritratto dell’Anno") que lui décerne la revue Progresso fotografico en 1989cfr. Progresso fotografico avril 1989. ainsi que le Kodak European Gold Award en 1994 et 1995Il fotografo professionista juin 1994 et juin 1995.. À cette même période, il devient le photographe officiel de la Mostra Del Cinema di Venezia ce qui lui donne l’occasion de photographier quelques-uns de ses acteurs et metteurs en scène préférés, citons parmi eux: Krzysztof Kieślowski, Chazz Palminteri et Robert Altman. Une exposition complète de ces clichés s’est tenue à Milan en 2000, une façon de réconcilier enfin l’homme et la villevoir par ex. Roberto Di Perna, Divi e divine 'scattati' da Alberto Terrile in Il Secolo XIX, octobre 2000..
Travaux expérimentaux et enseignement
En aucun cas oublieux de ses premières années aux beaux-arts, Terrile continue d’expérimenter de nouvelles techniques et de nouveaux matériaux. En témoigne notamment l’impression d’une de ses photographies sur du marbre allégé de Carrare. Selon l’auteur, le négatif a été d’abord imprimé sur papier AGFA Record Rapid, à l’époque hors production, puis sous forme numérique, il a été imprimé sur le marbre à l’aide d’un appareil Durst Rho 205. «Après deux essais sur du marbre, j’ai augmenté le poids des lumières afin que puissent ressortir les veinures du marbre qui donnent au sujet enveloppé d’un blanc manteau un volume inédit et à ma photo un effet sculptural»cfr. le catalogue de l’exposition Fare Arte 2004, Disegnare il marmo - drawing marble, Hopefulmonster publishers, 2005.. L’œuvre aboutie a été exposée à Carrare en 2004.
Des sujets insolites, une utilisation surréelle des procédés de post-production lors des phases d’impression (aussi en numérique), des spots peu communs caractérisent ses productions plus tardives. Parmi ses travaux les plus intéressants, citons sa collaboration avec des personnes handicapées dont Terrile rapproche le monde intérieur de celui d’Alice aux Pays des Merveilles ainsi qu’une remarquable série de portraits digitaux hyperréalistes intitulée Dalla miniera. Une des photos les plus relevantes de cette série reprend Pasquale Montemurro - ancien élève et futur assistant de Terrile - prenant sa tête entre ses mains dans un geste de résignation accentué par le violent contraste auquel est soumis son scalpe. À la différence du reste de la composition, le regard du modèle exprime d’une certaine façon la sérénité et l’acceptation. Montemurro, grand ami de Terrile, est mort d’un cancer à l’âge de 45 ans, quelques mois après ce cliché.
Lors de ces dix dernières années, Terrile s’est particulièrement intéressé à l’architecture industrielle, aux non-lieux et aux édifices abandonnés. La ville de Gênes se prête parfaitement à ce type de photographie quand on pense à la drastique reconversion subie par la ville où, au cours de ces vingt dernières années, le secteur tertiaire et celui du tourisme ont supplanté les activités industrielles et de l’acier. Citons comme exemples de ce nouveau contexte, l’aciérie de Cornigliano, récemment fermée et démolie ainsi que l’édifice Hennebique, jadis grenier à blé et à présent refuge de toxicos, gens en situation irrégulière et sans abris. Dans de tels endroits, Terrile et ses élèves font un travail de décontextualisation et mettent en scène des personnages grotesques dans des conditions clairement aliénantes.