thumb|Carte de la mer Noire et de ses ports principaux. vignette|Carte du partage de la mer Noire entre les zones économiques exclusives des pays riverains (avec les dates des accords de jure, et les modifications de facto). vignette|Rivages nord de la mer Noire en 2024 dans le contexte de la guerre russo-ukrainienne. La géostratégie de la mer Noire est l'étude de la mer Noire en tant que territoire partagé ou disputé entre les États. La cause principale de ces tensions est la présence d’hydrocarbures. La majorité des ressources de pétrole et de gaz naturel se trouvent à l'ouest de la mer Noire, sur le plateau continental face aux bouches du Danube et dans la mer d'Azov, qui fait partie des eaux intérieures de la Russie et de l’Ukraine. Le partage de ces espaces met donc en tension les intérêts de chaque riverain.
Enjeux anciens C'est une zone historiquement frontalière de grands espaces géostratégiques : au nord, les nomades des steppes (Cimmériens, Scythes, Sarmates, Roxolans, Huns, Avars, Onogoures, Khazars, Bulgares, Magyars, Alains, Pétchénègues, Coumans, Mongols, Tatars etc.), et au sud, les royaumes et empires organisés (hittite, perse, hellénistique, romain, byzantin, ottoman etc. ). À l’ouest et à l’est, des « zones tampons » au contact de ces deux mondes (bouches du Danube, Scythie mineure, Caucase etc.) ont depuis toujours été à la fois disputées et en même temps des refuges pour les perdants et sont donc multiethniques. C’est aussi le cas de la Crimée.
Toutefois, le pourtour de la mer Noire connait de longues périodes d’unité culturelle, linguistique et commerciale, d’abord grecque (du au ), ensuite ottoman (du au ), d’où de nombreux toponymes issus du grec et du turc. À partir de la fin du la mer Noire devient le théâtre d’affrontements entre l’Empire russe et ses alliés orthodoxes et l’Empire ottoman musulman. Au , l'Empire russe, se posant en protecteur des chrétiens orthodoxes de l'Empire ottoman, convoite les bouches du Danube et surtout les détroits du Bosphore et des Dardanelles.
Enjeux modernes Au , les deux empires s'effondrent et laissent place à l’URSS et à la République turque. Le « Rideau de fer » passe ensuite par la mer Noire, l’URSS regroupant ses alliés au sein du Pacte de Varsovie, et la Turquie devenant un bastion de l’OTAN. Cette fois, c'est la Turquie qui se pose en protectrice des musulmans de Russie méridionale (Abkhazes, Adjares, Adyguéens, Avars, Balcares, Caratchaïs, Circassiens, Ingouches, Meskhètes, Tatars, Tchétchènes…). Héritages de ce passé, quelques litiges territoriaux et maritimes subsistent entre les pays riverains : Bulgarie, Géorgie, Roumanie, Russie, Turquie et Ukraine.
Après la dislocation de l'URSS, les pays riverains ou proches de la mer Noire ont pu faire des choix et nouer de nouvelles alliances économiques, militaires et culturelles. Le tableau suivant montre les places actuelles de l'Ukraine, de la Crimée et d'autres pays riverains ou limitrophes dans les organisations liées à la Communauté des États indépendants de l’Europe de l'Est (CEI, EURASEC, OTSC); dans les organisations proches des pays de l'ouest (OTAN, CECA et GUAM) et dans l'Organisation internationale de la Francophonie, tous étant membres (parmi d'autres) de l'Organisation de coopération économique de la mer Noire (OCEMN) :
PaysCEI (1991)Communauté des États indépendants - Adhésion - Ratification CEI et CharteStatut actuel dans la CEIEURASEC (2000)Communauté économique eurasiatiqueOTSC (1992)Traité de sécurité collective OTAN (1949)Organisation du traité de l'Atlantique nord Communauté CECA (1994)Communauté éco. centre-asiatiqueAlliance GUAM (1996)Organisation Démocratie et développementOIF40px (1970) (Nord) dont au Sud du pays, la Crimée russe de facto 8 décembre 1991 10 décembre 1991Charte : Non ratifiée ? Membre fondateur (1991-1993), puis État participant (depuis 1993) puis ancien membre (depuis 2014) État observateur (depuis 2000) Non encore ratifié Renonce à adhérer le Simple partenariat pour la paix État observateur (depuis 2002) Membre fondateur (depuis 1997) OUI (Nord-Est) 8 décembre 1991 12 décembre 1991Charte : 20 juillet 1993 Membre fondateur Membre fondateur (depuis 2000) MEMBRE 15 mai 1992 Simple partenariat pour la paix Membre (depuis 2004)Projet d'union douanière - NON (Est) dont au Nord-Ouest du pays, l'Abkhazie séparée de facto 3 décembre 1993 3 décembre 1993Charte : 19 avril 1994puis annulation en 2008 Membre à part entière (1993-2008), puis ancien membre (depuis 2008) - 9 décembre 1993, puis annulation en 1999 CANDIDATet Partenaire pour la paix État observateur (depuis 2002) Membre fondateur (depuis 1997) OUI (Nord-Ouest, accès par le Danube) 21 décembre 1991 8 avril 1994Charte : 27 juin 1994 Membre État observateur (depuis 2002) Non encore ratifié Simple partenariat pour la paix - Membre fondateur (depuis 1997) OUI (Ouest) - NON - - NON - - - - MEMBRE - - OUI (Ouest) - NON - - NON - - - - MEMBRE - - OUI (Sud) - NON - - NON - - - - MEMBREÉtat observateur (depuis 2002) - NON
Détroits thumb|La mer de Marmara avec les Dardanelles au sud-ouest et le Bosphore au nord-est. Le BosphoreSelon une étymologie populaire mais ancienne (Appien dans la Guerre de Mithridate) « Bosphore » signifierait « passage de la vache » (de Βοῦς [bous], « la vache », et φερω, [pherô], « emmener ») et ferait allusion à l'histoire d'Io(). Pour les linguistes, le premier terme (bous) est rapproché des verbes buō et buzō : « bord, lèvre, rive, gué, détroit », proches du toponyme Buzantion, l'antique Byzance, actuelle Istanbul (Louis Deroy et Marianne Mulon, Dictionnaire des noms de lieux, Le Robert, 1994, ). et le détroit des DardanellesPopularisé par les vénitiens et les génois, le nom « Dardanelles » évoque le peuple antique des Dardanes cité par à Homère, mais les navigateurs grecs antiques appelaient ce détroit « Hellespont », désignant le lien entre l'Hellade et le Pont Euxin. ont été l’objet de nombreux conflits depuis l’Antiquité, leur contrôle ayant toujours été convoité puisqu'ils sont les passages maritimes, commerciaux et stratégiques, obligés entre la mer Noire et la mer Méditerranée.
En 1918, à la suite de la défaite de l’Empire ottoman, les détroits furent placés sous le contrôle d’une « Commission internationale des Détroits ». Après la victoire turque dans la guerre gréco-turque de 1919-1922, le traité de Lausanne () mit en place la démilitarisation des détroits et la liberté de passage et de navigation. La Convention de Montreux en 1936 définit les bases du système actuel, rendant à la Turquie la pleine souveraineté sur les détroits et le droit d’y installer des forces militaires, mais laissant aux navires de commerce le droit de libre circulation, sauf en cas de conflits armés.
Outre des milliers de navires de tout type, les deux détroits voient tous les jours passer plusieurs centaines de navires pétroliers, tankers et supertankers, dans les deux sens, au point que le passage d’espèces animales (surtout de grande taille, comme les cétacés ou les thons) est devenu rarissime. Plusieurs accidents aux lourdes retombées, à cause d’erreurs de manœuvre, ont provoqué des marées noires et des incendies. La ville d’Istanbul (plus de d’habitants) borde les deux rives du détroit du Bosphore, et il a fallu réglementer et contingenter la circulation maritime. Pour diminuer les traversées des détroits par bateau, en travers de la grande circulation maritime, des ponts suspendus spectaculaires ont été construits et des tunnels sont à l’étudeCahiers de Géographie du Québec, volume 48, , décembre 2004, pages 311-334..
Bouches du Danube et île des Serpents
Les hydrocarbures de l’ouest ont envenimé un ancien litige entre la Roumanie et l’Ukraine en tant qu’état héritier de l’URSS. Le partage entre l’Ukraine et la Roumanie de la ZEE et l’exploitation des hydrocarbures présents dans le sous-sol marin a été porté devant la Cour internationale de justice de la Haye en 2004. L’Ukraine, alors gouvernée par des pro-russes, avance ses revendications plus près des côtes roumaines que des siennes de sorte qu’en 2009, la cour attribue 80 % de la zone litigieuse à la Roumanie (). Ce partage apparemment inégal s’explique d’une part par le désir de la cour de tenir compte du Traité de Paris de 1947 par rapport auquel la Roumanie avait été territorialement lésée au profit de l’URSS en 1948 et par le tracé des côtes des deux pays : Extrait du rapport de la Cour internationale de justice ..
thumb|Emplacement de l’île des Serpents par rapport aux côtes ukrainiennes et roumaines. thumb|La Roumanie exploite des gisements de gaz naturel off-shore dans sa zone économique exclusive, dans une région impactée par la guerre de la Russie en Ukraine. Située à environ du port roumain de Sulina et du littoral du Delta du Danube, l’île des Serpents ( : Zmiinyi en ukrainien), roumaine jusqu’en 1948 (et de jure jusqu’en 2009), soviétique de facto depuis 1948, est aujourd’hui proche de la ligne de partage de la ZEE commune des deux pays. En 1991, cette île est passée aux mains de l'Ukraine, qui évidemment ne souhaite pas la rendre à la Roumanie, notamment parce qu’elle y maintient une base d’hélicoptères.
Le problème a été réglé en 2009 lorsque la cour a prononcé sa décision. L'Ukraine a gardé l’île, et la Roumanie a obtenu une partie des eaux territoriales de l’île. Une bande d’eaux territoriales reste cependant en litige dans le Golfe de Musura et au large de celui-ciDidier Ortolland et Jean-Pierre Pirat, Atlas géopolitique des espaces maritimes, Paris, éd. Technip, 2010, ..
Deux gisements significatifs de gaz naturel ont été découverts dans la ZEE roumaine : Lira (Rosneft) et Domino (ExxonMobil) via Internet Archive., exploités par les deux plate-formes Ana et Doïna, qui, depuis l’invasion russe de l'Ukraine et de l’île des Serpents en 2022, sont périodiquement menacées par des mines russes qu’apportent les courants marinsDocumentaire arte : « Gaz en mer Noire : une chance pour la Roumanie ? » ven. 10-02-2023 - . Lorsque la sécurité de la zone sera rétablie, ces deux gisements permettront une reprise de la production de gaz dans la région.
Place de la Russie en mer Noire
thumb|Un sous-marin russe à Sébastopol en 2005. thumb|Le croiseur russe lance-missiles Moskva en 2012. La Russie n’a jamais vraiment quitté la mer Noire et reste militairement présente en Transnistrie théoriquement moldave, dans les ports de Sébastopol (ukrainien jusqu’en 2014) et de Batoumi en Géorgie (dans ce dernier jusqu’en 2007), ainsi qu’en Abkhazie, théoriquement géorgienne« Géopolitique des mers et des océans », Diplomatie, Les grands dossiers , août-septembre 2012, .. L'accord de paix moldo-russo-ukrainien de 1992 consécutif à la guerre du Dniestr, prévoyait le rapatriement des forces russes présentes le long du Dniestr, qui n'a jamais eu lieu. Selon Andreï Devyatkov, expert senior au Centre de Recherches post-soviétiques de l'Académie des sciences de la Fédération russe, il est important pour la Russie de maintenir une présence militaire sur le Dniestr pour intervenir rapidement en Moldavie si celle-ci risquait de basculer du côté occidental (UE et OTAN) et prendre à revers l'Ukraine en cas d'extension vers l'ouest de la guerre russo-ukrainienne..