thumb|right|Le Tsar de l'Onde, par Bilibine Le Tsar de l'Onde et Vassilissa la très-sage (ou : Vassilissa la Magique ; en Морской царь peut être traduit par « le tsar des mers », ou « de la mer », mais Lise Gruel-Apert fait remarquer par ailleurs que le terme russe море ne renvoie pas obligatoirement à la mer, mais d'une façon plus générale à toute étendue d'eau un peu vaste.Василиса (Vassilissa) est un prénom d'origine grecque signifiant « reine » (voir Basile). Премудрая (premoudraïa) signifie littéralement « très sage » en russe, dans le sens de « dotée d'une grande sagesse ». Lise Gruel-Apert traduit « Vassilissa la Magique » pour éviter l'ambigüité sur le terme français « sage », notamment à propos d'une femme, car il pourrait être compris à tort comme « vertueuse, chaste » ; elle signale également que premoudraïa s'applique à « une héroïne de conte passée maîtresse en art magique ». De même, le terme ved'ma (sorcière) est bâti sur une racine signifiant savoir. Vassilissa Premoudraïa apparaît également dans le conte intitulé La Princesse Grenouille (Царевна-Лягушка), où Luda traduit par Vassilissa-la-Subtile. Voir aussi Maria la très-sage dans la variante 122b du conte Va je ne sais ou, rapporte je ne sais quoi.) est un conte populaire slave oriental et russe en particulier, dont il existe de nombreuses versions. Il fait l'objet des contes numérotés 219 à 226 dans l'édition russe de 1958 des Contes populaires russes d'Alexandre Afanassiev (tome 2 ; 125a à 125h dans l'édition de 1873). Il relève en partie des rubriques AT 313 (« La Fuite magique : La fille aide le héros dans sa fuite » ; fuite avec transformations) et AT 812 (« Les énigmes du diable ») dans la classification Aarne-Thompson.

Il s'agit de l'un des sujets de contes les plus connus en Europe. Il a été résumé par Alexandre Pouchkine, et le poète Vassili Joukovski en a réalisé une version littéraire« Le Conte du Tsar Berendeï » (1831) ; voir Liens externes.. La plus ancienne version connue remonte à l'écrivain cachemire du Somadeva. On peut trouver en certains éléments également chez Giambattista Basile et dans les Contes de Grimm. Toutefois, le thème du royaume subaquatique relèverait typiquement des cultures slaves orientales, estonienne et finnoiseMentionné, entre autres, par Lev Barag dans ses Notes aux Contes populaires biélorusses (Belorussische Volksmärchen). On le retrouve notamment dans la légende de Sadko. On note toutefois des similitudes avec le Sidh (l'Autre Monde dans la mythologie celtique), parfois évoqué comme un lieu subaquatique..

Thème général Dans tous les cas, le conte concerne un couple sans enfant (tsar et tsarine, chasseur, marchand ou moujik et sa femme) dans lequel l'homme est contraint, suite, soit à sa propre imprudence (transgression d'une interdiction), soit à une agression, de promettre à une force hostile (tsar de l'ondeCe personnage peut parfois être assimilé au vodianoï, esprit maléfique des eaux ; il existe d'ailleurs des versions où il est expressément question d'un vodianoï, comme celle recensée par Irina Karnaoukhova dans Skazki i predaniïa severnogo kraïa (Contes et légendes du Nord, 1934). Natacha Rimasson-Fertin (voir Bibliographie) fait remarquer que sur les huit versions recensées par Afanassiev, « cinq présentent un lien à l'élément aquatique » et que « la rencontre avec l'épouse surnaturelle a toujours lieu à proximité de l'eau » ; « la jeune fille indique au héros le chemin qui mène dans le monde subaquatique »., tsar mécréant, diableLa mention de « diables », tout comme le motif de la transformation des fuyards en une église et son pope par exemple, reflètent la christianisation de l'espace slave, qui a modifié certains aspects de contes antérieurs., dragon...) de lui livrer ce qu'il a chez lui sans le savoir, et qui s'avère être son fils nouveau-né, dont il ignorait la naissance. Devenu jeune homme, ce fils doit affronter son destin et partir à la rencontre de l'ennemi, qui lui reprochera son retard. Souvent aidé par une baba Yaga, il fera la rencontre de la magicienne Vassilissa, fille de l'esprit maléfique et fille-oiseau, dont il parviendra au travers d'une série d'épreuves surnaturelles à obtenir la main. Les jeunes mariés devront toutefois fuir le royaume ennemi et affronter les péripéties d'une fuite magique, et généralement une dernière épreuve dans laquelle le jeune homme oubliera purement et simplement sa jeune femme en rentrant chez ses parents, avant que celle-ci ne parvienne à se rappeler à son bon souvenir.

Le conte est parfois précédé d'un prologue concernant la guerre entre les oiseaux et les quadrupèdesCe thème, codifié AT 222, est signalé comme « universel » par Paul Delarue (voir Bibliographie). Déjà traité par les fabulistes latins, il a été utilisé en France notamment par Marie de France., à la suite d'un conflit entre un moineau et une souris à propos d'un grain de blé, qui débouche généralement sur la présentation de l'aigle, blessé dans la bataille et qui doit récupérer ses forces. Le père de famille est amené à épargner l'aigle qu'il s'apprêtait à tuer, puis à le garder chez lui et à le nourrir à grands frais. L'aigle paiera ensuite sa dette en l'emmenant sur son dos vers un lointain pays, et en lui remettant un coffret magique à ne pas ouvrir avant d'être rentré chez lui. La transgression de cette interdictionCe motif présente des analogies avec le mythe de la boîte de Pandore. amène alors le marché aveugle (« vente par avance ») mentionné ci-dessus.

Dans certains cas, on n'évoque pas le départ du fils, c'est l'esprit mauvais qui vient lui-même réclamer son dû ; dans tous les cas, il finit par être vaincu.

Version 219 (125a) Cette version a été recueillie dans le gouvernement de Voronej.

Première séquence : le voyage du tsar avec l'aigle

Il y avait une fois un tsar et une tsarine. Le tsar, qui aime la chasse, se voit amené à épargner la vie d'un jeune aigle qu'il tenait en joue, sur les prières de celui-ci, et le ramène chez lui. L'aigle, doté d'un féroce appétit, dévore ses troupeauxVladimir Propp étudie le sujet de l'aigle (parfois remplacé par un autre oiseau) dans Les racines historiques du conte merveilleux (ch. V.1.3). Il énonce que la fonction de cet oiseau dans les contes est toujours d'emmener le héros dans un pays lointain (ou de l'en ramener). Selon lui, la gloutonnerie de l'aigle correspond à l'origine à une réalité culturelle, certains peuples, sibériens notamment, ayant pour coutume de nourrir un aigle captif avant de le sacrifier rituellement. Salomon Reinach mentionne également que dans le cadre du totémisme, « certains animaux ne sont ni tués, ni mangés, mais les hommes en élèvent des spécimens et leur donnent des soins » ; lorsqu'on se voit contraint de tuer l'animal, on lui adresse des excuses ou on s'efforce d'atténuer la violation du tabou. ; puis au bout de trois ans, il invite le tsar à voyager sur son dos, au-delà de « trois fois neuf pays »Expression consacrée pour indiquer un lieu très lointain. Voir à ce sujet Jiří Polívka, Les nombres 9 et 3 x 9 dans les contes des Slaves de l'est (Revue des études slaves, 1927).. Pendant le vol, l'aigle fait mine à trois reprises de laisser tomber le tsar, pour lui faire payer la peur qu'il a lui-même éprouvée lorsque le tsar le tenait en joue.

Depuis les airs, ils aperçoivent une maison : c'est celle de la plus jeune sœur de l'aigle. Celle-ci reçoit très mal le tsar, et l'aigle, irrité, reprend son vol, tandis que derrière lui la maison prend feuCe motif apparaît sous une autre forme dans un conte biélorusse (L.G. Barag, Contes populaires biélorusses) intitulé Ianko et la fille du roi : à plusieurs reprises, le héros (Ianko), qui voyage sur un cheval volant, aperçoit une lueur au loin et demande à sa monture s'il s'agit du soleil levant, du soleil couchant ou d'un incendie, et le cheval lui répond qu'il s'agit de la lumière d'un lointain palais, ou encore que « la lumière brille au royaume du dragon ».. Le même scénario se reproduit avec la deuxième sœur de l'aigle. Dans la troisième maison vivent sa sœur aînée et sa mère, qui les reçoivent cette fois de leur mieux. Une fois le tsar reposé, l'aigle lui fournit un navire pour le retour, et lui donne en présent deux coffrets, un rouge et un vert, en lui recommandant de ne pas les ouvrir avant d'être rentré chez lui.

Sur le chemin du retour, le tsar aborde sur une île, et ne peut s'empêcher d'ouvrir par curiosité le coffret rouge : il en surgit des troupeaux entiers de bétail qui couvrent toute l'île. Le tsar se lamente, quand apparaît un homme sortant de l'eau, qui lui propose de l'aider à faire rentrer tout le bétail dans le coffret s'il s'engage à lui donner « ce qu'il a à la maison sans le savoir »C'est la formule-clé de ce groupe de contes : отдай мне — чего дома не знаешь, qui définit le marché aveugle (aussi appelé la vente par avance).. Marché conclu, le bétail est récupéré et le tsar reprend son voyage de retour. Ce n'est qu'arrivé chez lui qu'il découvre que pendant son absence sa femme a mis au monde un enfant, le tsarévitch, et qu'il comprend la nature du marché, sans oser l'avouer à la tsarine. Il ouvre le coffret rouge, qui libère ses riches troupeaux, et le coffret vert, qui fait apparaître un magnifique jardin devant le palais.

Des années plus tard, l'homme de l'île réapparaît et lui rappelle sa promesse : le tsar doit s'exécuter, après avoir tout avoué à sa femme et à son fils. Le tsarévitch est conduit au bord de l'onde et laissé seul.

Deuxième séquence : le tsarévitch, le tsar de l'Onde et Vassilissa

Cheminant au hasard, le tsarévitch se retrouve devant l'isba de Baba Yaga, qui, après les formules rituelles, le nourrit et le conseille : il devra aller jusqu'au bord de l'onde, où il verra douze filles-cygnes, se baignantCe motif est récurrent dans les contes russes, où il apparaît notamment dans le conte des Trois Royaumes, mais aussi dans diverses autres cultures. ; dérober sa chemise à l'aînée pour faire sa connaissance, puis se rendre chez le Tsar de l'Onde. En chemin, il rencontrera trois bogatyrs (preux chevaliers) qu'il emmènera avec lui.

Ainsi est fait. La fille-cygne à qui le tsarévitch a dérobé sa chemise le prie de la lui rendre : c'est Vassilissa la très-sage, qui lui promet de l'aider en retour quand il sera chez son père le Tsar de l'Onde. En route, le tsarévitch rencontre les trois bogatyrs, Mange-sans-faim, Boit-sans-soif et Gel-craquantEn russe : Объедало, Опивало et Мороз-Трескун (Obedalo, Opivalo, Moroz-Treskoun)., et les emmène.

À peine arrivé chez le Tsar de l'Onde, le tsarévitch se voit mettre à l'épreuve : il doit construire en une nuit un pont de cristal, ou mourir. Apparaît Vassilissa qui le tranquillise et l'assure que le pont sera prêt le lendemain, ce qu'elle réalise en effet. Le tsar exige ensuite du tsarévitch un magnifique jardin chargé de fruits mûrs : Vassilissa s'en charge à nouveau pendant la nuit. Le tsar félicite le tsarévitch et lui demande de choisir trois fois de suite une même fiancée parmi ses douze filles, toutes semblables, sans se tromper. Grâce à des indices fournis par Vassilissa, il parvient à la reconnaître trois fois de suite, et à l'épouser.