Krisis est un groupe de militants allemands issus du marxisme, qui en rompant avec l'anticapitalisme du marxisme traditionnel, participe à la transformation de la critique de l'économie politique dans le sens d'une critique de l'ensemble des formes sociales et catégories capitalistes, la valeur, le travail, la marchandise, la masculinité, la féminité et l'État. Ce groupe fait partie de la mouvance de la « wertkritik » (critique de la valeur), et publie une revue du même nom (Krisis) en langue allemande.
Histoire
Krisis est un groupe de militants allemands et autrichiens créé en à Nuremberg autour de Robert Kurz, Roswitha Scholz, Ernst Lohoff, Franz Schandl, Norbert Trenkle et Claus-Peter Ortlieb. Entre 1986 et 1989, le groupe publie la revue Marxistische Kritik [Critique marxiste] qui prend en 1989 le nom de Krisis. Contributions à la critique de la société marchande. Si dans le premier numéro de Critique marxiste, le groupe argumentait encore du point de vue de la classe prolétaire, tenait le « travail » pour une catégorie transhistorique et le rapport des sexes comme naturel, toutes ces prétendues évidences étaient renversées au cours des années suivantes, laissant apparaître une nouvelle critique de la société capitaliste-marchande, sous le nom de « wert-abspaltungkritik » (critique de la dissociation-valeur) ou « wertkritik » (critique de la valeur). En remettant en chantier la critique marxiste de l’économie politique, le groupe s'est rapidement défini comme un « forum théorique pour une critique radicale de la société capitaliste ». Le groupe entend en effet actualiser et reprendre sur ses fondements, une critique fondamentale du capitalisme, notamment la critique des catégories de base du capitalisme (formes sociales essentielles de la production marchande), que sont les catégories du travail, de la marchandise, de la valeur, de l’argent, thèmes que l'ensemble des « marxistes traditionnels » ont naturalisés et délaissés, ou n'ont jamais abordé aussi radicalement. À partir de ce renouvellement de la critique axée sur la critique du travail en lui-même et en recentrant la saisie de la société capitaliste au travers du concept de fétichisme, la revue a fondé une critique du marché et de l'État, de la politique et de la nation, de la subjectivité de classe, de l’anticapitalisme tronqué qui oppose le travail au capital, des Lumières et de l'idéologie bourgeoise. Avec notamment Roswitha Scholz, la revue appuie aussi une critique féministe en élaborant une nouvelle approche du « patriarcat producteur de marchandises ». La revue puise aussi leur inspiration dans l'œuvre de Guy Debord notamment avec l'influence d'Anselm Jappe pour caractériser au plus près l'évolution du fétichisme dans l'époque « fordiste » du capitalisme, ou chez des philosophes tels que Theodor Adorno et, bien sûr, dans la lecture de Karl Marx. Mais ils opposent un " Marx exotérique " (celui des marxismes, théoricien de la modernisation industrielle et productiviste, centré sur une théorie faite du point de vue du travail, sur une compréhension unilatérale et superficielle du capitalisme en termes de marché, d’exploitation et de rapport travail/capital et qu'ils rejettent) et un " Marx ésotérique " (peu connu, qui opère une critique de la valeur, du travail et de la marchandise et qu'ils mettent en évidenceVoir notamment, Robert Kurz, Lire Marx. Les textes les plus importants de Karl Marx pour le XXe siècle. Choisis et commentés par Robert Kurz, La balustrade, 2002), et ne se réfèrent qu'à ce dernier. C'est alors un renouvellement complet de l'interprétation de la théorie critique de Marx qui se déploie dans leurs réflexions.
Les réflexions du groupe Krisis doivent aussi être posées dans un contexte plus général. On peut dater l'apparition de ce courant de réinterprétation de la théorie critique de Marx, de 1986/87, quand dans des versions peu différentes et chez plusieurs auteurs en divers endroits de la planète, on voit la publication de nouvelles thèses assez proches dans leurs résultats. C'est donc en Allemagne la revue Krisis qui démarre à ce moment-là, mais c'est aussi l'historien américain Moishe Postone aux États-Unis qui publie en 1986 un texte qui élabore le début de son interprétation dans son célèbre texte sur l'antisémitisme national-socialisteVoir, Moishe Postone, " Antisémitisme et national-socialisme ", une réinterprétation de la théorie critique du Marx de la maturité qui sera achevée en 1993 dans Temps, travail et domination sociale, un ouvrage qui marquera fortement le groupe Krisis ; tandis qu'en France le philosophe Jean-Marie Vincent publie en 1987, Critique du travail. Le faire et l'agir (PUF). La revue Krisis fait donc partie de cet ensemble formant ce que l'on appelle en Allemagne la « nouvelle critique de la valeur » (la « wertkritik », voir Anselm Jappe), ou dite encore « critique radicale » (car portant sur la racine : les catégories de base du capitalisme) ou « critique du travail », critique que l'on peut suivre en pointillés au travers de textes de théoriciens comme Georg Lukacs, Theodor Adorno, Isaak Roubine, Hans-Jurgen Khrahl, Hans-Georg Backhaus, Lucio Colletti ou Perlman.
Krisis, qui n’est pas (quoi qu’en disent certains de leurs détracteurs français) attaché à l’université, connaît une certaine influence en Allemagne dans les milieux de la gauche anticapitaliste, organise rencontres et débats et publie des articles dans différentes revues européennes et sud-américaines. Le groupe s’est surtout fait connaître au travers de livres collectifs, comme le « Manifeste contre le travail » et « Feierabend ! Elf attacken gegen die arbeit » (Le lundi au soleil. Onze attaques contre le travail).
Les membres de la rédaction de la revue Krisis sont Achim Bellgart, Ernst Lohoff, Franz Schandl, Norbert Trenkle et Karl-Heinz Wedel. Roswitha Scholz et Robert Kurz ont quitté la rédaction lors de la division du groupe en .
Ce groupe a subi des dissensions internes basées surtout sur une différence de points de vue quant au développement du groupe et de ses activités, sa diversification et les moyens d'extension de son influence sur les milieux et les médias de gauche, et sur l'université. Cette situation ne trouve d'issue que dans l'éviction de Kurz et Scholz du comité de rédaction. Ceux-ci partent de leur côté fonder leur association et leur revue, Exit.
Il s'est aussi, semble-t-il, développé un conflit théorique autour de la question de l' « Wertabspaltungstheorie » (dissociation-valeurSur la théorie de la dissociation-valeur élaborée par Roswitha Scholz, on pourra lire notamment Roswitha Scholz « Remarques sur les notions de " valeur " et " dissociation-valeur " », qui est la traduction d'un chapitre du livre Le Sexe du capitalisme, de Johannes Vogele « Le côté obsur du capital, " masculinité " et " féminité " comme piliers de la modernité » et le texte de Robert Kurz, « La femme comme chienne de l'homme ») créé par Roswitha Scholz. Mais ce n'est pas une question théorique qui pousse vraiment le groupe à se scinder. Certes, pour Kurz et Scholz, dans la socialisation capitaliste par la forme-valeur, la valeur, c'est l'homme. Car les formes de domination patriarcales précapitalistes perdurent dans le capitalisme contemporain, et ne seront abolies que quand une révolution aura dissout à la fois la société marchande fétichiste et les structures sexistes qui lui sont consubstantielles. Pour d'autres membres (dont Lohoff et Trenkle), les femmes comme les hommes ont été historiquement englobées dans l'activité productive, aussi bien dans les sociétés « primitives » ou antiques que dans la société moderne. Pour eux, les féministes ne sont jamais parvenus à penser les rapports entre critique du patriarcat et critique du capitalisme. Les deux groupes continuent aujourd'hui à avoir des relations.
Idées
La réflexion de Krisis porte sur la véritable nature du capitalisme, sur l'essence du capitalisme, que l'ensemble des composantes du marxisme traditionnel, n'aurait jamais compris. Par les appellations « Marx exotérique » et « Marx ésotérique »On appelle doctrine ésotérique une doctrine secrète que certains philosophes de l'Antiquité ne communiquaient qu'à un petit nombre de leurs disciples, par opposition à exotérique, doctrine que les philosophes anciens professaient en public., la critique du travail entend distinguer deux interprétations différentes de l'œuvre de Marx, l'une étant celle traditionnellement admise (exotérique), reposant principalement sur un point de vue qui se fait à partir du travail et dont l'objet d'étude est surtout la lutte des classes. Cette interprétation traditionnelle se focalise sur le mode de distribution. Elle ne propose que de déterminer une distribution autre de toujours les mêmes catégories universelles qui règlent les échanges entre les hommes (la marchandise, l’argent, le travail et la valeur), c'est-à-dire sans pour autant opérer de critique de ces catégories en elles-mêmes. L'autre interprétation, et c'est celle qui nous intéresse ici, est bien moins connue (on l'appelle donc « ésotérique »). Elle se fait non plus cette fois du point de vue du travail mais plutôt de la possibilité de son abolition. Le Marx ésotérique est celui qui critique aussi bien le mode de distribution que le mode de production capitaliste en partant de l'analyse des catégories finalement reconnues comme historiquement spécifiques au capitalisme et que sont la valeur, la marchandise, l'argent, le travail, le capital. La critique est dite alors radicale, car elle analyse de façon approfondie les catégories qui sont à la base (à la racine) de la socialisation, de nous tous, dans le capitalisme. Elle est dite aussi pour cela, " critique catégorielle ".
Pour Krisis, le problème de la critique élaborée par la gauche traditionnelle et les marxistes, en passant par l'École de Francfort, c'est donc que le point de vue à partir duquel ces critiques ont été faites a toujours été celui du travailPour lire la critique adressée au marxisme traditionnel, voir notamment de Moishe Postone, le chapitre 2 " Présupposés du marxisme traditionnel ", et le chapitre 3 " Les limites du marxisme traditionnel " in Temps, travail et domination sociale, éditions Mille et une nuits, 2009, pp. 73-182 ; ainsi que Robert Kurz, " Les destinés du marxisme ", in Lire Marx, éditions La Balustrade, 2002, p.15-41: cela suppose que le travail est considéré comme une catégorie transhistorique, qui existerait de tout temps et en tous lieux, qui ne serait subordonnée au capital que de manière plus ou moins extérieure, et qui, pour cette raison, montrerait par son essence, un au-delà du capitalisme. Ce marxisme traditionnel suppose une " essence du travail " aliénée, une catégorie présupposée du travail qui serait simplement subordonnée au capital, elle serait " en soi " extérieure au capitalisme. Or, dans cette compréhension traditionnelle, on essentialise la forme du travail sous le capitalisme, pour en faire quelque chose de naturel, d'évident, un allant de soi. La critique traditionnelle ne s'arrête pas sur la forme spécifique que prend le travail sous le capitalisme.