En psychologie sociale, le concept d' auto-objectification (plus rarement dit auto-objectivation), décrit les situations où une personne se considère comme un « objet » observé ou prêt à être utilisé par un tiers. De manière générale, une personne est dite « objectifiée » quand elle est traitée comme objet. Mais sous l'apparente simplicité de ce concept, coexistent différentes manières de « traiter le corps ou une personne comme un objet »LaCroix, J. M., & Pratto, F. (2015). Instrumentality and the denial of personhood: The social psychology of objectifying others. Revue Internationale de Psychologie Sociale, 28(1), 183-211. La notion d'auto-objectification a notamment été développée par Barbara Fredrickson (enseignante-chercheuse en psychologie et neurosciences à l'Université de Caroline du Nord) et Tomi-Ann Roberts (enseignante-chercheuse en psychologie à l'Université du Colorado) dans un article scientifique en 1997 (initialement sous le nom de théorie de l'objectification) pour expliquer l'impact de l'objectification sexuelle sur la santé mentale des femmes, mais il peut aussi concerner des hommes.

On parle d'objectification sexuelle quand tout ou partie du corps d'une femme, ou ses fonctions sexuelles sont séparées de sa personne, réduites au statut de simple instrument, ou considérées comme si elles étaient en mesure de la représenter Bartky, S.L. (1990). Feminity and Domination: Studies in the phenomenology of oppression. New York: Routledge.. Cette réification peut amener les femmes à intérioriser le regard d'autrui sur elles-mêmes, un phénomène que Fredrickson et Roberts qualifient d'« auto-objectification ». Cette auto-objectification pousse ces femmes à contrôler leur apparence, par exemple par l'habillement, l'épilation, le maquillage, le contrôle alimentaire, ou encore l'exercice physique. Cela permettrait d'influencer la manière dont les autres les traitent, et donc d'améliorer leur qualité de vie.

L'auto-objectification est plus ou moins marquée selon la personne et selon le moment de sa vie. Dès lors, elle est parfois considérée comme un trait de personnalité. Elle peut être induite par le contexte. Ainsi, être en maillot de bain sur une plage, être photographié, se voir dans une glace ou se sentir observée et sexualisée peut susciter un état d'auto-objectification (« De quoi ai-je l'air ? ») ; dans ce cas, elle est considérée comme un état. Dans ces contextes, l'auto-objectification peut : créer ou augmenter la honte ou l'anxiété ; atténuer le flow (le flow est l'état de concentration optimale et d'immersion totale d'une personne dans une activité, durant lequel la perception du temps s'estompe et l'individu éprouve un sentiment de compétence et de contrôle accrus. L'auto-objectivation, en invitant à un contrôle constant de l'apparence et au détournement de l'attention sur soi-même, entrave l'abandon nécessaire au flow) ; diminuer l'intéroception ; inhiber certaines interactions sociales : en sentant leurs corps observé sans leur plein consentement, les femmes peuvent réduire leur présence sociale en passant moins de temps à parler, en particulier quand elles interagissaient avec des hommes, et elles disent que ..

Ceci peut, selon Fredrickson et Roberts, dégrader leur santé mentale et sexuelle, dont en favorisant la dépression, des troubles des conduites alimentaires et des troubles sexuels. Cette théorie est notamment développée par la littérature féministe, la philosophie et les sciences sociales, qui ont posé l'objectification comme modèle psychologique testable empiriquement ; ce modèle a influencé la psychologie sociale du genre et a fait l'objet de nombreuses études visant à tester ses prédictions Moradi, B., & Huang, Y. P. (2008). Objectification theory and psychology of women: A decade of advances and future directions. Psychology of Women Quarterly, 32(4), 377-398. Calogero, R.M., Tantleff-Dunn, S.; Thompson, J. K (2011). Self-objectification in women: Causes, consequences, and counteractions. Washington, DC, US: American Psychological Association..

Histoire et origines du concept vignette|Looking-glass self La notion d'auto-objectivation découle de celle d'objectivation, qui trouve des origines lointaines, en occident notamment, dans les discours de justification de la prostitution et de l'esclavage notamment ; et l'auto-objectification a notamment des origines dans la réflexion philosophique et sociologique des .

Emmanuel Kant développe dès 1797 dans la Métaphysique des mœurs une critique de l'objectification sexuelle, en affirmant que traiter autrui comme un simple moyen de satisfaire un désir revient à nier sa dignité rationnelle et son autonomie morale. Selon lui, l'objectification survient quand l'autre est réduit à un « objet d'appétit », utilisé pour combler un besoin sexuel, ce qui rompt l'unité entre corps et personne. Par exemple, les relations sexuelles hors mariage ou monnayées illustrent cette instrumentalisation, où la personne n'est plus considérée comme une fin en soi mais comme un moyen. Bien que Kant n'ait pas formulé le concept d'auto-objectification, sa philosophie fournit un cadre éthique et conceptuel qui éclaire les dérives contemporaines de la perception de soi sous l'influence du regard social. Des analyses plus contemporaines, comme celles d'Evangelia Papadaki, montrent que les idées kantiennes sur l'objectification influencent encore les critiques modernes de la sexualisation et de la marchandisation du corps, en particulier émises par Catharine MacKinnon, Andrea Dworkin et Martha Nussbaum, notamment dans les débats sur la pornographie, la prostitution et les normes de genre.

Karl Marx prolongera d'une autre manière l'analyse kantienne, dans les Manuscrits de 1844, en montrant comment le travail salarié et les échanges marchands aliènent l'être humain et l'objectifient, en réduisant son existence à une valeur d'échange.

Au , dès 1902, le sociologue Charles Horton Cooley formule le concept de « soi miroir » (), selon lequel l'image de soi se façonne via la perception que l'on imagine que les autres ont de nous (approbation, désapprobation), conduisant l'individu à internaliser ces jugements et les normes de l'ordre social, et à ajuster son comportement en conséquence (le miroir reflète les attributs physiques, et ce reflet permet aux femmes de se voir comme les autres les voient ; il invite à se détacher de soi pour s'observer, une attitude qui toucherait beaucoup plus les femmes que les hommes ). Ce mécanisme explique comment l'intériorisation de ces projections peut se traduire par une auto-objectivation du corps et de la personne et comment elle est étroitement liée à l'estime de soi ou à la honte de soi ou de son corps.

Simone de Beauvoir décrit en 1949 le « dédoublement » des femmes, conscientes de leur corps sous le regard social, processus d'auto-objectivation par lequel elles intègrent les normes de la féminitéde Beauvoir, S. (1949). Le Deuxième sexe. Paris: Gallimard, quand une fille devient femme, elle se dédouble : au lieu de coïncider exactement avec elle-même, elle existe aussi à l'extérieur. Autrement dit, une grande partie de la conscience des femmes est utilisée par des préoccupations relatives à leur apparence physique. Cela pourrait en conséquence interrompre leurs activités au quotidien. Simone de Beauvoir explique que, dès leur plus jeune âge, la société apprend aux filles que pour plaire il faut qu'elles cherchent à le faire : « il faut se faire objet », car c'est la société et ses coutumes qui définissent et imposent aux femmes la notion de féminité ; dans la société occidentale, quand une femme est regardée, elle perçoit qu'elle peut être à la fois jugée, respectée et désirée pour son apparence.

Puis John Berger, dans Ways of Seeing (1972), analyse la manière dont les représentations visuelles, notamment dans la peinture européenne classique puis dans la publicité, construisent la femme comme objet du regard masculin. Il montre que les femmes, sont souvent représentées non comme des sujets autonomes, mais comme des figures passives, conscientes d'être observées, et dont l'apparence est mise en scène pour être jugée ou désirée. Cette dynamique, que Berger qualifie de « regard masculin » (male gaze), contribue à une forme d'objectification où la femme intériorise le regard extérieur et se perçoit elle-même comme un spectacle-objet à offrir ; et dans les années 1980, Karen Horney pointe les dimensions psychosexuelles de l'objectification, en critiquant la réduction de la féminité aux notions freudiennes d'« envie du pénis » et de masochisme féminin, et en montrant comment les normes culturelles de dépendance et de séduction renvoient les femmes à une position d'objet sexuelWestkott, M. (1986). The feminist legacy of Karen Horney (p. 66). New Haven, CT: Yale University Press..

En 1995, la philosophe Martha Nussbaum propose une taxonomie des formes d'« objectification » (instrumentalisation, déni d'autonomie, réduction à l'apparence, etc.), que Rae Langton enrichira en 2009 par les dimensions de réduction au corps, à l'apparence et au silence.

Enfin, en 1997, la théorie de l'objectification sexuelle de Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts introduit plus explicitement le concept d'« auto-objectivation », décrivant l'intériorisation du regard d'autrui, qui conduit à surveiller et contrôler son corps selon des critères esthétiques et normatifs, avec des impacts prouvés sur la santé mentale des femmes (). Cette théorie explique aussi . Les expériences des femmes et leur socialisation incluent des situations d'objectification sexuelle (fait d'être traité comme un corps ou des parties de corps essentiellement jugés par les autres en fonction d'un intérêt sexuel) Fredrickson, B.L. & Roberts, T.-A. (1997). Objectification Theory: Toward understanding women's lived experiences and mental health risks. Psychology of Women Quarterly, 21, 173-206, et ce dans les relations interpersonnelles comme dans les médias. Dans les relations interpersonnelles, elle se manifesterait lorsque des hommes posent un regard sexualisé sur les femmes. Mais ce regard « objectifiant » se manifesterait également dans les médias où le corps des femmes est davantage mis en scène que celui des hommes Archer, D., Iritani, B., Kimes, D. D., & Barrios, M. (1983). Face-ism: Five studies of sex differences in facial prominence. Journal of Personality and Social Psychology, 45, 725.. En fait, en ce qui concerne les hommes, les médias ont tendance à mettre l'accent sur leur visage et leur tête plutôt que sur leur corps. Cela soutiendrait l'idée que le corps des femmes serait plus souvent envisagé comme étant capable de les représenter que celui des hommes.

En 2006, Kozee et Tylka (2006) montrent que ce phénomène est atténué chez les femmes lesbiennes, suggérant que l'orientation sexuelle influence les effets psychologiques de l'auto-objectification.

L'auto-objectification La théorie de l'objectification suggère donc que les filles et les femmes s'auto-objectifient en intériorisant le regard des autres sur leur propre corps. Celles-ci, sous l'effet de la pression sociale et des normes de beauté exigeantes codifiées par la sociétéVigarello G. (2004). Histoire de la beauté. Le corps et l'art d'embellir de la Renaissance à nos jours. Paris : Le Seuil., se sentiraient dès lors obligées de modifier leur apparence physique, au point parfois de se mutiler (Robin Wollast et al., 2020) donne l'exemple du bandage des pieds pratiqué en chine jusqu'au xxe siècle, du port de corsets baleinés suffoquant et déformant le corps, de lourds colliers-spirales, de tatouages, ou le choix de régimes alimentaires stricts ou d'opérations de chirurgie esthétique).