Joël Leick, né le à ThionvilleChristophe Comentale, « Joël Leick, de la feuille de papier aux livres d’artistes », Art et métiers du livre, 2012, (), ., est artiste peintre, photographe, poète, éditeur de livres d'artiste (Books & things). Il côtoie nombre d'écrivains et de poètes contemporains d'horizons divers. Il anime un atelier d’approche au livre d'artiste à Paris Ateliers.
Parcours Issu d'un environnement familial modeste, Joël Leick comprend très jeune la nécessité d’une orientation personnelle. Grandir dans la ville de Florange, ébranlée par des mutations économiques désastreuses au niveau social, fait naître un projet où l'imaginaire devient le moteur de son émancipation.
Le creuset de son travail est façonné à partir de fragment d’un réel qui disparaît.
Ses œuvres, toiles, photographies, livres ou estampes, mettent en relation graphisme, peinture, images et mots. Les correspondances initiées par l’artiste dépassent la simple analogie pour ouvrir vers un monde poétique où éléments plastiques et graphiques se côtoient, s’affrontent, se subliment. Ses rencontres avec les lieux, les objets donnent chaque fois naissance à des expériences esthétiques novatrices.
À travers des séries de photos, il fait vivre la magie du lieu en restant selon le mot de Giorgio de Chirico.
Depuis 2001, il vit et travaille à Paris.
Construction du réel et assises de l’expérience Très tôt, le rapport au monde est senti, compris, en excluant toute vision passive. Dans la ville de Florange., en Lorraine, où se trouve la maison familiale, l’enfant poursuit une scolarité plutôt difficile dont la structuration est décalée. Il implante son premier lieu-atelier, sous les combles du foyer.
Ce premier contact avec l’intérieur du livre va être marquant : Joël Leick prend quelques feuilles empilées, il sent intuitivement que sa vie ne sera pas liée à celle de l’usine, et, parallèlement, se développe une envie de graver, en particulier des paysages, à la pointe sèche, en fait, en s’essayant à tous les outils qui vont obéir et répondre à ce besoin.
C’est alors l’époque qui fait sentir le besoin de guides, de maîtres qui structurent, comprennent ses impulsions et ses besoins. C’est aussi le moment où une boulimie de lectures parcourt cet autodidacte, comme il aime à se définir. Il est en effet dans cette phase de demande intellectuelle qui passe par des besoins de lectures de toutes natures, mais fortes, puissantes qui sont chacune une source potentielle d’impressions, a priori fugaces, mais dont l’action se poursuivra parfois dans des œuvres à venir Pour éparses qu’elles puissent sembler, ces familiarités avec différents auteurs ne sont pas dénuées de sens : la structuration dans la durée avec les classiques comme le Manuel des techniques de gravure de Bersier, l’intensité des émotions chez des auteurs comme Blaise Cendras, Arthur Rimbaud, Lautréamont, Garcia Lorca, Saint-John Perse : commente Joël Leick.
Adolescent déjà, il souhaite suivre un cursus aux Beaux-arts, mais il n’en a pas l’âge. L’entrée à l’école des beaux-arts de Metz lui semble trop éloignée de ses nécessités personnelles :
Ces sentiments mêlés restent une attitude très naturelle et spontanée qui guide ce néohumaniste à travers ses réalisations d’œuvres diverses, qu’elles qu’en soient les échelles, les contenus et les supports.
L’année 1990 est importante : la ville de Thionville et la Drac de Lorraine lui attribuent un atelier d’artiste. C’est alors l’époque où son travail s’attache à chercher et à conserver l’importance de la trace, du papier trouvé, du collage. Il met en présence des éléments divers voire disparates, en tout cas sans lien logique ou rassurant avec ce qui va constituer un reliquat, un tout relégué. Ces éléments de déréliction continuent d’exercer leur impact actif sur une construction à venir, sur une nouvelle existence. Là encore, le travail d’agissement, d’intervention sur le papier s’avère une continuité à ses lectures de « rhomeriennes » : il met en situation une carte, des signes et des choses : lorsqu'il va emprunter des livres en bibliothèque, il se laisse porter par un hasard qui n’en est pas vraiment un : Ses écrivains phares restent au fil des années François Augiéras, Charles-Albert Cingria, Knut Hamsun…
L’approche exploratoire au livre Les premiers livres, traduisent une volonté de fixer des traces, comme lorsqu'une exploration doit porter ses fruits après un laps de temps passé à fixer un cadre, et un repère. Pour les premières réalisations, la technique du découpage s’articule autour de catalogues alors conçus comme des fournisseurs de données récupérées pour les insérer dans des livres pliés. Cette approche, le jeune homme l’effectue sans avoir connaissance des collages de Max Ernst ou de ses contemporains ; cette recréation d’un univers autre, elle est le fruit d’une nécessité qui vise à intégrer des formes, des éléments disjoints dont la synthèse crée des ensembles cohérents et autonomes.
Les séries : une idée d’ensemble impose sur différentes pièces une unité esthétique, graphique, dans un besoin impérieux de traduire des émotions. C’est ce besoin impérieux qui, dès le milieu des années 1980, qui amène ce créateur à entreprendre un travail par séries : Figuration de l’âme (1985), Mémoires du geste (1985), Palimpsestes et muses (1987-1988), Correspondances (1990), In vert (1992). Déjà, les mises en page sont savantes, magistrales, Joël Leick a compris, intégré la nécessité de se confronter à un univers né de ses besoins de structures, de mise en forme, de subtilités chromatiques. La première de couverture de In vert, résume à elle seule ce besoin d’être dans une image plurielle : telle un négatif photo, telle un frontispice usé : le temps a exercé une prise forte sur l’objet, sur l’œuvre qui est livrée au regard. Les pages intérieures, celles qui constituent le fil de l’ouvrage peuvent aussi être dissociées de cet ensemble : Joël Leick a procédé à la mise sous cadre de certaines feuilles de In vert, des huiles sur toile (31,5 sur ) qui montrent le caractère ouvert du livre chez lui : certes un vecteur de culture auquel ce créateur est sensible, il suffit de voir l’importance des papiers en attente de dialogues ou de notations personnelles qui sont stockés, amoncelés dans son atelier, mais, outre ce besoin intrinsèque, les œuvres isolées sont multiples, uniques, isolées, bientôt devenues suites, séries. C’est en cela que le livre est improbable, improbable parce qu’il ne sera pas uniquement et seulement livre. Il est toujours possible d’en avoir des prolongements insoupçonnés.
Joël Leick quitte en 2001 sa Lorraine natale pour une résidence d’artiste à la Cité internationale des Arts à Montmartre. Il décide alors de vivre et de travailler à Paris l’année suivante, il obtient un atelier de la ville de Paris.
La photographie, œuvre autonome ou accompagnante Ce calligraphe sait l’importance de cette quête constante vers une gestuelle qui soit signifiante et en même temps libre. L’intégrité structurante du dessin ne s’avère pas suffisante à l’ampleur qui accompagne chaque création. Afin de remplacer le dessin et d’apporter une topologie, une géographie des sites, tout comme une présence, Joël Leick fait appel à d’autres moyens techniques, à une approche qui lui correspond et crée un lien entre le flou et l’image qui s’estompe : « en 1991, j’aborde ensuite le travail sur la photo en quelques images construites » décide-t-il. Par ce biais, les relations entre l’écriture et la photo, la gravure et la photo vont aller de pair.
Dans un court texte, MétroJoël Leick, L’Image possible, p. 32., il explique de façon concrète autant que poétique les liens subtiles qui permettent à un moyen expressif de se substituer à une autre approche pour en capter une émotion tout aussi lourde, tout aussi prégnante :
Depuis lors, il y a photo et aussi, et, parallèlement, relation au monotype et à la photo, même si les deux disciplines sont présentes sur la même feuille. Les processus de l’une à l’autre ont des rapports quasi croisés : lorsqu’on prend une photo, on sait quelle est l’image que l’on est en train de fixer ; ce qui est différent lorsqu’on tire une gravure, voire un monotype. Ce capteur d’image, photographe aussi, va constituer une banque d’images grâce au polaroïd, La rapidité de mise à disposition d’un résultat, comme immédiat, présent, permet ensuite des reprises, voire des prises nouvelles de photo grâce à cet appareil qui sait a priori calibrer des séquences de vie, de souvenir, de rêve, d’imaginaireJoël Leick, L’Image possible, ..
La singularité de Joël Leick est véritablement dans l’approche extrêmement libre de la photo qui doit se plier complètement, comme le trait de lavis, la gravure, le dessin à une volonté de mise en espace pour constituer parfois un des seuls éléments de l’œuvre qui recueille des émotions auparavant éparses puis toutes remises ensemble par découpage, collage, reprise en photocopie, comme si la synthèse était ce qui avait été le processus complet a priori visé. Il est conscient de l’aspect complexe qui l’oblige en quelque sorte à mêler photo et écriture :
De telles notations, on les retrouve dans des livres comme Au jour dit (2000)Au jour dit (2000), éd Zéro l’infini, 30 × 21,5 cm, 33 ex., collaboration avec Pierre Bourgeade, qui montre les liens ténus et complémentaires entre photographies, peintures et texte ; un manuscrit comme Sans titreSans titre (2000), Coimbra et Thionville, 13 × 17 cm, 2 ex., de la même année, réunit texte manuscrit de Philippe Denis, photographies et découpes de Joël Leick.
Multiple et monotype Joël Leick consulte, pioche, recourt à l’histoire des sciences qui devient en fait un mémorial de simples et efficaces supports contrôlés, manipulés, suivis, afin que, tous, ils se plient à son idée, à son envie directrices. Les possibilités de réalisations sont autant le monotype tel que l’ont utilisé les impressionnistes ou, qu’avant eux, les dessinateurs qui, comme Hubert Robert (1733-1808), savent tirer une contre-épreuve d’un dessin à la craie, en sanguine ou d’une gravure, la représentation se trouve alors reproduite sur la deuxième feuille, mais en sens inverse et dans une tonalité un peu plus pâle. « Le monotype me semble sans conteste le meilleur lien entre la peinture et la gravure » annonce face à des œuvres récentes, Joël Leick, qui, depuis 1985-1987, utilise ce medium correspondant parfaitement à ce besoin de travailler par adjonction et grattage, en noir et blanc et en bichromie aussi. L’approche si intime à cette gravure qui reste, une trace, un unique aussi, est liée à la familiarité avec le travail de quelques maîtres, Rembrandt aquafortiste, les clichés-verre de Corot, les impressions de Seghers. Il n’empêche que depuis les leçons données par ces maîtres, l’idée, les pratiques personnelles ont fait leur chemin. « Je n’ai que des effets personnels » se plaît à écrire Joël Leick, qui, en l’occurrence, reprend le geste simple de la presse ; il est face à son impression, et, faute de machine, sait comment répartir la pression sur la feuille qui est sollicitée afin de faire naître une empreinte unique. Encore face à cette technique, le monotype n’est pas lié à un processus solitaire, les réalisations réunissent texte et image, trace et mémoire. Pigment, lavis, huile, collage, sont autant de prolongements à des tons, à des mises en pages qui disent le plaisir du moment comme celui des mémoires.
Les livres d’artiste