vignette|alt=Tablette d'argile accrochée à un mur et recouverte de caractères cunéiformes.|La tablette de la version de Ninive de l’Épopée de Gilgamesh, relatant le Déluge. British Museum.
L’Épopée de Gilgamesh (prononcé /ɡil.ɡa.mɛʃ/) est un récit épique de la Mésopotamie et l’une des œuvres littéraires les plus anciennes de l’humanité. La première version connue a été rédigée en akkadien dans la Babylonie du Écrite en caractères cunéiformes sur des tablettes d’argile, elle relate les aventures de Gilgamesh, roi d'Uruk, peut-être un personnage ayant une réalité historique, mais en tout cas une figure héroïque et aussi une des divinités infernales de la Mésopotamie ancienne.
L’Épopée est un récit sur la condition humaine et ses limites, la vie, la mort, l'amitié, et plus largement un récit d'apprentissage sur l'éveil de son héros à la sagesse. Sa première partie relate les exploits de Gilgamesh et de son compère Enkidu qui triomphent du géant Humbaba et du Taureau céleste, ce dernier ayant été excité contre eux par la déesse Ishtar dont le héros a rejeté les avances. Le récit bascule avec la mort d’Enkidu, punition infligée par les dieux pour l’affront qui leur a été fait. Gilgamesh se lance alors dans la quête de l’immortalité qui le conduit jusqu’au bout du monde où réside l’immortel Uta-napishti. Celui-ci lui apprend qu’il ne pourra jamais obtenir ce qu’il recherche mais lui enseigne l’histoire du Déluge qu’il pourra transmettre au reste des mortels.
L’Épopée repose en partie sur plusieurs récits en sumérien composés vers la fin du et relatant plusieurs exploits de Gilgamesh. À partir de sa première mise en forme vers le , le texte connaît différents remaniements et circule sous plusieurs variantes durant le , avant qu'une version « standard », relativement stable, soit écrite vers et se diffuse au Elle serait due selon la tradition mésopotamienne à l’activité d’un scribe du nom de Sîn-leqi-unninni. Cette version, sur douze tablettes, est connue avant tout par celles retrouvées à Ninive et datant du , mises au jour à partir des années dans la collection de textes savants désignée comme la « Bibliothèque d'Assurbanipal ». Depuis, de nouvelles tablettes exhumées dans des sites de Mésopotamie et du Moyen-Orient ont permis d'améliorer la compréhension de l’œuvre, bien qu'elle ne soit pas connue dans son intégralité.
L’Épopée connaît un grand succès dans le Proche-Orient ancien et des exemplaires sont retrouvés dans des sites répartis sur un grand espace, en Mésopotamie, en Syrie et en Anatolie. Elle a été traduite en hittite et en hourrite. Son influence apparaît également dans diverses œuvres postérieures jusqu'au début de l'époque médiévale, la mémoire des exploits de Gilgamesh ayant été préservée jusqu'à ces époques, par des canaux qui échappent largement aux historiens, mais qui sont une indication supplémentaire de la popularité de ce récit dans l'Antiquité.
La redécouverte de l’Épopée puis la publication de ses premiers extraits en par George Smith, correspondant au passage qui relate le Déluge, firent sensation en raison des parallèles qu'ils offraient avec la Bible. Par la suite, la reconstitution de l’œuvre plus complète la fit apparaître comme l'une des plus anciennes œuvres épiques connues, et l'une des premières à aborder des thématiques intemporelles telles que la gloire, l'amitié, le deuil, la crainte de la mort ou encore le voyage initiatique et la quête d'immortalité. Elle suscite depuis l'attention de divers romanciers et romancières, poètes, psychologues ou encore compositeurs et compositrices qui en ont livré des versions et interprétations modernisées ou s'en sont inspirés.
Résumé succinct de la version « standard » de l’Épopée Le récit commence par la présentation de Gilgamesh, roi de la cité d'Uruk, personnage sans égal par sa force et sa prestance, mais qui se comporte de façon tyrannique envers ses sujets, qui s'en plaignent aux grands dieux. Ceux-ci suscitent alors contre Gilgamesh un rival ou potentiel allié qui serait à même de juguler ses excès, Enkidu, qui est créé dans les espaces désertiques où il vit au milieu des bêtes sauvages. Gilgamesh, informé de la venue de ce personnage qui semble être son égal par sa force, dépêche une courtisane qui l'initie à la civilisation en lui faisant découvrir la sexualité puis les manières de manger, de boire et de se comporter comme un humain, le détachant ainsi du monde animal. Enkidu se rend ensuite à Uruk, où, témoin des excès de Gilgamesh, il le défie. Le combat se solde par le respect mutuel des deux hommes, qui se lient d'amitié. Gilgamesh entraîne alors Enkidu dans une aventure vers la Forêt des Cèdres, où ils vont défier le gardien des lieux, le géant Humbaba, qu'ils parviennent à terrasser. De retour à Uruk, Gilgamesh reçoit les avances de la déesse Ishtar, mais il les rejette violemment. Humiliée, celle-ci s'en plaint à son père, le dieu Anu. Celui-ci lui confie le Taureau céleste, qu'elle lâche dans la ville où il cause de grands dégâts, mais Gilgamesh et Enkidu parviennent à le tuer et commettent un nouvel affront envers la déesse. Les grands dieux décident alors de les punir et condamnent Enkidu à une mort douloureuse. Cela meurtrit profondément Gilgamesh, la perte de son précieux ami lui faisant prendre conscience de sa fragilité devant la mort. Il entame alors une longue errance dans les espaces désertiques, qui le conduit au bout du monde afin de rencontrer Uta-napishti, survivant du Déluge, qui est immortel. Celui-ci raconte à Gilgamesh l'histoire du cataclysme et lui fait comprendre qu'il ne pourra jamais atteindre l'immortalité. Le héros s'en retourne alors à Uruk, avec une plante de jouvence qu'il a trouvée sur les indications d'Uta-napishti, mais il se la fait voler par un serpent lors d'une halte. Il revient donc à première vue bredouille dans son royaume, mais, comme l'indique le prologue de l’œuvre, il est fort de ses expériences qui l'ont fait devenir un homme sage, qui saura guider l'humanité et dont le règne est commémoré par les générations futures.
Redécouverte et reconstitution vignette|alt=Photographie ancienne en buste d'un homme à la barbe et aux cheveux noirs.|George Smith (1840-1876), premier traducteur de la « tablette du Déluge ».
L’Épopée de Gilgamesh est retrouvée au cours du dans le contexte plus large de la redécouverte de la culture de la Mésopotamie antique par les archéologues occidentaux et les premiers assyriologues. Les fouilles de Austen Henry Layard et Hormuzd Rassam sur le site de l'antique Ninive (aujourd'hui le tell de Kuyunjik, dans les faubourgs de Mossoul) ont livré des milliers de tablettes cunéiformes, dont une grande partie sont issues de bibliothèques rassemblées au , connues sous la dénomination de « Bibliothèque d'Assurbanipal », d'après le nom du roi assyrien qui a patronné la collecte et la copie d'un grand nombre d'entre elles. Ces tablettes, ou plutôt les fragments de tablettes mis au jour par les archéologues (la découverte de tablettes complètes étant rare) sont expédiées au British Museum, où l'un des premiers déchiffreurs de l'écriture cunéiforme, Henry Creswicke Rawlinson, organise leur traduction et leur publication. Il délègue à partir de à George Smith, un jeune assyriologue autodidacte, la tâche de publier une partie des tablettes. C'est dans les lots qui lui ont été confiés qu'il découvre en une tablette évoquant un récit similaire à celui du Déluge biblique, qu'il publie rapidement. La découverte a un grand retentissement car c'est la première fois qu'on découvre un parallèle aussi évident entre la littérature mésopotamienne et la Bible, et même dans ce cas une source d'inspiration manifeste. Cette tablette est en fait la onzième tablette de la version standard de l’Épopée de Gilgamesh. Smith publie une présentation plus complète du texte en , dans une publication plus large sur l'état des connaissances des textes mythologiques et épiques mésopotamiens, intitulée The Chaldean Account of Genesis (« La description chaldéenne de la Genèse »), qui connaît un grand succès. Cet ouvrage comprend une première description de l’Épopée de Gilgamesh, dont le nom est alors lu « Izdubar » et qui est identifié au Nimrod biblique ; la trame narrative de l’œuvre est encore très mal comprise en l'absence de sources suffisantes, et aussi parce que le récit du Déluge est ce qui intéresse surtout Smith et son lectorat.
La mort de Smith en interrompt son travail sur l’Épopée. Cette tâche est poursuivie par l'assyriologue allemand Paul Haupt, qui publie en Das Babylonische Nimrodepos (« L'Épopée babylonienne de Nimrod »), une édition des tablettes du British Museum alors connues, sans traduction. Ce travail sert de base aux traductions de l’Épopée qui sont réalisées dans les décennies suivantes. La première traduction de l'intégralité des tablettes connues à l'époque est publiée en en allemand par Alfred Jeremias (Izdubar-Nimrod: Eine altbabylonische Heldensage). La lecture correcte du nom du héros, Gilgamesh, a été établie en mais est ignorée de ce premier traducteur. La première traduction en anglais, partielle, est publiée en par Morris Jastrow dans son The Religion of Babylonia and Assyria, une synthèse de grande importance dans la redécouverte de la religion mésopotamienne. Une nouvelle traduction complète en allemand, avec un lourd appareil académique, est réalisée par Peter Jensen en (Das Gilgamíš (Nimrod) Epos). Édouard Dhorme publie la première traduction en français, destinée là encore à un public académique, en dans son Choix de textes religieux assyro-babyloniens. Après ces travaux, des traductions plus accessibles à un public non universitaire sont publiées, notamment par l'assyriologue allemand Arthur Ungnad en .
Les premières décennies du voient la publication de nouvelles tablettes de l’Épopée, y compris des fragments du présentant des versions différentes de celle de Ninive. Ces publications s'accompagnent plus largement d'une meilleure connaissance de la littérature mésopotamienne. M. Jastrow détermine ainsi que le récit du Déluge est un ajout indépendant au reste de l’Épopée, notamment parce qu'on connaît désormais sa probable version d'origine, celle du mythe Atrahasis. En , deux ans après avoir publié une première traduction du récit « complet » en anglais, Reginald Campbell Thompson réalise une nouvelle édition des tablettes connues de l’Épopée, comprenant une centaine de fragments de la version standard de Ninive.. Ce travail devient la référence à partir de laquelle sont établies les traductions postérieures, la majeure partie de la trame narrative de l’œuvre ayant alors été reconstituée. Par la suite la publication de tablettes en sumérien contenant d'autres récits relatifs à Gilgamesh permet à Samuel Noah Kramer de mettre en avant le fait que l’Épopée repose en partie sur cette littérature antérieure.
thumb|left|Fragment de l’Épopée d'époque paléo-babylonienne, provenance inconnue, acquis en 2013 par le Musée de Sulaymaniyah et publié en 2019.