Jacques Moderne, né à Buzet (Istrie, actuelle Croatie) vers 1495, mort à Lyon après 1561, est un imprimeur-libraire lyonnais de la Renaissance, connu notamment pour ses éditions musicales.
Biographie Avant Moderne Avant que Moderne commence à imprimer de la musique (en 1532 ou un peu avant), les éditions musicales lyonnaises ne sont connues que par quelques vestiges. On dénombre : La Fleur des Noels. Lyon : sans nom, ca. 1535. Avec musique à une voix, gravée sur bois. Séville, Biblioteca Colombina. Transcription intégrale et commentaire dans Babelon 1914. Chansons novelles en langaige provensal. [Lyon : Antoine Blanchard, ca. 1531]. 8°, f. Guillo 1991 , Pogue (mais l'attribution à Moderne est erronée). Avec musique à une voix sur bois. Paris BNF (Mss.) : Rothschild IV.6.179. Fac-similés : Mâcon : impr. Protat, 1909, éd. Émile Picot, puis Béziers : Centre International de Documentation, 1979. Francesco Layolle. Contrapunctus seu figurata musica super plano cantu missarum solemnium totius anni. Lyon : Bernard Garnier et Guillaume Gobert pour Étienne Gueynard, . Guillo 1991 , RISM 1528. Contient le propre de 13 messes solennelles, et trois motets signés par Francesco Layolle. Musique à 4 voix gravée sur bois (procédé en deux impressions, unique en son genre). Dédicace à Bernardo Altoviti, patricien florentin établi à Lyon. Transcription intégrale par David A. Sutherland : The Lyons Contrapunctus (1528). Madison (WI) : A-R Editions, 1976, 2 vol. Francesco Layolle, [Motets à 4 et 5 voix, titre inconnu]. [Lyon : Antoine Du Ry pour Jacopo Giunta ? 1525]. Contient 12 motets dont l'un fait référence à la captivité récente de François après la Bataille de Pavie. Il ne reste plus que la partie de ténor. Musique gravée sur bois (en unique impression). London BL : K.8.b.7(5). Sur l'identification et la datation de ce volume, voir Guillo 1991 n° 9 (p. 219-227).
Ces sources, de même que des mentions trouvées dans des inventaires du temps, montrent queSynthèse de la question dans Guillo 1991 p. 27-45 et 216-239. : l'édition musicale lyonnaise a commencé vers 1525 au plus tard, donc au moins trois ans avant Paris ; la technique privilégiée alors était la gravure sur bois pour la musique et la typographie pour le texte (pour la musique, la typographie n'intervient que vers 1532 avec Jacques Moderne, ou peu avant) ; les œuvres publiées sont des chansons, des motets, des messes ou des fragments de messe ; le nombre d'éditions antérieures à la production musicale de Moderne se monte à une quinzaine environ, dont environ la moitié concerne des œuvres de Francesco Layolle.
Moderne C’est le qualificatif qu’il ajoute à son nom latinisé « Jacobus Modernus de Pinguento » qui indique le lieu de naissance de Jacques Moderne : le petit bourg de Buzet, au milieu de la péninsule d’Istrie, actuellement en CroatieSur la vie de Moderne, voir Pogue 1969 p. 28-33 et Duchamp 2000 p. 57-87.. Aucune trace de sa famille n’a été trouvée dans les archives de cette localité. Il est né là probablement dans les dernières années du . Le lieu de son apprentissage d’imprimeur n’est pas connu mais pourrait être naturellement Venise, ville très proche où l’imprimerie était très activeL’hypothèse d’un apprentissage à Florence, faite par Natalis Rondot, n’a jamais été documentée.. Il est possible qu’il soit venu à Lyon dans l’entourage d’un marchand-libraire, comme Jacopo Giunta, qui passe de Venise à Lyon vers 1519, ou envoyé à Lyon par une famille de libraires établie à Venise et à Lyon, telle celle des Gabiano ?
Il est identifié pour la première fois en 1523 dans les archives lyonnaises, cité sous le nom de « grant Jacques libraire ». Sa première édition datée est de 1526, sa première édition datée et signée d’. Son atelier est d’abord installé rue du Puits Pelu, avec nombre d’imprimeurs et libraires, puis à partir de 1534 rue Mercière, en plein cœur du quartier des imprimeurs et à proximité de l’église des Dominicains de Notre-Dame de Confort, dans laquelle une chapelle avait été cédée en 1466 à la colonie (ou communauté) florentine de Lyon, qui y tenait ses cultes. Il achètera également une maison d’habitation avec jardin dans la rue Raisin.
Il se marie avec Michelette Durand, fille d’Antoine Durand dit Poligny (sa famille est originaire de Franche-Comté), dont la famille était liée à nombre de familles d’imprimeurs ; par elle il a pour beaux-frères le libraire Benoît Bonyn, le notaire royal Laurent Grange et le marchand Benoît Dodat (avec qui il acquiert une maison en 1552). Il atteint donc à un niveau social notable. Son affaire prospère suffisamment pour qu’il puisse faire des acquisitions foncières, et accéder à une certaine notoriété, révélée par diverses responsabilités municipales dans la milice ou la levée des taxes. La dernière édition datée de Moderne date de 1557 (Misse solennes), il est encore cité en dans le bail d’une chambre et sa femme est dite veuve en ; il est donc mort dans cet intervalle. Sa veuve lui survit jusqu’au , date de sa sépulture à Notre-Dame de Confort.
Layolle et Villiers, ses éditeurs de musique Au début de sa carrière Moderne a profité des conseils et sans doute de l’appui de Francesco Layolle, organiste et compositeur prolifique très investi dans la communauté florentine de Lyon. C’est à lui qu’on peut attribuer la collecte, le choix et la correction d’une partie des œuvres publiées par Moderne jusqu’en 1540, date de sa mort. Layolle est le compositeur que Moderne a le plus publié (103 motets, chansons ou canzoni, et 4 messes), et il était resté toute sa vie en contact avec les artistes florentins. Même après 1540, on peut supposer que l’impression des canzone du Florentin Matteo Rampollini (vers 1554) est encore une conséquence des liens que Moderne avait tissés avec la colonie florentine. Il est permis d’imaginer que ceux-ci aient dépassé le strict cadre de la musique et qu’ils se soient également traduits par des prêts ayant permis à Moderne d’installer son atelier, par exemple. Comme le souligne Duchamp, l’usage d’une marque typographique en forme de « fleur de lys florentine » et le titre des Motetti del Fiore, peut-être en référence à la cathédrale Santa Maria del Fiore de Florence, peuvent être des signes de cette influence.
Après la mort de Layolle, Moderne a travaillé avec le compositeur Pierre de Villiers. Son rôle auprès de Moderne est moins visible et sans doute moins influent que celui de Layolle, mais là encore le nombre important de ses œuvres publiées par l’imprimeur révèle une proximité professionnelle. Avec Villiers, Moderne profitait aussi d’un musicien bien introduit dans les milieux poétiques lyonnais.
La typographie et la mise en pages Sur le plan graphique et ornemental, la production de Moderne se situe à cheval entre le post-incunable, avec sa lettre ronde et ses initiales imitant les traits de plume, et le livre moderne avec ses caractères romains et italiques.
Pour la musique, Moderne est le premier imprimeur français à utiliser, à partir de 1530-1532, la technique de l'impression musicale en caractères mobiles et en simple impression, tout récemment mise en œuvre à Paris par Pierre Attaingnant dès 1528. Il a employé seulement trois polices, qui n'ont jamais été repris par d'autres imprimeurs : un caractère de musique de corps moyen, utilisé dans ses livres de motets et de chansons de format in-quarto (Guillo 1991 , 5 lignes = ) et dans ses livres de chœur antérieurs à 1545. un caractère de musique de grand corps, utilisé dans ses livres de chœur à partir de 1545 (Guillo 1991 , 5 lignes = 15,5 à ), copié sur le caractère de Valerio Dorico. un caractère de tablature italienne (utilisant des chiffres et non des lettres) à six lignes et « en règle » (les chiffres sont posés sur les lignes et non entre les lignes) (Guillo 1991 , 6 lignes = ).
La mise en pages des livres de musique de Moderne reprend les canons de l'époque : livres de chœur de format in-folio présentant successivement les parties de superius, altus, tenor et bassus, ou encore livres en parties séparées de format in-quarto oblong pour les Motetti del Fiore. Mais pour la collection du Parangon des chansons, la mise en pages est innovante : les quatre voix sont imprimées tête-bêche sur les deux pages du livre ouvert, constituant un livre de table. Les chanteurs et instrumentistes peuvent donc se placer de chaque côté du livre ouvert à plat sur une table.
Après Moderne La période la plus active d'édition musicale chez Moderne se termine vers le milieu des années 1540, et sa dernière édition musicale datée est de 1557. Les frères Godefroy et Marcelin Beringen avaient déjà fait paraître, dès 1547, des éditions musicales dans une typographie moderne et soignée (avec des œuvres de Dominique Phinot, Loys Bourgeois et Didier Lupi Second, notamment). L'imprimeur Michel Du Bois, venant de Genève, avait fait de même en 1555 et 1556 (œuvres de Philibert Jambe de fer). Le tailleur de caractères Robert Granjon, venant de Paris, les imite dès 1558-1559, avec des œuvres de Barthélémy Beaulaigue. Peu après, la floraison des éditions protestantes sera l'occasion pour de nombreux autres imprimeurs de s'essayer à la typographie musicale.
Œuvres publiées La presque totalité des éditions de Moderne est décrite dans Pogue 1969, à compléter avec Pogue 1975 et Parguez 2000, notamment. La bibliographie de Pogue est parfois approximative dans la distinction qu'il ne fait pas toujours correctement entre les réémissions (où le corps du texte n'est pas recomposé) et les rééditions (où le corps du texte est entièrement recomposé). De fait, il a pu attribuer deux numéros à deux émissions qui ne diffèrent que par la date ou par des corrections, notamment.
Éditions non musicales thumb|right|250px|Page de titre des Dicts & complaintes de trop tard marié. Entre 1526 et 1554 au moins, Moderne a publié une centaine d'opuscules environ, en général des in-octavo de quelques cahiers. Ils sont imprimés dans le style du livre gothique ou du livre moderne.
La répartition s'établit ainsi : 17 % à usage domestique ou professionnel, 19 % de livres religieus, et 58 % de littérature. Les livres en latin sont minoritaires (Legenda sanctorum de Jacques de Voragine, Commentariorum de bello gallico de Jules CésarLyon BM : Chomarat 7644, inconnu de Pogue 1969., Gesta romanorum, Manipulus curatorum, Secreta mulierum, Sermones… Les livres en français se rapportent au répertoire du livre populaireAu sens du : une culture qui intéresse la population bourgeoise au-delà des cercles des nobles, clercs et lettrés. : quelques farces, ballades, moralités, dicts et complaintes, prophéties ou pronostications, doctrinaux, chroniques, chansons sans musique. Beaucoup de ces éditions sont anonymes, souvent non datées voire pas signées par l'imprimeur ; leur attribution à Moderne est parfois hypothétique.
Même si elles apparaissent majoritaires en nombre, les éditions non musicales de Moderne ne représentent qu'une part mineure de sa production en travail d'impression. En effet, une édition de messes de format in-folio, par exemple, par la difficulté du travail de composition typographique et par le coût du papier représente un investissement équivalent à plusieurs des éditions citées plus haut. Un calcul permet d'apprécier la part de ses impressions musicales entre 75 et 85 % du travail total, mais on peut supposer que les éditions non musicales ont contribué à financer les autres.
Musique liturgique Les liturgies sont en faible nombre : Missæ familiares. Continet hic libellus ea que sequuntur… 1530. 8°, 28 f., plain-chant noté. Inconnue de Pogue, cf. Parguez 2000 n° 7bis. Lyon BM : Rés FM B 512137. Contient 5 messes en plain-chant, à l'usage de Paris. Missæ solennes… 1530. 8°, plain-chant noté. Ancienne collection S. F. Pogue.