La crise de la vallée de Pankissi est une crise politico-médiatico-militaire impliquant la Géorgie, la Russie et les États-Unis, lors de la seconde guerre de Tchétchénie. Les deux puissances firent pression sur le gouvernement géorgien afin de réprimer ce qu'elles considéraient comme les menaces terroristes posées par Al-Qaïda dans la vallée de Pankissi. Plus de géorgiens, entraînés par les Américains, furent déployés dans la région..
« Filières tchétchènes » et « complot de la ricine » En 2006, 27 personnes, arrêtées entre 2002 et 2005 en France (ou livrées à la France par des pays tiers) et soupçonnées entre autres de préparer des attaques chimiques en Europe, sont jugées à Paris pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Selon l'accusation, plusieurs., sinon la plupart, d'entre elles se seraient entraînées dans la vallée de Pankissi ou auraient envisagé d'aller se battre en Tchétchénie, raison pour laquelle le groupe est baptisé « filières tchétchènes ». À l'issue du procès parfois houleux, presque tous les prévenus sont reconnus coupables et condamnés à différentes peines de prison, le ..
Certains éléments de l'affaire des « filières tchétchènes » appellent des réserves de Human Rights Watch qui invoque le fait que deux témoignages clés de l'affaire auraient vraisemblablement été signés sous la torture en Syrie et en Jordanie.. L'avocat de l'un des condamnés prétend même qu'« il n'y a aucun élément concret pour démontrer une quelconque infraction » et qu'« on condamne quelqu'un parce qu'il est de culture arabe et musulman ».. L'organisation de défense des droits humains Algeria-Watch dénonce, elle, « un dossier monté de toutes pièces » « sans autre consistance que celle de la volonté politique de le faire exister » et où « le néant côtoie la mauvaise foi »..
Dans les mois et les semaines qui précèdent l'envoi des troupes américaines et britanniques en Irak, le « complot de la ricine » est au centre d'un battage médiatique au Royaume-Uni où, dès l'automne 2002, des dizaines de Nord-Africains sont arrêtés à la suite de la découverte chez eux d'instructions pour produire des poisons, d'informations sur les explosifs et la fabrication de bombes, de graines de ricin, ainsi que de fausses pièces d'identité, d'un pistolet hypodermique, d'un masque à gaz, d'un talkie-walkie et de quelques couteaux. Comme dans le cas des « filières tchétchènes », c'est un témoignage obtenu très probablement sous la torture (cette fois par les services secrets algériens) qui a permis à Londres de percer à jour une partie du « complot ». D'après le gouvernement américain, ses ficelles seraient tirées depuis l'Irak et le Pankissi par le réseau terroriste d'Abou Moussab al-Zarqaoui, chef de la branche irakienne d'Al-Qaïda. Le , une fois l'opération militaire géorgienne au Pankissi essentiellement terminée, le secrétaire d'État des États-Unis Colin Powell déclare que « la ricine qui fait son apparition un peu partout en Europe » provient désormais du seul Irak.
Entre et , se déroule le « procès de la ricine » au Royaume-Uni, à l'issue duquel seulement un des comploteurs présumés est condamné pour « conspiration en vue de créer une nuisance publique par l'utilisation de poisons et/ou d'explosifs » et les autres disculpés, faute de toute preuve tangible. Les autorités et de nombreux journalistes continueront néanmoins de faire comme si une cellule terroriste liée à Al-Qaïda et fabriquant de la ricine pour semer la terreur à Londres avait bel et bien existé et que les services de sécurité avaient réussi in extremis à déjouer « le complot d'Al-Qaïda pour empoisonner la Grande-Bretagne »...
Contexte et genèse de la crise du Pankissi En , au début de l'offensive terrestre russe contre la Tchétchénie, le président russe Boris Eltsine demande à son homologue géorgien Edouard Chevardnadze de permettre à ses troupes de prendre les Tchétchènes à revers en passant par la Géorgie.. Déçue du peu d'empressement montré par le Kremlin pour l'aider à ramener dans son giron constitutionnel l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud de facto indépendantes et craignant d'être entraînée dans le nouveau conflit russo-tchétchène, la Géorgie rejette la requête., ce d'autant plus que Chevardnadze et le président tchétchène Aslan Maskhadov se sont mutuellement engagés en 1997 à ce que « plus jamais le Tchétchène et le Géorgien ne lèvent la main l'un sur l'autre ». (en allusion au soutien apporté en 1992-1993 par des volontaires tchétchènes aux Abkhazes luttant pour faire sécession de la Géorgie et aux opérations aériennes contre la Tchétchénie menées en 1994-1996 par l'armée russe à partir du territoire géorgien avec le consentement de Chevardnadze).
En représailles, et sous prétexte de sécurité, le Premier ministre russe Vladimir Poutine charge le ministère des Affaires étrangères russe de formuler des propositions pour introduire un régime de visas obligatoire aux ressortissants géorgiens se rendant en Russie. Le , la Géorgie devient ainsi le premier pays de la Communauté des États indépendants à se voir imposer un régime de visas par Moscou.. Cette mesure représente une très forte pression économique sur le pays, le nombre de Géorgiens travaillant au moins épisodiquement en Russie étant évolué à environ 700 000. Seuls les habitants de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud sont, pour « raisons humanitaires », exemptés de visas et ont, dès 2002, la possibilité d'obtenir la citoyenneté russe. La situation découlant de la soumission des Géorgiens à l'obligation de visas russes non applicable à l'Abkhazie et à l'Ossétie du Sud est, le , qualifiée par le Parlement européen d'« annexion de facto » des deux provinces sécessionnistes.
La Géorgie assure qu'elle soutient l'unité nationale et l'intégrité territoriale de la Russie et qu'elle aimerait que ce soit réciproque, car « chaque situation de deux poids deux mesures a tendance à faire boomerang ». À Sergueï Iastrjembski, conseiller d'Eltsine puis de Poutine, qui leur reproche d'accueillir une représentation tchétchène à Tbilissi, les Géorgiens rétorquent que la Russie autorise les représentations politiques abkhazes officielles à Moscou.
Le et le , Eltsine s'entretient avec le président américain Bill Clinton et sollicite son soutien « moral » et « politique » pour mettre fin au « terrorisme tchétchène ». D'après Eltsine, la Tchétchénie est devenue le « centre du terrorisme international » et reçoit l'aide financière et militaire de milieux extrémistes du Pakistan, de l'Afghanistan, de la Turquie et de l'Arabie Saoudite. Il affirme que les Tchétchènes sont « des bandits, des coupeurs de têtes et des assassins », qu'« ils violent les femmes américaines » et qu'« ils coupent les oreilles et d'autres parties à leurs otages ». Et d'ajouter : « Nous tenons les Tchétchènes sous clef. Et la clef est entre nos mains. Ils ne peuvent ni entrer ni sortir. Sauf peut-être par la Géorgie, c'est une grave erreur de Chevardnadze. » Clinton assure qu'il va « continuer à collaborer avec la Russie dans la lutte contre le terrorisme et contre les organisations qui entraînent ces gens, telle celle d'Oussama ben Laden », et qu'il fera tout son possible pour aider la Russie à « faire face aux menaces communes ». Le président américain se dit le moins critique envers la manière dont la Russie mène la guerre en Tchétchénie et demande à certains de ses partenaires européens, moins compréhensifs que lui, « comment ils auraient agi si tout cela se passait dans leurs pays »....
C'est vraisemblablement sous l'influence de Clinton que la Déclaration du Sommet d'Istanbul de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) en date du est rédigé en des termes acceptables pour la Russie. et sans aucun blâme pour le comportement des troupes russes en Tchétchénie. Qualifiant d'« une suite d'événements » la guerre qui s'y déroule, les pays de l'OSCE « réaffirm[ent] avec force qu'[ils] reconnaiss[ent] pleinement l'intégrité territoriale de la fédération de Russie et condamn[ent] le terrorisme sous toutes ses formes », en soulignant en même temps qu'il est nécessaire de « respecter les normes de l'OSCE » et qu'« il importe de soulager la détresse de la population civile, notamment en créant des conditions qui permettent aux organisations internationales de fournir une aide humanitaire ».. Devant ces réactions mesurées des chancelleries occidentales, certains commentateurs dénoncent leur « extraordinaire et coupable complaisance vis-à-vis de la Russie et de ses mensonges » et estiment que « toutes les décisions prises par les instances internationales au sujet de la Tchétchénie relèvent de la démagogie pure et simple ».En octobre 2000, la veille du sommet EU-Russie à Paris, 500 personnalités européennes lancent un appel en dénonçant la passivité des gouvernements européens face aux dérives de l'armée russe en Tchétchénie ()..
En été 2000, Moscou évoque pour la première fois la présence de combattants tchétchènes dans la vallée de Pankissi. Tbilissi dément d'abord ces assertions puis, le , concède qu'il peut y avoir des combattants parmi tchétchènes réfugiés au Pankissi (leur nombre baisse à en 2002 et en 2003) mais souligne que prétendre l'existence de « camps militaires » ou de « bases d'extrémistes » dans la région tient de la « désinformation la plus complète »..
En visite au Pankissi le , Chevardnadze vante l'attachement de la Géorgie aux règles traditionnelles de l'hospitalité caucasienne. et tranquillise les réfugiés tchétchènes qui lui demandent de ne pas laisser les troupes russes pénétrer dans la vallée..
Avec l'élection respectivement de George W. Bush et de Vladimir Poutine à la présidence des États-Unis et de la Russie, le partenariat anti-terroriste entre les deux puissances se renforce, facilité par de bons rapports personnels entre les deux dirigeants. C'est ainsi que Poutine laisse entendre que sans les relations de confiance qui se sont établies entre lui et Bush, il n'aurait peut-être pas vu d'un mauvais œil l'idée de soutenir les forces anti-américaines en Afghanistan.. Poutine est d'ailleurs le premier chef d'État à appeler Bush pour lui exprimer sa pleine solidarité après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. De son côté, Bush affirme qu'il « aime » Poutine, qu'il lui a « regardé dans les yeux », eu « une idée de son âme » et vu que c'était un homme « franc et digne de confiance »..
Après le , la Russie accroît donc sa pression sur la Géorgie qu'elle accuse, sinon de complicité, du moins de tolérance de bases du terrorisme international sur son territoire. Pour le chef d'État-major russe Anatoly Kvachnine, le leadership géorgien « ne se distingue en rien du mollah Omar », chef spirituel des Talibans.. Le Service fédéral de sécurité (FSB) de Russie évoque même une piste tchétchène dans le drame du ..
Tout cela se passe sur fond de menaces russes d'action militaire directe au Pankissi, accompagnées de plus de vingt-cinq violations de l'espace aérien géorgien et d'un certain nombre de frappes aériennes dans la vallée (en août, novembre et , en octobre et , et en ), dénoncées par Tbilissi et démenties par Moscou.