Claude-François Bertrand de Boucheporn, né le à Metz (Trois-Évêchés) et mort guillotiné à Toulouse le , est un magistrat français et intendant de l’Ancien Régime. Il fut avocat au parlement de Metz (1761), puis avocat général (1768-1771), maître des requêtes au Conseil du roi (de 1772 à la Révolution), intendant de Corse (1775-1785), intendant de la généralité de Pau et Bayonne, puis Auch (de 1785 à la Révolution).
Sous la Terreur, il fut condamné à mort et guillotiné, à Toulouse, le , dans sa cinquante-troisième année.
Magistrat au parlement de Metz (1761-1771) Après des études au collège bénédictin Saint-Symphorien de Metz, Boucheporn étudie le droit à l'université de Pont-à-Mousson puis à la faculté de droit de Paris. Il est reçu avocat au parlement de Metz en 1761, puis, à vingt-sept ans, devient avocat général, fonction qu’il exercera de 1768 jusqu'à la suppression du parlement, le .(Michel, 1845). Il entre au Conseil du roi en qualité de maître des requêtes le .(Nicolas, 1998).
Membre titulaire fondateur de la Société des Philathènes, une société littéraire créée à Metz en 1759 et à laquelle il contribuera regulièrement par ses travaux jusqu'en 1769Voir : Société des Philathènes de Metz, in : Mémoires de l’Académie de Metz, année (1874-1875), Metz, 1876, pages 653 et suiv. (lire en ligne). Également : Zoltan-Étienne Harsany, « Metz pendant la Révolution », Mémoires de l'Académie nationale de Metz, (1957-1959), (lire en ligne) ; E. Fleur, « La Société des Philathènes de Metz, 1759-1775 », Mémoires de l'Académie nationale de Metz, , 1934, (BNF, Gallica), Boucheporn devint membre de la Société royale des sciences et des arts de Metz, le . Selon Maurice Bordes, le discours de reception qu'il prononce dans cette académie « montre combien le libéralisme économique et la physiocratie marquaient sa pensée »Maurice Bordes, « Un intendant éclairé de la fin de l'Ancien Régime : Claude-François Bertrand de Boucheporn », Annales du Midi : Revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, , , Toulouse, 1962, .</ref>. Il sera également membre de la loge messine Saint-Jean de l'Amitié de Saint-Étienne où l'on retrouve de nombreux académiciens et parlementaires de MetzPierre-Yves Beaurepaire, « Académiciens et franc-maçons messins au », Académies et sociétés savantes en Europe 1650-1800, textes réunis par Daniel-Odon Hurel et Gérard Laudin, Honoré Champion, Paris, 2001, et suiv..
Dans sa Biographie du parlement de Metz (Michel, 1855), Emmanuel Michel introduit la notice biographique de Boucheporn ainsi : « Claude François Bertrand de Boucheporn fut un de ces hommes d’élite qui projettent une auréole de gloire sur le pays qui les a vus naître, sur la famille dont ils sont sortis et sur les compagnies auxquelles ils ont appartenu ».
Le procès Valdahon vs Monnier (1771) C’est en tant qu’avocat général que Boucheporn plaide avec succès le 21 mars 1771, au nom du ministère public devant le parlement, lors de l’affaire célèbre qui opposa M. de Valdahon, mousquetaire gris du RoiJacques Marie Le Bœuf de Valdahon (1738-1787)., au marquis de MonnierClaude François de Monnier (1705-1783), magistrat, premier Président de la Chambre des comptes de Dole. Il épousa en premières noces (1726) Antoinette d'Arvisenet dont il eut une fille unique, Jeanne Antoinette Gabrielle (1744-1802), sujet de ce procès. En juillet 1771, il épousa en deuxièmes noces Marie Thérèse Sophie Richard de Ruffey (1754-1789), âgée de dix-sept ans. Celle-ci, devenue Sophie de Monnier, fut la maîtresse de Mirabeau qui lui adressa, depuis sa prison du donjon de Vincennes, les célèbres Lettres à Sophie..
Ce dernier refusait à M. de Valdahon la main de sa fille, sous le prétexte qu’il l’avait séduite lors de sa minorité et avait alors compromis son honneur (l’affaire avait été effectivement jugée, aux dépens de M. de Valdahon, huit ans plus tôt)Correspondance littéraire de Grimm et de Diderot, Paris, Furne, 1829, .. Cependant, de Monnier, « qui ne veut et ne peut avoir d’autre époux que M. de Valdahon », au sortir du couvent où elle fut tenue jusqu'à sa majorité, fit à son père de pressantes et respectueuses demandes en faveur de ce mariage, sans toutefois infléchir sa décision. Il s’ensuivit alors un long procès que l’opinion suivit avec passion.
À la suite du réquisitoire de Boucheporn qui dura dix heures, le parlement débouta le marquis de Monnier, prit de Monnier sous sa protection jusqu'à son mariage, qui eut lieu en mai 1771, et condamna le marquis de Monnier à verser de dommages-intérêts à M. de Valdahon qui avait été injustement diffaméSur le contexte institutionnel et familial de cette affaire, on se reportera utilement à Roger Humbert, « Institutions et gens de finance en Franche-Comté, 1694-1790 », Cahiers d'Études comtoises, , 1996.. (Begin, 1829 ; Durand, 1866). « Tout Metz a été enchanté de cet Arrêt. On y a crié Vive le Parlement et Mr. de Valdahon », peut on lire dans une chronique de l’époqueVoir : La Clef du cabinet des Princes de l'Europe, Tome 133, Janvier 1771, p. 341 .
Intendant de Corse (1775-1785) En avril 1775, Boucheporn est envoyé comme « intendant de justice, police, finances,… » en CorseNomination du 21 avril 1775, voir: M. Mayer, Tableau politique et littéraire de l'Europe pendant l'année 1775, Amsterdam et Paris, Lacombe, 1777, ., île qui avait été cédée à la France par la république de Gênes en 1768, et dont Charles Louis de Marbeuf était le gouverneur« L'administration de l'ancien régime en Corse se résuma dans deux noms: dans le nom de Marbeuf et dans celui de Boucheporn, qui fut intendant durant dix années, de 1775 à 1785, et que les Corses qualifiaient de grand vizir de Marbeuf. » (Pierre-Paul Raoul Colonna de Cesari Rocca et Louis Villat, Histoire de Corse, Paris, Boivin et Cie, 1916, ).. Il a alors trente-quatre ans. Maurice Bordes écrit: « Marqué par la philosophie des Lumières, le libéralisme économique et la physiocratie, Boucheporn compta parmi les intendants éclairés de la fin de l'Ancien régime. Désireux de faire une bonne administration et de favoriser le progrès économique, il ne resta pas insensible aux problèmes sociaux qui préoccupaient les administrateurs éclairés de l'époqueMaurice Bordes, « La Corse pays d'États », Annales historiques de la Révolution française, , Paris, 1974, .. »
Par ses ordonnances, il encouragea le développement de la forêt, de l’agriculture (mûriers, arbres fruitiers)Voir, par exemple : Code Corse, ou Recueil des Édits, Déclarations, Lettres patentes, Arrêts et Règlemens, publiés dans l'Île de Corse depuis la soumission à l'obéissance du Roi, Tome , Imprimerie Royale, Paris, 1778, et suiv.(lire en ligne), de l’industrie (faïence, poterie) et organisa à partir de 1778 un plan d’élargissement des ponts de l'îlePont génois d'Altiani, sur la route reliant Aleria à Corte .. Il établit un mode de scrutin pour l’élection des officiers municipaux, et réforma le système des impôts en instituant un « impôt territorial » égal au vingtième du produit de la terre qui se substitua à toutes les autres taxesDiscours prononcé par Monsieur de Boucheporn, Intendant de Corse, à l'ouverture des États de l'Ile, Bastia, 26 mai 1785, Imprimerie de la Veuve Batini, .. « Ayant analysé avec justesse le sentiment national insulaire »Gérard Pardini, L'État et la Corse : La République à l'épreuve, Paris, L'Harmattan, 2003, ., Boucheporn s’employa à réconcilier un pays encore grandement troublé par les récents soulèvements paolistes.
Comme le remarque l'historien Ange Rovere, le discours que l’intendant Boucheporn prononce à l’Assemblée des États de Corse, en 1775, résume bien la philosophie du pouvoir central représenté par le gouverneur et l’intendant : « Votre élection en pays d’État montre le désir qu’a sa Majesté de faire votre bonheur en vous consultant sur les moyens pour y parvenir. Il n’y a pas de voie plus juste que cette libre communication d’idées entre le souverain par l’intermédiaire de ses commissaires, et la Nation par le biais de ses représentants. » (Rovere, 1985).
À Bastia, se lia avec Letizia Bonaparte (née Ramolino), mère de Napoléon, et fut ainsi la marraine de Louis Bonaparte, frère de Napoléon et futur roi de Hollande (2 septembre 1778) dont le parrain était M. de Marbeuf. Peu de temps après, Boucheporn aida de « son crédit et peut-être même de sa bourse le jeune Napoléon Bonaparte à entrer à l’École de Brienne. » (Durand, 1866). Ainsi, dès 1776, Boucheporn écrivait-il au comte de Saint-Germain, ministre de la guerre de Louis XVI : « M. de Buonaparte a toujours été très attaché au gouvernement et il est vraiment hors d'état de procurer à ses enfants une éducation convenable. En général, la noblesse corse est pauvre et il est intéressant d'accueillir les désirs qu'elle marque de faire élever ses enfants en FranceLettre du 6 juillet 1776. Citée d'après Louis Villat, La Corse de 1768 à 1789, , Le « despotisme éclairé », .. »
Lors de son séjour corse, Boucheporn, recueillit chez lui Pierre Baillot (1771-1842)Biographie détaillée de Pierre Baillot sur le site www.musicologie.org . alors jeune musicien violoniste, orphelin à douze ans d’un magistrat mort à Bastia. Il l'envoya à Rome, avec ses propres enfants, pour étudier auprès du musicien Pollani (élève lui-même du violoniste et compositeur Pietro Nardini). Un temps secrétaire de l'intendantA. Dugenne, Panorama historique et descriptif de Pau et de ses environs, Imprimerie É. Vignancour, Pau, 1839, ., Pierre Baillot part à Paris en 1791 où il travaillera auprès de Giovanni Battista Viotti. Il fut professeur au Conservatoire de Paris (1799), et eut une brillante carrière de concertiste, notamment comme premier violon à l’Opéra de Paris et à la Chapelle Royale (1821-1831). On lui doit neuf concertos pour violonFrançois Joseph Fétis, Biographie universelle des musiciens et bibliographie générale de la musique, t. I, Meline, Cans et Compagnie, Bruxelles, 1837, . Son Concerto pour violon et orchestre , opus 3 (1802) est dédié à . Voir : La décade philosophique, littéraire et politique, Paris, année de la République française, trimestre (1803) ;0 (BNF-Gallica)..
Selon José Colombani, « l'œuvre de l'Intendant de Boucheporn a été prépondérante : on peut le ranger parmi les plus grands Intendants »José Colombani, Aux origines de la Corse française: Politique et institutions, 1768-1790, Imprimerie Grandval, Ajaccio, 1978, pages 35 et suiv.. En récompense de ses services, le roi conféra à l’intendant le titre de conseiller honoraire du parlement de Metz, où il fut reçu le 23 avril 1781Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la république des lettres en France, e, Londres, 1782 ..
Intendant de Pau et de Bayonne, puis Auch (1785-1790) Boucheporn fut nommé intendant de Pau et Bayonne en avril 1785, et prit ses fonctions en décembre de cette même année. À la suite d'un édit du 26 juillet 1787 qui réorganisa la généralité, Boucheporn devint intendant d’Auch et Pau. Il conserva ses fonctions jusqu'au 6 octobre 1790Paul Parfouru, Inventaire sommaire des archives départementales antérieures à 1790, Gers, Imprimerie typographique Cochareaux Frères, Auch, 1892, ..