thumb|Ouverture de la ligne ferroviaire Bonn-Cologne en 1844, anonyme.
La révolution industrielle en Allemagne désigne la percée de l'industrialisation en Allemagne au . Cette période débute en 1815 selon Hubert Kiesewetter, ou en 1835 selon Friedrich-Wilhelm Henning.
Elle est précédée par une phase de pré-industrialisation, la période de décollage industriel ou take off étant estimée entre 1830 et 1873, et est suivie par la seconde industrialisation sous l'Empire allemand. La révolution industrielle allemande se distingue de la révolution industrielle en Grande-Bretagne en ce qu'elle est plus tardive et qu'elle ne repose pas sur l'industrie textile, mais sur l'industrie minière et l'industrie lourde, notamment sidérurgique.
Un trait majeur de la révolution industrielle allemande est le caractère régional de son développement : en raison des traditions, des ressources naturelles et des moyens de communication, elle s'est concentrée sur des zones géographiques spécifiques. Ainsi, un processus de désindustrialisation a pu se produire dans des zones à l'artisanat traditionnellement développé mais peu préparées aux changements. À ses débuts, le développement industriel est trop faible pour générer suffisamment d'emplois pour une population croissante. La concurrence induite par les changements aggrave même la crise de l'artisanat et des secteurs manufacturiers traditionnels et est une des causes de la paupérisation durant la période du Vormärz (1815–1849). Ce n'est qu'ensuite que le développement industriel entraîne des créations d'emploi à grande échelle. Dans le même temps, la question sociale qui se posait pour les catégories rurales modestes concerne de plus en plus une population ouvrière croissante, aux conditions de travail difficiles et au revenu souvent très bas.
Naissance et évolution du concept Le concept de révolution industrielle vit le jour pendant la Révolution française. On s'en servit tout d'abord pour établir un lien analogique entre les mutations politiques que connaissait la France et les transformations intervenues à peu près simultanément dans les formes de production notamment en Grande-Bretagne. On continua à l'utiliser à peu près dans ce sens dans les décennies qui suivirent ; c'est ainsi qu'on le trouve en 1827 dans un article du Le Moniteur universel ou qu'on le voit employé en 1837 par Adolphe Blanqui pour comparer les débordements de la violence en France aux développements pacifiques auxquels on assistait en Angleterre. Pas plus de deux ans plus tard, Natalis Briavoinne y a recours pour qualifier un processus et une époque. Hors de France, on le rencontre pour la première fois en 1843 chez Wilhelm Schulz, puis en 1845 dans l'ouvrage d'Engels « La Situation de la classe ouvrière en Angleterre en 1844 ».
Engels comparait lui aussi la révolution politique en France avec l'évolution des formes de production en Grande-Bretagne. Pour lui, la révolution industrielle marquait l'avènement d'une nouvelle époque. « … l'histoire de l'humanité ne connaît guère d'événements qui, en l'espace de quelques générations, aient généré autant de bouleversements, aient bousculé et bousculeront encore aussi violemment le destin des peuples civilisés que la révolution industrielle que traverse notre époque ».
Alors que le concept se limite ici au développement industriel émanant de l'Angleterre, Schulz l'avait déjà appliqué à d'autres époques et avait été suivi en cela par la tradition anglo-saxonne, représentée par exemple par John Stuart Mill ou Arnold Toynbee. Désignant une époque, il mettait l'accent, vers la fin du , sur le caractère historiquement unique de l'avènement de la grande industrie, alors qu'appliqué à un processus, il interprétait cette mutation comme un phénomène encore inachevé. Mais on l'utilisa de moins en moins, à partir du , pour désigner le processus, cette signification étant plutôt réservée au concept d'industrialisation.
Le problème de la délimitation chronologique Il est incontesté dans la recherche que la révolution industrielle reposait sur des prémices remontant en partie loin dans l'histoire. C'est pourquoi certains chercheurs – comme Simon Kuznets –, au vu du caractère évolutif du phénomène, relativisent fortement le concept d'une révolution au sens d'un bouleversement radical. Kuznets considère la période allant du milieu du à nos jours comme l'époque de la « croissance économique moderne ». Cependant, la plupart des chercheurs s'en tiennent à l'idée d'une percée industrielle, c'est-à-dire d'une forte croissance économique, relativement rapide, aussi en Allemagne. Mais la délimitation précise de cette époque reste contestée.
Il est entre-temps d'usage dans la recherche de faire précéder le démarrage proprement dit de l'industrialisation d'une « phase préliminaire », qui commença vers 1790 et déboucha ensuite sur la phase de « take-off », de révolution industrielle, dont le début demeure controversé. Friedrich-Wilhelm Henning, Karl Heinrich Kaufhold et Jürgen Kocka le font remonter aux années 1830. Reinhard Spree, Richard H. Tilly et Hans-Ulrich Wehler estiment que le pas décisif vers une accélération de l'évolution industrielle a été franchi dans les années 1840. Knut Borchardt place même le début de la révolution industrielle dans les années 1850.
Si on laisse de côté les discussions de détail, les auteurs récents s'accordent dans l'ensemble pour dire qu'après une phase préliminaire relativement longue de pré-industrialisation, l'Allemagne est entrée au plus tard au milieu du dans l'ère industrielle, tant du point de vue quantitatif que qualitatif. Et cela est aussi bien valable pour l'économie que pour la société.
Les prémices de l'industrialisation Les conditions de départ d'une révolution industrielle étaient nettement moins favorables en Allemagne que dans le pays d'origine de l'industrialisation, la Grande-Bretagne. Il n'y avait pas de marché unique et les différentes monnaies, poids et mesures ainsi que les nombreux droits de douane reflétaient le morcellement territorial du Saint-Empire romain germanique dissous en 1806. Au niveau des transports, l'Empire était nettement moins bien desservi que l'Angleterre ; il ne connaissait par ailleurs pas d'expansion commerciale et coloniale outre-mer. Le retard par rapport à la Grande-Bretagne se manifestait aussi dans un secteur primaire beaucoup plus important en Allemagne. Il n'y avait d'ailleurs pas eu de révolution agricole à proprement parler au début du . Le système féodal était encore fortement implanté et l'on comptait encore de nombreuses petites exploitations peu rentables – à l'exception des territoires à l'est de l'Elbe –, qui utilisaient encore souvent des méthodes archaïques et, essentiellement tournées sur l'économie de subsistance, n'entretenaient guère de liens avec le marché. À cela s'ajoutait que, malgré les avancées du mercantilisme au , les corporations restaient attachées aux anciens instruments de régulation, notamment dans le domaine de l'artisanat.
Les États allemands connurent toutefois dès l'époque moderne des développements annonçant l'industrialisation. Werner Conze identifie une phase préliminaire dans la période allant de 1770 à 1850. Elle se manifestait entre autres, vers le milieu du , par une croissance accélérée de la population, qui renforçait la demande et élargissait le potentiel de main-d'œuvre.
Proto-industrie et artisanat à domicile Le modèle des corporations était certes vers 1800 quelque peu ébranlé, mais la stagnation n'était pas le fait de tous les secteurs de l'artisanat. Dans les manufactures, qui rassemblaient alors au total une centaine de milliers de travailleurs, il existait déjà d'une certaine manière une production en série avec division du travail. Le « domestic system » (proto-industrie) avait, dans certaines régions, déjà vu le jour dès la fin du Moyen Âge et surtout dans l'époque moderne. C'est ainsi que les couches de la population pauvres en terres dans l'est de la Westphalie et dans d'autres régions s'étaient spécialisées dans la fabrication à domicile du lin, que les marchands leur achetaient pour le commercialiser sur le marché suprarégional. Le nombre des personnes occupées vers 1800 dans ce secteur est estimé à pas moins d'un million.
Ces développements et d'autres ont fait apparaître divers centres régionaux de production et de fabrication, également dans le secteur de la métallurgie du fer et des autres métaux. On les trouve notamment dans les provinces occidentales de la Prusse, en Rhénanie et en Westphalie, où le Pays de Berg, le comté de La Marck, le Siegerland et certaines parties du Sauerland commençaient à développer ce genre d'activités. À l'ouest du Rhin, le fer en provenance de l'Eifel était traité dans une zone comprise entre Aix-la-Chapelle, Eschweiler, Stolberg et Düren. Mais c'était surtout le laiton, le zinc et le plomb qui étaient produits dans cette région. En Haute-Silésie, c'était en partie l'État et en partie les grands propriétaires terriens, comme les comtes de Donnersmarck ou les princes de Hohenlohe, qui se chargeaient de l'exploitation des mines et de la transformation des métaux. Dans le royaume de Saxe, il existait tout un tissu très différencié d'artisanat rural et urbain, de travail à domicile, de manufactures, de mines, qui allait bientôt aussi inclure les premières fabriques. Une grande partie de la Saxe – notamment la région de Chemnitz, appelée plus tard la « Manchester saxonne » –, ainsi que le nord de la Rhénanie comptaient même, selon Hahn, parmi les régions connaissant la plus forte croissance en Europe.
Ces manufactures et réseaux de travail à domicile accumulèrent un capital commercial qui servit par la suite pour une bonne part au financement des nouvelles fabriques. Toutefois, les régions concernées ne furent pas toujours ultérieurement vouées à une industrialisation, comme on le verra dans certaines parties de la Hesse ou en Basse-Silésie. Les zones se consacrant à l'artisanat rural sombrèrent même parfois dans la récession économique.
La première phase d'industrialisation thumb|
C'est au plus tard au tournant du que se manifestèrent les premiers signes d'une expansion industrielle. Il apparaît néanmoins opportun de faire commencer vers 1815 la première phase d'industrialisation, qui annonce la révolution industrielle en Allemagne. Depuis la fin des guerres napoléoniennes et la levée du blocus continental, les barrières commerciales tombèrent et l'économie allemande était désormais directement exposée à la concurrence de l'industrie anglaise, d'où une pression croissante à s'adapter. À cela vint s'ajouter un remaniement territorial à la suite du recès de la Diète d'Empire de 1803, qui fit disparaître de nombreux territoires minuscules pour faire place à un nombre plus limité d'États de taille moyenne. Mais il n'existait pas encore d'espace économique unique. La création en 1834 du Zollverein fut un facteur institutionnel important qui favorisa l'expansion industrielle ; cette union douanière supprimait les droits de douane pour les échanges de marchandises entre les pays auxquels il s'appliquait. C'était là une condition essentielle de l'intégration économique de marchés d'envergure jusqu'alors régionale. L'impact direct du Zollverein sur le développement industriel resta toutefois limité. Celui-ci en fut certes facilité, mais n'en reçut pas d'impulsions décisives de croissance.
Tout aussi importantes furent les nombreuses réformes apportées au niveau de l'État, de la société et de l'économie, notamment les Réformes prussiennes, qui ont trouvé leur pendant dans d'autres États et comprenaient la libération des paysans et une nouvelle législation sur l'industrie. Suivant les États, l'application de ces réformes se fit toutefois souvent attendre jusque vers le milieu du siècle.
thumb|left|Le moulin de la filature Meinert (1812) à Lugau, l'une des premières usines en Allemagne.