On désigne par libéraux d'Algérie ceux qui, entre 1954 et 1962, représentent le courant de pensée s'élevant contre les inégalités du système colonial en Algérie, et prônent le rapprochement social entre les communautés européennes et musulmanes. Certains historiens ont par la suite appelé ce courant « la troisième voie », se référant à une issue médiane de la guerre d'Algérie.

Parcours historique

Les origines Le courant des libéraux prend racine auprès de quelques intellectuels d'Algérie dans la période de répression qui suit les soulèvements de dans le Constantinois, connus historiquement comme les massacres de Sétif et Guelma et marquant le début de la Guerre d'Algérie. Cette répression par l'Armée française est jugée féroce et disproportionnée par les libéraux qui pointent les premières analyses des causes du soulèvement, tout en condamnant le recours à la violence sur les civils de tout bord.

Auparavant, l'article intitulé Misère de la Kabylie écrit par Albert Camus en 1939 et paru dans le journal Alger républicain, tient lieu de prémices de l'état d'esprit du courant des libéraux. L'article dénonce pour la première fois la pauvreté, l'injustice et les inégalités observées au cours d'un reportage, et s'insurge sur l'insouciance de l'administration française devant l'état d'abandon des populations kabyles. Le journal Alger républicain, premier journal local d'expression libérale jusqu'à son interdiction en 1955 fut dirigé un temps par Henri Alleg qui révéla l'enlèvement de Maurice Audin en 1957 dans La question, mettant en cause l'armée française. Les dessous de « l'affaire Audin » seront repris par l'historien Pierre Vidal-Naquet .

Parmi les causes des soulèvements, alors que la France fête la victoire des Alliés en 1945, et que plusieurs centaines de milliers de soldats indigènes ont été engagés sur le front dans les guerres de 1914-18 et 1939-45 avec la promesse de devenir citoyens français, celle-ci reste lettre morte dans les arcanes du pouvoir à Paris.

Il convient aussi de souligner que le projet Blum-Viollette, datant de 1936, resta lui aussi lettre morte. Ce projet proposait qu'une minorité ou élite de quelque 20000 musulmans, sur environ huit millions, obtiennent la citoyenneté française et le droit de vote. Il se heurta aux pouvoirs du lobby colonial en place à Alger, tenant étroitement à soi les leviers de l'économie de l'Algérie.

Un autre fait écartant toute possibilité de participation à la vie citoyenne, et contribuant au maintien du statu quo administratif est la promulgation du statut de 1947 instituant une Assemblée algérienne représentant très inéquitablement la population musulmane. Ce statut se révèlera utilisé de telle sorte qu'il ouvre la porte aux trucages des votes et au scandale des élections de 1948, qui faussèrent les représentations musulmanes de l'assemblée. Par le biais de cette assemblée, les éventuelles réformes émanant de Paris ne seraient votées que si elles convenaient aux notables locaux, et ainsi s'instaure « un système de refus successifs » confortant la position féodale des colons les plus influentsJean Sprecher, À contre-courant, Éditions Bouchène, p. 9. Outre des considérations d'ordre administratif ne concernant encore qu'une élite musulmane, le véritable fléau qui décime peu à peu l'ensemble de la population musulmane est celui de la privation des terres cultivables, qui depuis la conquête se résume à une extorsion de biens par la force, puis se transforme en extorsion institutionnelle par le biais des différents systèmes législatifs.

Le courant principal, celui des « humanistes » Le , la mouvance des libéraux revêt sa première forme visible et audible dans le discours prononcé à Alger par Albert Camus de l'Appel pour une Trêve Civile. Camus est venu lancer un appel à la raison et à l'humanisme, avec une simple requête, celle d'épargner la vie des civils dans les affrontements entre les deux fronts.

« C'est à ceux qui ne se résignent pas à voir ce grand pays se briser en deux et partir à la dérive que, sans rappeler à nouveau les erreurs du passé, anxieux seulement de l'avenir, nous voudrions dire qu'il est possible, aujourd'hui, sur un point précis, de nous réunir d'abord, de sauver ensuite des vies humaines, et de préparer ainsi un climat plus favorable à une discussion enfin raisonnable. (…) De quoi s'agit-il ? D'obtenir que le mouvement arabe et les autorités françaises, sans avoir à entrer en contacts, ni à s'engager à rien d'autre, déclarent, simultanément, que, pendant toute la durée des troubles, la population civile sera, en toute occasion, respectée et protégée. », propose Camus dans son Appel« Appel pour une trêve civile en Algérie », dans Albert Camus, Essais, Bibliothèque de la Pléiade, 1967, p. 989-999.

À ses côtés, se trouvent les libéraux de la première heure, des personnalités algéroises comme l'écrivain Emmanuel Roblès, l'éditeur Edmond Charlot, Charles Poncet, les architectes Jean de Maisonseul, Louis Miquel, Roland Simounet, les peintres Louis Bénisti et René Sintès, la journaliste aux services de presse américains Evelyne Chauvin, l'abbé Tissot, le pasteur Capieu, le père Cuoq, les avocats Dechézelles et Chentouf, le sociologue Abdelmalek Sayad élève de Pierre Bourdieu.

Parmi les algériens qui témoignent une volonté de dialoguer, sont présents Ferhat Abbas, Mohamed Lebjaoui, Amar Ouzegane. Ceux-ci s'engagent par ailleurs à assurer le service d'ordre de la conférence face aux menaces des insurgés ultras contre les membres du comité.

Les réactions de haine des ultras sont virulentes., et ferment définitivement toute possibilité de dialogue. C'est dans ce repli que se cristallise l'opinion de la population européenne envers les libéraux, qui se voient, malgré eux, assimilés au mouvement nationaliste algérien, et pris pour cible par les futurs extremistes de l'O.A.S. dans leur escalade de violence sanguinaire.

Le courant des étudiants « libéraux-progressistes » Dans les mois qui suivent l'appel lancé par Camus en , se forme un noyau d'étudiants de la faculté d'Alger regroupés dans le mouvement C.E.A.L.D.(Comité Étudiants d'Action Laïque et Démocratique) présidé par Antoine Blanca, futur ambassadeur de France en Amérique Latine. À ses côtés, militent avec lui Alain Accardo, qui participe aux travaux du sociologue Pierre Bourdieu, Charles Géronimi, futur neuropsychiatre, et les futurs professeurs Jean Sprecher, Claude Olivieri et Jean-Paul Ducos devenu professeur de mathématiques en Algérie post-indépendance. Également, le représentant lycéen du groupe C.E.A.L.D. Pierre Grou, devenu universitaire.

Dans un premier temps (1946-1956) ces étudiants s'étaient efforcés de propager l'exemple d'une attitude fraternelle envers leurs camarades musulmans et avaient dénoncé les théories de supériorité confortant les dérives coloniales. Il faut toutefois souligner que le comportement méprisant de l'ensemble de la population européenne à l'égard des musulmans est largement alimenté, sinon attisé par les journaux locaux aux mains de colons, tels que l'Écho d'Alger ou la Dépêche quotidienne, manipulant l'opinion à loisir par des articles relevant souvent de la presse à scandale.

À partir de 1956 et après les réactions de haine suscitées par l'appel lancé par Camus, le groupe d'étudiants voit déjà lucidement se profiler un point de non-retour si les réformes en attente ne sont pas votées. Néanmoins, dans les cercles étudiants et par le biais d'une minorité de pied-noirs progressistes, ils multiplient les pamphlets, tracts et réunions préconisant une issue pacifique passant par la réconciliation des deux communautés à la suite des réformes. Mais les affrontements se succèdent sur les deux fronts, et les seules réponses apportées sont celles des forces militaires françaises.

Vers 1960, la situation se dégrade irrémédiablement et la position de ce groupe de libéraux, bien qu'incertaine devant les hostilités de l'O.A.S, se démarque par son courage et sa clairvoyance quant à une sortie honorable du conflit algérien.

Le courant des « libéraux chrétiens et progressistes » Se distinguant des autres courants libéraux, mais parallèle à ceux-ci et s'entrecroisant à Alger, se situe le courant « chrétien » appelé aussi « chrétien progressiste ». Ses figures de proue sont le professeur de lettres à l'université d'Alger André Mandouze., le professeur de médecine Pierre Chaulet, l'abbé Scotto, mais aussi des personnalités individuelles comme l'avocat Pierre Popie ou l'ethnologue Germaine Tillion. Sans être un mouvement structuré en tant que tel, et œuvrant chacun dans son propre cadre de travail à la restructuration du tissu social détruit, ces libéraux plus mûrs d'une génération ne se font aucune illusion sur l'issue d'une Algérie Française baignée par la répression militaire et rongée par l'engrenage suicidaire des méthodes ultras. Dès 1956, les chrétiens-progressistes avaient formulé le devenir d'une Algérie nouvelle à partir d'une politique libérale débarrassée du système colonial, basée sur une démocratie tenant compte de tous les habitants de l'Algérie sans discrimination d'origine, devenus citoyens à part entière. Cependant, à la différence de leurs cadets étudiants, ils savent que le rapprochement des deux communautés n'est pas envisageable dans le statu quo.

L'archevêque d'Alger Monseigneur Duval était l'un des piliers spirituels de ce courant, et œuvrait lui aussi à préparer la paix et jeter les bases sociales de l'après-conflit. Avec lui, les prêtres les plus en vue comme l'abbé Scotto, curé de Bab-el-Oued, l'abbé Bernard Boudouresques de la Mission de France, et le prêtre Robert Davezies s'attachèrent à mettre en place un travail social palliant les carences du système colonial. Dans ce courant, l'action de Maitre Popie était plus politique que sociale, son statut et sa notoriété servant de passerelle entre les entités politiques ou juridiques. Son rôle particulièrement exposé et sa personnalité emblématique firent de lui l'une des premières victimes de l'OAS (il fut assassiné au poignard par un commando le ). Les autres membres furent tour à tout victimes de menaces et hostilités. Lors d'une tentative de lynchage, André Mandouze fut protégé par les étudiants libéraux de l'université d'Alger, et exfiltré de justesse, échappant aux mains des étudiants ultrasJean Sprecher, À contre-courant, l'affaire Mandouze, Éditions Bouchène, p.43. Tout comme les prêtres Scotto, Boudouresques, Davezies et d'autres, André Mandouze fut arrêté pour ses idées considérées subversives. Beaucoup, parmi ceux qui survécurent à cette période, restèrent en Algérie après l'indépendance.

Sans appartenir à un courant défini, mais prônant l'idée de progrès social, l'ethnologue Germaine Tillion incarne quant à elle, une application des plus concrètes de l'idéologie des libéraux. Dès 1955, son rôle dans la création des Centres sociaux-éducatifs d'Algérie reste un exemple de solution de ce qu'elle-même dénomma "la clochardisation" du peuple algérien. « J'ai considéré que l'on n'avait pas le droit de faire passer une paysannerie à l'état de citadin, sans lui offrir un métier par personne ». Cette amorce faite par le gouvernement de Jacques Soustelle pour remédier à l'absence quasi totale d'offre scolaire pour les enfants « musulmans » sera vivement décriée par la population pied-noire, y voyant une menace à son statut privilégié. La clameur devient ensuite inconditionnelle de la masse extrémiste, et les Centres Sociaux connaitront le tragique Assassinat de Château Royal perpétré par un commando de l'OAS, lors duquel furent sauvagement exécutés l'écrivain Mouloud Feraoun, ainsi qu'une équipe de cinq inspecteurs des Centres Sociaux d'El Biar.

Les notables libéraux