Une (breton pour « fée », « sorcière » ou « vieille femme », pl. ) est une fée bretonne liée à l'eau. Multiforme, elle est souvent vieille et nocturne, apparentée aux ogres et aux sorcières, parfois avec des dents de morse. Réputée vivre dans des cavernes, sous le sable ou sous la mer, la a du pouvoir sur les éléments de la nature et maîtrise la métamorphose. Elle est surtout connue comme une figure malveillante, en particulier à cause du conte d'Émile Souvestre La Groac'h de l'île du Lok. La fée y séduit les hommes qu'elle change en poissons et les sert comme repas à ses hôtes, sur l'une des îles de l'archipel des Glénan. D'autres contes les présentent comme de vieilles fées solitaires pouvant combler de cadeaux et de dons les humains qui leur rendent visite.
Plusieurs toponymes de Basse-Bretagne sont attribués à une , en particulier des mégalithes dans les Côtes-d'Armor, ainsi que l'île de Groix dans le Morbihan, et le phare de la Vieille. L'origine de ces fées appartenant à l'archétype de « la Vieille » est à rechercher dans des divinités féminines antiques diabolisées avec le christianisme. L'influence des écrivains bretons, au , les a rapprochées de la figure féerique classique. La apparaît régulièrement dans des œuvres littéraires récentes, comme La Pâleur et le Sang (1983) de Nicolas Bréhal.
Étymologie Selon Philippe Le Stum, à l'origine, « » ("gwrac'h" en breton moderne, proche de "gwreg" femme/épouse, dont le pluriel est "gwragez") semble être le mot breton pour désigner les fées de manière générale. Il a évolué pour désigner une vieille créature, à la beauté trompeuse. Il est parfois orthographié « », la consonne finale se prononçant comme le ch en allemand. L'un des pluriels possibles est . Selon Joseph Rio, l'assimilation entre la et la fée est davantage le résultat de l'influence du conte et des commentaires d'Émile Souvestre qu'une croyance réellement issue des traditions populaires de Basse-Bretagne : La Groac'h de l'Île du Lok, conte destiné à un public de lettrés, fait appel à une technique d'écriture basée sur l'utilisation interchangeable des mots « fée » et « ». Anatole Le Braz commente ce nom, disant que .
Caractéristiques Les sont les fées le plus souvent rencontrées en Bretagne, généralement dans les forêts et près des fontaines : les fées des puits bretons en sont essentiellement. Un certain nombre de « fées des mers » portent également le nom de , parfois de façon interchangeable avec ceux de « Mary Morgane » ou de « sirène ». Joseph Mahé parle (1825) d'une mauvaise créature dont il était effrayé pendant son enfance, réputée vivre dans les puits d'où elle submerge les petits enfants tombés dedans. Il est possible que Souvestre ait puisé les caractéristiques maléfiques de « sa » chez Mahé, il avoue en effet dans ses notes une certaine réinvention de la tradition.
Apparence vignette|La arbore parfois de longues dents comme celles des morses.|alt=Tête de morse au museau légèrement poilu avec de longues défenses blanches () qui descendent de sa bouche En raison de leur caractère multiforme, les sont difficiles à définir. L'une d'elles passe pour fréquenter les alentours de Kerodi, mais les descriptions varient : une vieille femme courbée et appuyée sur une béquille, ou bien une princesse richement vêtue, accompagnée de korrigans. Les descriptions insistent souvent sur l'aspect de vieille femme, Françoise Morvan parlant de fée-scarabée. Elle relève des cas où les ont des dents « de morse » exceptionnellement longues, depuis la longueur d'un doigt jusqu'à traîner par terre. Dans d'autres cas, elles n'ont pas de dents ou rien n'est précisé de cet attribut. Il arrive qu'elles soient bossues. Le conteur Pierre Dubois les décrit comme des métamorphes capables de prendre des apparences des plus flatteuses aux plus répugnantes : cygnes ou larves myopes et flasques. Il leur attribue des dents vertes ou, beaucoup plus rarement, rouges, ainsi qu'un « mante[au] d'écailles ». Pour Morvan, la variété de ces descriptions provient de deux phénomènes. D'une part, il se pourrait que ces fées changent d'apparence en vieillissant, pour prendre celle de batraciens à pustules. D'autre part, une tradition russe rapportée par André Siniavski veut que les fées passent par des cycles de rajeunissement et de vieillissement selon les cycles de la lune : une tradition similaire a peut-être existé en Bretagne.
Attributs et caractère Pierre Dubois compare la à une ogresse ou une sorcière d'eau. André-François Ruaud la rattache plutôt aux ondines, Richard Ely et Amélie Tsaag Valren aux sorcières, Édouard Brasey la décrit comme une . Quoi qu'il en soit, la est l'une des plus puissantes fées des eaux bretonnes. Depuis son habitat aquatique comme sur terre, elle a pouvoir sur les éléments. Celle du château de Lanascol pourrait faire bouger les feuilles mortes à l'automne et les changer en or, ou bien faire s'incliner les arbres et frissonner les étangs sur son passage. Bien qu'elle soit surtout connue par des représentations négatives, la n'est pas forcément mauvaise. Il lui arrive de recevoir poliment des humains dans son repaire et d'offrir des objets magiques (par trois le plus souvent), des trésors et des guérisons. Comme de nombreuses autres fées, elle s'occupe aussi à ses lessives et à filer. Elles sont autoritaires mais généralement pleines de bonnes intentions. Le plus souvent, les sont décrites comme des solitaires dans leur retraite sous la mer, dans un rocher ou dans le sable. Certains contes font état d'une vie en famille uniquement féminine. Les n'abandonnent par leurs enfants et ne laissent pas de changelin. Il arrive qu'elles soient accompagnées d'un cheval d'eau vert et d'un homme-brochet. Elles sont plus inconstantes et plus sensibles que les autres fées bretonnes, pouvant facilement prendre ombrage. Dans le Finistère, des révèlent aux mineurs l'existence du plomb argentifère.
Contes et légendes collectés Plusieurs collectes font état d'une en divers lieux de Bretagne. Souvestre évoque l'une de ces fées, assimilée à une naïade, dans un puits de Vannes : cette légende semble assez populaire à son époque, et pourrait avoir les mêmes sources que le conte de la fée du puits. Il rejoint le thème des « fileuses près de la fontaine » dans la classification Aarne-Thompson. Un récit collecté par Anatole Le Braz fait d'une de ces fées la personnification de la peste : un vieil homme de Plestin trouve une qui lui demande son aide pour traverser la rivière. Il la porte, mais elle devient de plus en plus lourde, si bien qu'il la re-dépose là où il l'a prise, évitant du même coup une épidémie de peste au pays de Lannion. François-Marie Luzel rassemble lui aussi plusieurs traditions autour des , que les habitants fuiraient comme l'Ankou. Certaines sont réputées pouvoir se changer en poulains, ou encore hanter la forêt de Coat-ann-noz (le bois de la nuit). L'étang du duc à Vannes hébergerait une , ancienne princesse qui s'est jetée à l'eau pour fuir un amant trop entreprenant, et que l'on verrait parfois démêler ses longs cheveux blonds avec un peigne en or.
La Groac’h de l’Île du Lok vignette|gauche|alt=immense oiseau couché sur les flots sur lequel se tient un homme plus petit l'air effrayé, qui tient son chapeau|Houarn sur le canot enchanté de la . D'après Théophile Busnel, Contes et légendes de Basse-Bretagne, 1891.
Le plus célèbre conte évoquant une est celui de La Groac’h de l’Île du Lok, collecté puis écrit et arrangé par Émile Souvestre pour son recueil Le Foyer breton (1844). Houarn Pogamm et Bellah Postik, cousins orphelins, grandissent ensemble à Lannilis et s'aiment, mais ils sont pauvres. Houarn part chercher fortune. Bellah lui confie une clochette et un couteau, elle garde le troisième objet magique en sa possession, un bâton. Houarn arrive à Pont-Aven et y entend parler de la de l’île du Lok, une fée qui habite le lac de la plus grande des îles Glénan, réputée aussi riche que tous les rois réunis. Houarn se rend sur l’île du Lok et monte dans un canot enchanté en forme de cygne qui le conduit sous l'eau, dans la demeure de la . Cette femme superbe lui demande ce qu'il veut, Houarn répond qu'il cherche de quoi acheter une petite vache et un pourceau maigre. La fée lui offre à boire du vin enchanté et lui demande de l'épouser. Il accepte, mais en voyant la attraper et faire frire des poissons qui gémissent, il a peur et ressent des remords. La lui donne le plat de fritures de poisson et s'absente pour chercher du vin.
Houarn tire son couteau, dont la lame détruit les enchantements. Tous les poissons se redressent et deviennent de petits hommes. Ce sont des victimes de la , qui ont accepté de l'épouser avant d'être métamorphosés et servis à dîner aux autres prétendants. Houarn tente de s'échapper mais la revient et lui lance le filet d'acier qu'elle porte à sa ceinture, ce qui le change en grenouille. La clochette qu'il porte à son cou tinte et Bellah l’entend à Lannilis. Elle prend son bâton magique qui se change en bidet rapide, puis en oiseau pour traverser la mer. Au sommet d'un rocher, Bellah trouve un petit korandon noir, le mari de la . Il lui apprend le point faible de la fée. Le korandon offre des habits d'homme à Bellah et lui permet de se déguiser. Lorsqu'elle arrive auprès de la , celle-ci est très heureuse de recevoir un si beau garçon et cède à la demande de Bellah, qui voudrait attraper ses poissons avec le filet d’acier. Bellah lance le filet sur la fée en la maudissant : « deviens de corps ce que tu es de cœur ! ». La se change en créature hideuse, la reine des champignons, qui est jetée au fond d'un puits. Les hommes métamorphosés et le korandon sont délivrés, Bellah et Houarn prennent les trésors de la fée, s'épousent et vivent heureux.
D'après Joseph Rio, ce conte de Souvestre témoigne d'un important travail d'écriture sur le personnage de la . Il explique son choix de le placer sur l'île du Lok par la multiplicité des versions des conteurs. La Groac'h de l'île du Lok connaît un grand succès en Allemagne, plus encore qu'en Bretagne. Henrich Bode le publie sous le titre de « La fée des eaux » en 1847Nelly Blanchard, « Le succès d’Émile Souvestre dans le monde germanophone » dans . Il est réédité en 1989 et 1993Nelly Blanchard, « Le succès d’Émile Souvestre dans le monde germanophone » dans . Ce conte est également traduit en anglais (), et publié notamment dans The Lilac Fairy Book en 1910. Il sert de matériel d'étude de la langue française pour les élèves britanniques entre 1880 et 1920Jean-Yves Le Disez, « Souvestre tel qu’il sera en anglais, ou la prolifération métatextuelle de l’œuvre dans le monde anglophone » dans .
La Groac'h de la fontaine