Le coup d’État du 12 octobre 1999 au Pakistan, mené sans effusion de sang par le chef de l'armée Pervez Musharraf, renverse le Premier ministre élu Nawaz Sharif et son gouvernement. La prise de pouvoir conduit à un régime militaire autoritaire dominé par la personne de Musharraf durant près de neuf années, avant qu'un mouvement de contestations et des élections législatives ne conduisent à sa démission.
Le , Musharraf est l'instigateur du coup d’État militaire contre le gouvernement civil de Nawaz Sharif, peu après le conflit de Kargil, dans un contexte tendu entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire. Nawaz Sharif avait tenté de remplacer Pervez Musharraf, alors en voyage au Sri Lanka en tant que chef d'état-major des armées, par le directeur général de l'Inter-Services Intelligence, Ziauddin Khawaja. L'armée reste cependant fidèle à Musharraf alors que Nawaz Sharif et d'autres membres de son entourage sont arrêtés et envoyés en exil.
Pervez Musharraf devient ensuite officiellement président de la République islamique en 2001, confortant son pouvoir par un plébiscite puis surtout par les élections législatives de 2002, qui mettent en place un gouvernement le soutenant. La condamnation internationale est en revanche générale, mais s'atténue rapidement lorsque le Pakistan offre son aide aux États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001. Un régime présidentiel autoritaire est remis en place avec une réforme de la Constitution. Musharraf gouverne ainsi le pays jusqu'en 2008, date à laquelle il démissionne sous la pression d'un nouveau gouvernement civil.
Contexte vignette|Nawaz Sharif en 1998.|alt=Portait d'un homme dégarni en costume noir Second mandat de Nawaz Sharif
Depuis 1988 et la fin du régime militaire de Muhammad Zia-ul-Haq, le Pakistan connaît une forte instabilité politique, quatre gouvernements se succédant en moins d'une décennie sans terminer leur mandat. Le Parti du peuple pakistanais de Benazir Bhutto et la formation de Nawaz Sharif se disputent le pouvoir durant quatre élections consécutives, toutes anticipées à la suite d'une décision du président de la République. En effet, depuis une réforme en 1985 due au général Zia-ul-Haq, la Constitution du Pakistan confère au président de la République un rôle important. Celui-ci peut ainsi démettre son Premier ministre et dissoudre les assemblées..
Le , Nawaz Sharif redevient Premier ministre à la suite des élections législatives. Ces dernières sont largement gagnées par son parti politique, la Ligue musulmane du Pakistan (N) avec une confortable majorité des deux-tiers à l'Assemblée nationale. Les urnes lui donnent ainsi les moyens de mener sa politique et d'asseoir son autorité. Il réussit à faire élire un proche, Muhammad Rafiq Tarar, au poste de président de la République le .. Grâce à sa majorité parlementaire, le Premier ministre se lance dans une réforme de la Constitution qui va faire de lui le principal détenteur du pouvoir exécutif. Pour ce faire, il retire la plupart des pouvoirs discrétionnaires au président et renforce la discipline parlementaire.. En conséquence, Nawaz Sharif se voit progressivement accusé de concentration des pouvoirs et de dérive autoritaire par une partie de la presse, notamment à la suite de l'arrestation d'un éditorialiste..
Conflit avec le pouvoir militaire
Le pouvoir très fort des militaires au Pakistan pousse le Premier ministre à se méfier d'eux. Mais l'armée conserve un budget très élevé et les efforts nucléaires sont poursuivis. Cependant, si l'armée reçoit du gouvernement des pouvoirs exceptionnels pour mener ses opérations militaires, elle est réticente à aider Nawaz Sharif à asseoir son autorité.
Le , le chef de l'armée Jehangir Karamat est poussé à la démission et le Premier ministre tente de nommer un proche à sa place.. Le chef du gouvernement aurait agi ainsi à la suite des propos du chef de l'armée en faveur de l'institutionnalisation du rôle de l'armée via le conseil national de sécurité et dans le but d'assurer la loyauté des militaires envers le pouvoir civil... Toutefois, il renonce face à la pression de la hiérarchie militaire et choisit plutôt Pervez Musharraf en ignorant la priorité de deux généraux plus anciens, qui démissionnent à leur tour. Nommé le , Musharraf est choisi par Sharif qui le voit comme un général loyal et disposant de peu d'influence. Le général se voit attribuer les deux postes les plus élevés de l'armée. Ce cumul contribue à saper la confiance des généraux plus anciens envers le gouvernement..
Les relations entre pouvoirs civil et militaire se détériorent surtout à la suite du conflit de Kargil pendant l'été 1999. Le Pakistan s'engage dans ce dernier afin de tenter d'appuyer une révolte musulmane dans la partie indienne du Cachemire grâce à des unités infiltrées, comptant récupérer cette région disputée depuis l'indépendance des deux pays. Face à la réaction de l'armée indienne, l'opération tourne rapidement au fiasco. Mis en difficulté sur la scène internationale, surtout face à son allié américain, Nawaz Sharif négocie rapidement avec les États-Unis le retrait des troupes pakistanaises et l'abandon des opérations le . Les négociations se déroulent sans impliquer l'armée ni même consulter les généraux, le gouvernement imputant même la responsabilité du déclenchement des hostilités aux militaires.. Ces derniers désapprouvent la décision du Premier ministre et se jugent humiliés., d'autant plus qu'ils craignent une enquête politique sur la débâcle militaire à Kargil..
La crise concerne toute l'armée : le , soit quelques jours avant le coup d’État, le chef de la marine pakistanaise Fasih Bokhari démissionne en partie à la suite des désaccords avec le pouvoir civil. Il avait en effet critiqué l'ordre de cumul des deux plus hauts postes militaires par Musharraf, contre l'avis même de ce dernier. D'un autre côté, l'amiral confie à la presse en 2002 avoir démissionné avec l'accord de Musharraf car il ne souhaitait pas participer à un coup d’État qui était selon lui déjà en préparation..
Coup d’État Évènements du 12 octobre vignette|Un Airbus A300, similaire à l'avion emprunté par Musharraf pour rentrer au Pakistan le 12 octobre.|alt=Avion circulant sur un tarmac avec un fuselage blanc et une queue vert foncé
À la suite des déboires du conflit de Kargil, les relations entre pouvoirs civil et militaire sont exécrables. Les tensions s'aggravent encore quand le , l'Indian Air Force abat un avion militaire pakistanais. Les rumeurs de coup d’État se propagent alors dans les médias durant le mois de septembre. Peu avant de partir pour un déplacement officiel à Multan, Nawaz Sharif aurait reçu un appel téléphonique émanant d'une « source fiable » lui faisant état d'une conspiration militaire en cours, ce à quoi il réagit immédiatement. Le , alors que le chef de l'armée Pervez Musharraf est en déplacement officiel au Sri Lanka, le Premier ministre annonce à qu'il nomme le directeur général de l'Inter-Services Intelligence Ziauddin Khawaja en tant que nouveau chef de l'armée pakistanaise.. Musharraf embarque alors rapidement dans un avion de ligne à destination de l'aéroport international de Karachi, le vol 805 de Pakistan International Airlines parmi 200 autres passagers. Le Premier ministre ordonne la fermeture de l'aéroport afin d'empêcher l’atterrissage. Les lumières sur la piste permettant un atterrissage de nuit sont notamment éteintes et des camions de pompiers y sont placés pour bloquer l'accès, alors que les autorités civiles tentent de dérouter l'avion vers l'Inde.. Toutefois, Musharraf prend contact avec la hiérarchie militaire, qui le soutient dans sa grande majorité. Il reçoit notamment l'appui stratégique de Shahid Aziz, le directeur général des opérations militaires, ainsi que de dix commandants des onze corps d'armée, à la seule exception de celui du Baloutchistan.
Dès , l'armée prend le contrôle de divers points stratégiques, dont la résidence officielle du Premier ministre à Islamabad, le siège de la télévision d’État et l'aéroport de Karachi avec sa tour de contrôle, autorisant l’atterrissage de Musharraf. Dans la foulée, Nawaz Sharif et divers membres de sa famille sont arrêtés et emprisonnés, dont notamment son frère Shehbaz Sharif, le ministre en chef de la province du Pendjab. Les autorités civiles n'opposent aucune résistance, pas un coup de feu n'est tiré et le coup d’État ne fait aucun blessé. De plus, les militaires ne peinent pas à maintenir l'ordre, vu le peu de soutien politique et populaire en faveur de Nawaz Sharif à ce moment...
Renversement de l'ordre constitutionnel vignette|Siège de la Cour suprême du Pakistan.|alt=Bâtiment à l'architecture imposante et moderne Le renversement par la force du gouvernement civil représente une prise de pouvoir illégale des militaires, et laisse une vacance dans la gouvernance du pays. Dès le , le général Musharraf fait une allocution à la télévision d’État où il annonce que les autorités militaires mettent en place l'état d'urgence et un « ordre constitutionnel provisoire » censé suspendre la Constitution de 1973. Le premier prévoit d'un côté que le président de la République Muhammad Rafiq Tarar reste en fonction, mais le Parlement et les assemblées provinciales sont dissoutes.. L'ordre constitutionnel fait de Pervez Musharraf le « chef de l’exécutif », équivalent du poste de Premier ministre, et lui confère les quasi-pleins pouvoirs. Seules les cours de justice continuent leur travail, mais l'ordre constitutionnel provisoire leur refuse tout contrôle de ces deux textes.. La loi martiale n'est toutefois pas déclarée et l'ordre juridique infra-constitutionnel est conservé..
Le , à l'occasion d'une nouvelle allocution télévisée, Pervez Musharraf annonce que les militaires n'ont pas l'intention de conserver le pouvoir et parle même d'une « autre voie vers la démocratie ».. Il met en place le même jour un « Conseil national de sécurité » composé de deux généraux et quatre hauts fonctionnaires. De fait, le pouvoir repose surtout entre les mains des généraux dirigeant les onze corps d'armée. Le pouvoir des médias est également encadré par l'établissement d'une « agence de régulation » qui sélectionne les médias autorisés par des licences.
Dès le mois de , des plaintes sont déposées à la Cour suprême, dont celle du député Zafar Ali Shah qui demande la réinstallation du gouvernement déchu.. La juridiction accepte d'examiner les plaintes le .. Toutefois, sous la pression des militaires, les treize juges de la Cour sont invités à prêter serment envers le nouvel ordre constitutionnel, qui légalise le coup d’État et rend donc les plaintes caduques. Six d'entre eux refusent de prêter serment, dont le président de la Cour Saeeduzzaman Siddiqui. Ils sont immédiatement forcés à démissionner par les militaires et la Cour valide l'ordre constitutionnel provisoire le , tout en le limitant à une durée maximale de trois ans. Le , la Cour suprême légalise le coup d’État mais demande un retour au droit commun et l'organisation d'élections..
Réactions internationales vignette|Pervez Musharraf et le président américain George W. Bush le 13 février 2002.|alt=Deux hommes devant un pupitre arborant le sceau présidentiel américain