Réflexions sur le temps est un livre de Jean-Toussaint Desanti paru aux éditions Grasset en 1992, sous titré (Variations philosophiques I), conversations avec Dominique-Antoine Grisoni.
Dans cet essai, à l’invitation de Dominique-Antoine Grisoni, Jean-Toussaint Desanti accepte de parler du temps, sous la forme d’un dialogue avec un interlocuteur qui intervient peu dans l’exposé, sauf pour demander à Desanti de préciser certains points, de les éclairer, de les développer. En suivant un itinéraire philosophique qui passe notamment par Augustin d'Hippone, Plotin et Husserl, il s’agit de convier Desanti à exposer sa propre conception du temps.
Contexte
Âgé de 78 ans, Jean-Toussaint Desanti est un philosophe qui s’est consacré surtout à l’enseignement (connu pour son influence sur ses élèves, Louis Althusser, Michel Foucault et Jacques Derrida, ainsi que sur Jacques Lacan), mais qui a peu écrit, alors, en 1992Dominique-Antoine Grisoni, préface à Réflexions sur le temps, Grasset, 1992, pp. 9-10 : « Jean-Toussaint est un penseur à part entière. Dont la rigueur de la démarche et l’originalité du propos prouvent qu’il a toujours eu beaucoup plus à “dire” que ce qu’il a jusqu’ici laissé filtrer sur le papier. Mais, problème : contrairement à la plupart de ses contemporains, tel un Socrate moderne, il aura finalement préféré la parole méditative, la confidence murmurée de la conversation ou du cours, à l’épreuve solitaire de l’écrit. ». Les Réflexions sur le temps initient le seconde partie de l’œuvre de Desanti.
Quid est tempus ?
« Qu’est-ce que temps ? » Se poser la question, c’est se confronter à un double phénomène : premièrement, le temps n’est pas un objet (au sens usuel du mot dans les dictionnaires de philosophie) ; deuxièmement, le temps est mis en échec devant l’exigence d’avoir à en parlerJean-Toussaint Desanti, Réflexions sur le temps, Grasset, 1992, p. 17». Pourtant cette exigence existe. Elle travaille la philosophie depuis longtemps. Desanti la repère au tournant du et du de l’ère chrétienne chez Augustin d'Hippone :
Le temps se manifeste dans le mouvement réglé des cieux où il trouve sa mesure, dans le rythme des saisons, dans la richesse et l’imprévisibilité des événements, dans le cycle des naissances et des morts, bref le temps se montre comme unité de la règle et des vicissitudes du devenirJean-Toussaint Desanti, Réflexions sur le temps, Grasset, p. 25.S’il est vrai, comme le dit le livre de la Genèse, qu’au commencement Dieu a créé la terre et le ciel, alors seul Dieu sait ce qu’est le tempsAugustin d'Hippone, Confessions, XI, XII, 14 : « Je dirai donc, ô mon Dieu, que tu es le créateur de toutes les créatures ; et si toutes les créatures sont comprises sous ce nom de ciel et de terre, je répondrai avec confiance : Avant de créer le ciel et la terre, Dieu ne faisait rien ; car, s'il eût fait quelque chose, qu'eût-il fait, sinon une créature ? Plût à Dieu que je comprenne toutes les vérités qu'il m'est utile et que j'ai le désir de connaître, comme je sais qu'il n'y avait aucune créature, avant la création de tous les êtres ! ». Pour le savoir, il faut donc interroger Dieu, c’est-à-dire se confesser, selon Augustin.
Se demander en quoi consiste le temps, traduit une inquiétude qui laisse Augustin en état de suspensJean-Toussaint Desanti, Réflexions sur le temps, Grasset, pp. 20-21. Il attend de Dieu une réponse qui ne peut passer que par sa propre confession à Dieu, autrement dit par « la rentrée en soi-même du sujet qui s’inquiète du sens que porte le Verbe, lui qui désormais habite un récit, donc le temps lui-même », selon Desanti Jean-Toussaint Desanti, Réflexions sur le temps, Grasset, p. 23. Ce qui se met en place, dans les Confessions de saint Augustin, c’est un circuit compris entre deux pôles : d’une part, un narrateur situé comme en contrebas ; d’autre part, Dieu, situé au plus haut ; entre les deux, le flux du Verbe qui circule de l’un à l’autre en chutant dans le temps, le récit recueillant dans la chute du temps ce que Dieu motive par ailleurs, et que le récit lui restitue par un mouvement qui, pour être ascendant, n’est pas moins inquiet.
Le récit est le signe de la chute du Sens dans le temps. « Du même coup, remarque Desanti, le temps n’est plus seulement le lieu d’une chute : il porte l’indication d’un chemin vers ce Sens. Lui-même se manifeste comme habité par le vrai, qui semble pourtant se retirer ; et celui qui, ici, se “confesse” vit “en son cœur” cet état de quête, d’attente et de tension, marque inquiétante et inévitable de son rapport interne et propre à ce qu’il faut bien nommer “Être”. »
Âme et temps
Aristote pense que le temps est la mesure du mouvement selon l’avant et l’après. Mais, s’il est vrai que le temps est perçu par les modifications successives de notre âmeAristote, Physique, IV, 16, 1 : « Nous ne percevons réellement la durée que par les modifications successives de notre âme ; il n'y a de temps pour nous qu'à la condition du mouvement ; le temps ne se confond pas avec le mouvement ; mais il est un des éléments du mouvement ; antériorité et postériorité dans le mouvement et dans le temps. », l’âme humaine, selon lui, reste un être naturel, située à sa place dans l’échelle des êtres. Elle conçoit le temps comme ce qui institue la connaissance et en établit la mesure. Mais l’activité de l’âme humaine n’affecte en rien l’ordonnance ni la nature du mouvementAristote, Physique, IV, 19, 6 : « Il faut […] que les choses soient affectées de quelque manière par le temps, comme le prouve le langage ordinaire, où l'on dit que le temps détruit tout, que tout vieillit avec le temps, qu'avec le temps tout s'efface et s'oublie, Mais le temps n'accroît pas notre science, le temps ne nous rajeunit pas, le temps ne nous embellit pas ; c'est qu'en lui-même le temps est bien plutôt une cause de ruine, puisqu'il est le nombre égal du mouvement, et que le mouvement transfigure tout ce qui est. ».
Il en résulte qu’il n’y a pas lieu, pour Aristote, de chercher dans quelque expérience intérieure que l’âme humaine aurait d’elle-même le « point-source » qui nous livrerait la racine de notre expérience du tempsAristote, Physique, IV, 19, 7 : « Une conséquence évidente de ceci, c'est que les choses qui sont éternelles, en tant qu'éternelles, ne sont pas dans le temps ; car elles ne sont pas renfermées par le temps ; leur existence n'est pas mesurée par lui ; et ce qui le prouve bien, c'est qu'elles ne subissent de sa part aucune action, soustraites au temps dont elles ne font pas partie. ». Desanti observe qu’Augustin inverse ce mouvement dans ses Confessions, en se donnant pour tâche de saisir le temps, en son origine, non seulement par l’âme humaine, mais en elle ; comme si le Dieu de l’Ecriture et l’âme, sa créature, étaient les seuls à devoir s’expliquer, dans le monologue de l’âme issu du récit de sa conversionJean-Toussaint Desanti, Réflexions sur le temps, Grasset, pp. 30 et suivantes.
Voilà la leçon à tirer des Confessions d’Augustin, pour Desanti : il y a deux faces, désormais, en la même personne ; une face qui croit savoir, mais au fond est aussi ignorante que l’autre qui, elle, avoue ne rien savoir du tout, et se débat avec ce qu’elle a – ses souvenirs et ses oublis, sa naissance, ses rythmes, ses attentes et, finalement, la certitude de la mort. Si bien que, dans ce que nous tâchons de repérer sous le nom de « temps », il y a autre chose, tout à fait autre, qui se loge dans l’âme humaine et lui donne le souci de l’interrogationJean-Toussaint Desanti, Réflexions sur le temps, Grasset, p. 41.
Pourquoi parler ?
Que fait Augustin quand il s’interroge sur le temps ? Il cherche un langage capable de le conduire à l’appropriation de sa vie distendue. Il éprouve l’exigence d’avoir à parler de ce qui lui échappe et de ce qui l’attend. Le mot « temps » est comme la marque où s’annonce l’urgence de son discours, selon Desanti. « Qu’est-ce que le temps ? » renvoie à la question : « Pourquoi parler ? » Augustin croit pouvoir y répondre en énonçant du temps qu’il est « distension »Augustin d'Hippone, Confessions, XII, 24 : « Qu’on ne vienne donc plus me dire : Le temps, c’est le mouvement des corps célestes. Quand le soleil s’arrêta à la prière d’un homme (Josué, X, 13), pour lui laisser le loisir d’achever sa victoire, le temps s’arrêta-t-il avec le soleil ? Et n’est-ce point dans l’espace de temps nécessaire que le combat se continua et finit ? Je vois donc enfin que le temps est une espèce de distension (tempus quandam esse distentionem). Mais n’est-ce pas une illusion? suis-je bien certain de le voir ? Ô vérité, ô lumière ! éclairez-moi. », c’est-à-dire la mise en distance d’avec soi-même de l’esprit – qui pense, se souvient, imagine et parle – au cœur de l’acte du récit. Ce dont Augustin parle, c’est de cette tension entre le discours et la conscience, selon DesantiJean-Toussaint Desanti, Réflexions sur le temps, Grasset, p. 49.
De quelle chute est donc né le temps ?
Cette tension qui s’établit entre deux pôles en formant comme un circuit de l’un à l’autre, cette tension, Plotin la laissait déjà éprouver quand il se demandait : « De quelle chute est donc né le temps Plotin, Ennéades, III, 7, 11? » Répondre à la question exige de trouver « le chemin de remontée vers l’ÊtrePlotin, Ennéades, III, 7, 69 : « Pourquoi ramenons-nous le mouvement de l'univers au mouvement [de l'Âme] qui l'embrasse, et avouons-nous qu'il est dans le temps, tandis que nous ne plaçons pas dans le temps le mouvement de l'Âme, lequel subsiste en lui-même, et passe perpétuellement d'un acte à un autre ? C'est qu'au-dessus de l'action de l'Âme il n'y a que l'éternité, qui ne partage pas son mouvement ni son extension. »». Ce qui importe, pour Plotin, c’est de saisir « la coïncidence fondamendale du chemin d’aller et du chemin de retour, ou mieux encore de comprendre que le chemin d’aller est le chemin de retour », remarque DesantiJean-Toussaint Desanti, Réflexions sur le temps, Grasset, p. 67. Un chemin qui, pour Plotin, passe nécessairement par la lecture de Platon.
L’éternité qui émane de l’Être produit le temps comme le soleil produit la lumière, dans une abondance qui ne s’épuise jamais. En chutant, le temps ne crée pas moins les vies multiples. Il offre à l’âme le milieu interne où s’enchaînent ses actes de production. Ce que Plotin sollicite, c’est le temps comme « image mobile de l’éternité »Plotin, Ennéades, III, 7, 68 : « C'est par là que nous pouvons découvrir l'essence et la quantité du temps. Pour nous en indiquer l'essence, Platon dit qu'il est né avec le ciel et qu'il est l'image mobile de l'éternité. Le temps est mobile, parce qu'il n'a pas plus de permanence que la vie de l'Âme universelle, qu'il passe et s'écoule avec elle ; il est né avec le ciel, parce que c'est une seule et même vie qui produit à la fois le ciel et le temps. », tel que le concevait Platon dans le Timée.
Plotin demande, en somme, au Timée de Platon ce qu’Augustin demande au livre de la Genèse, dans une position symétrique par rapport au texte où chercher à résoudre la question du temps. Plotin, en lecteur du Timée, parce qu’il entend à nouveau la voix de Platon comme destinée à devenir la sienne, en arrive à penser qu’il coproduit la parole écoutée et l’établit dans sa vérité. Dès lors, entre le lecteur et l’auteur, la relation devient relation de réciprocité et d’identification. L’auteur (Platon) est saisi par son lecteur (Plotin) comme un « alter ego » qui pense avec luiJean-Toussaint Desanti, Réflexions sur le temps, Grasset, pp. 71-72.