Louise Servicen, née à Constantinople le et morte à Boulogne-Billancourt le Transcription de l'acte de décès (avec date et lieu de naissance) à Boulogne-Billancourt, à la mairie de Paris , n° 1534, vue 24/31., est une traductrice d'origine arménienne. Elle fut en particulier la traductrice française de Thomas Mann et de Luigi Pirandello.
Biographie Origines et enfance Louise Servicen (Serviçen ou Servitchen, selon la translittération) voit le jour dans une famille de patriciens arméniens. Sa mère, Astine (née Vahan, 1870-1964), était une des petites-filles d’Arakel Bey Dadian (1824-1912) et une des nombreuses arrière-petites-filles de Boghos Bey Dadian. Les princes Dadian étaient des amirascf. Pascal Carmont, les Amiras, seigneurs de l'Arménie ottomane, Paris, Salvator, 1999, c’est-à-dire des grands seigneurs, de grands aristocrates arméniens de l’Empire ottoman. Ils détenaient un monopole sur les poudrières impériales et sur l’armement, et jouèrent un rôle de premier ordre dans le processus d’industrialisation de l’Empire ottoman. Cette dynastie compta également de grands financiers, des banquiers, des bailleurs de fonds dévoués aux hauts dignitaires musulmans, des hauts fonctionnaires, etc. Ils représentaient l’intelligentsia arménienne, faisaient leurs études secondaires en France et habitaient de vastes demeures au bord du Bosphore, dans les banlieues huppées de Constantinople (San Stefano, par exemple). Le père d’Astine se nommait Hovhannes Sarkis Vahanian (1832-1891) - ou Vahan Efendi, selon son titre honorifique - et fut un haut fonctionnaire de l’Empire ottoman : après des études de chimie en France (1848-1853), Vahanian était devenu sous-secrétaire de plusieurs ministères d’Empire, au Commerce, à l’Éducation, à la Justice enfin.
Le père de Louise Servicen, Gabriel Servicen (1858-1931), était ingénieur, diplômé de l'École Centrale de Paris et sous-secrétaire du Ministère des Travaux publics à Constantinople : dans ce cadre, il fut chargé de rédiger une étude minutieuse sur la Bagdad-Bahn, la ligne ferroviaire reliant Konya à Bagdad. Gabriel Servicen était par ailleurs le fils d'un riche et éminent médecin arménien, Serovpe Viçenyan (1815-1897)Cf. Hartmann, Elke, "The 'Loyal Nation' and its deputies: The Armenians in the first Ottoman parliament, in: Herzog, Christoph / Sharif, Malek, The first Ottoman experiment in democraty, Würzburg, Ergon Verlag, 2010 qui, dans les années 1830, avait effectué ses études de médecine à Paris et à Pise et occupa, de retour dans l'Empire ottoman, diverses fonctions professorales, administratives et politiques, en plus de s'engager en faveur du peuple arménien et des pauvres et de développer parallèlement une activité de journaliste et d'écrivain.
Petite-fille de haut fonctionnaire et de grand médecin et fille d'un ingénieur sous-secrétaire d'État, Louise Servicen naît donc dans un milieu où les pouvoirs politique, administratif et économique étaient intimement mêlés, mais où le goût pour les langues, la littérature, la musique et les humanités n'était pas sacrifié. L'historienne d'origine arménienne Anahide Ter Minassian décrit bien dans son article consacré à la dynastie des princes Dadian les stratégies maritales de cette grande famille du , mais également l’éducation des enfants dans ces familles nombreuses. Les garçons de cette élite arménienne recevaient d’abord l’enseignement de précepteurs (ainsi, Serovpe Viçenyan apprit le français, l'italien et le grec auprès de ce genre de professeurs privés), puis accompagnaient leur père dans ses tournées européennes et étaient alors inscrits dans les établissements secondaires ou à l’université en France ou au Royaume-Uni. Leur formation effectuée, ils retournaient dans l’Empire ottoman pour s’établir dans la vie professionnelle. Les filles de cette intelligentsia arménienne étaient quant à elles confiées à des gouvernantes et à des préceptrices françaises ou anglaises, lisaient des romans français, pratiquaient le chant, le piano, la mandoline, fréquentaient les institutions européennes ou arméniennes pour jeunes filles et apprenaient les langues étrangères. Elles servaient occasionnellement d’interprètes lors des visites de hauts dignitaires étrangers. Ces informations sur l'éducation des jeunes Arméniens et Arméniennes sont extrêmement importantes dans la compréhension des dons de polyglotte de Louise Servicen. Astine Servicen maîtrisait elle-même plusieurs langues (outre l'arménien et surtout le français qui était la langue quasi maternelle de l'intelligentsia arménienne) et, forte d'un tempérament éminemment littéraire, tenait salon à Constantinople. Fille unique, Louise grandit dans cet univers où l’on débattait de la littérature mondiale. Outre les connaissances que put lui transmettre essentiellement sa mère - une femme d'une intelligence et d'une culture immenses à qui elle devait tout, selon ses propres mots -, la jeune fille reçoit exclusivement l’enseignement de gouvernantes anglaises et allemandes, puis, plus tard, de professeurs de lycée qui venaient lui donner des leçons particulières. Elle apprend ainsi l’italien, l’allemand et l’anglais, sans s’être jamais rendue « sur le terrain », au contact direct de ces pays étrangers. Dans un article consacré en 1973 à la traductrice, Jacques Brenner souligne d'ailleurs cet aspect de l'éducation de Louise Servicen : "Les Cent Livres de Louise Servicen", par Jacques Brenner, Le Figaro, 24-25 février 1973. Des parties de l'interview sont reprises dans: Brenner, Jacques, Tableau de la vie littéraire en France, Luneau Ascot éditeurs,1982, p. 265-266 .
En 1929, plusieurs années après le génocide arménien et les massacres qui durèrent de 1915 à 1922, les Servicen, qui avaient échappé au drame, mais perdu tous leurs biens, comme nombre d'autres Dadian, décident d'émigrer à Paris où ils s'installent dans un petit appartement du 10 square du Thimerais (XVIIe arrondissement). Louise et sa mère, veuve dans les années 1930, mènent là une existence extrêmement modeste. Malgré l’exiguïté de ce petit logement aménagé à l’orientale, Astiné Servicen s’efforce de recréer au fil des ans un petit salon littéraire, entreprise facilitée par la carrière de traductrice que Louise était alors en train d'embrasser, à la grande satisfaction de sa mère, qui avait été son initiatrice en la matière.
Premières traductions, premières commandes Louise Servicen, qui peut donc compter sur de solides connaissances dans cinq langues, accomplit ses premiers travaux de traduction à la fin des années 1920. Sa première traduction, ainsi qu'elle le confie à Jacques Brenner, est celle d'un essai de Bertrand Russell, à l'usage exclusif de son père : Le Figaro, 24-25 février 1973, avouera-t-elle.
En 1928, par l'entremise du critique Benjamin Crémieux (1888-1944), grand connaisseur de la littérature italienne et premier traducteur, avec sa femme, de Luigi Pirandello, la jeune femme fait ses premiers essais de traduction de l'italien dans le cadre d'une anthologie de littérature italienne publiée par Kra / Le Sagittaire : Panorama de la littérature italienne. Crémieux est aussitôt séduit par ce premier travail qu’il qualifie, à en croire une dédicace adressée à la traductrice (fonds privé), de « coup de maître ». Deux ans plus tard, Louise Servicen traduit pour Gallimard, sans doute toujours sur la recommandation de Crémieux, le roman Un, personne et cent mille de Pirandello, devenu dans l'intervalle prix Nobel de littérature (1934).
Les commandes pour la NRF-Gallimard se multiplient dans la première moitié des années 1930, cette fois-ci majoritairement dans le domaine anglo-saxon. Louise Servicen livre la traduction d'une biographie, d’un roman de littérature populaire et d’une étude économique : La Vie d’Ibsen le constructeur, d’A. E. Zucker (1931), puis de Fleurs et Éléphants (1933), un roman sur l’Inde de l’auteure britannique Constance Sitwell, et enfin Mexique : Etude comparée de deux Amériques (1935), une histoire du Mexique par l’économiste américain Stuart Chase. Parallèlement à ces commandes, elle effectue également jusqu'en 1935 des traductions « alimentaires » de romans à feuilletons dans le journal Le Figaro.
1935 : l'année Thomas Mann Pour la carrière de la traductrice, l'année 1935 représente un tournant décisif. La raison n'en réside pas dans sa traduction de l'étude de l'économiste Chase ni dans ses activités alimentaires au service du Figaro, mais dans l'exigeante et prestigieuse mission que lui confie Gallimard dans le courant de 1933 : traduire Les Histoires de Jacob, le premier volume de la vaste tétralogie de Thomas Mann portant sur la fin de la Genèse, Joseph et ses frères. Thomas Mann est auréolé du prestigieux prix Nobel de littérature, obtenu quelques années plus tôt (1929), et jouit d'une popularité grandissante auprès des éditeurs et lecteurs français, grâce aux efforts d'importation de nombreux médiateurs du champ littéraire et universitaire français (tels Félix Bertaux, ami et correspondant des frères Mann, Maurice Boucher, Charles du Bos, Edmond Jaloux et sa fameuse rubrique « L'Esprit des Livres », dans Les Nouvelles littéraires, André Gide, Jean Giraudoux, etc.), ainsi qu'à plusieurs visites en France, à Paris en particulier, où Thomas Mann tient des conférences à l'invitation d'universitaires germanistes et d'écrivains français : une première visite, retracée en détail dans l'essai Pariser RechenschaftMann, Thomas, "Pariser Rechenschaft", in: Über mich selbst, Autobiographische Schriften, Fischer Verlag, 2001, pp. 271-357. a lieu en , à l'occasion de laquelle l'écrivain est solennellement reçu à la Sorbonne et dans diverses institutions (le PEN-Club par exemple) ; une secondeSur ce second voyage, cf. Mann, Thomas, Briefe und Kommentar, II, Fischer, 2011. a lieu en , lors de laquelle Thomas Mann tient une conférence à Strasbourg, puis à Paris, à l'I.I.C.I. (un organe de la Commission Internationale de Coopération Intellectuelle, située au Palais-Royal) et à l'Institut germanique de la Sorbonne, et rencontre, outre Félix Bertaux, André Gide, François Mauriac, Paul Morand, Jean Giraudoux, Jean Schlumberger et Jean Cocteau - autant de personnalités étroitement liées à la NRF.