thumb|Lazaret de Port Mahon (îles Baléares), entrée principale.
Un lazaret était un établissement maritime de mise en quarantaine des passagers, équipages et marchandises en provenance de ports où sévissait la peste. Apparus en mer Méditerranée à partir du , ils sont aussi, de façon plus générale, des établissements terrestres de soins et d'isolement contre d'autres maladies épidémiques, partout ailleurs dans le monde.
Le système des lazarets atteint son apogée aux où il est utilisé comme moyen de défense efficace contre les épidémies de peste. Au cours du , il se montre moins efficace contre le choléra. Le libéralisme commercial, la navigation à vapeur, et l'avènement de la microbiologie rendent le système obsolète à la fin du .
Des lazarets sont ponctuellement utilisés jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. De nos jours en France, le mot désigne aussi quelques lieux-dits sur le littoral méditerranéen où un lazaret, aujourd'hui disparu, avait été établi à Nice, Sète, Marseille.
Étymologie vignette|La parabole de Lazare, dans le Livre imprimé d'heures à l'usage de Rome (1510) par Guillaume le Rouge. Le mot « lazaret » (apparu en 1567), désignant une léproserie, est un emprunt à l'italien lazzaretto (avant 1512), altération de Nazaretto (1478), nom donné à l'hôpital construit sur l'île de Santa Maria di Nazaret (devenue Lazzaretto Vecchio) comme lieu de quarantaine près de Venise. Le terme lazzaretto est probablement dérivé de lazzaro et lazarone pour « mendiant, lépreux ou ladre ».
Le terme lazzaro tirerait son origine du nom de « Lazare », protagoniste d’une parabole de l'Évangile selon Luc. En effet, pour enseigner la charité, Jésus y décrit l’histoire d'un pauvre nommé Lazare, et d'un mauvais riche : le pauvre, couvert d’ulcères et mourant de faim vient à la porte de la demeure du riche qui faisait bombance. Le pauvre ne reçut même pas ce qui tombait de la table du riche. Mais, dans l’Au-delà, le pauvre fut emporté au Ciel et le riche se retrouva en Enfer.
Ce saint Lazare imaginaire, inventé pour le besoin d'une parabole, a vite été confondu avec un autre saint Lazare, Lazare de Béthanie, ami de Jésus, qui aurait été le frère de Marthe et de Marie.
Au Moyen Âge, ce Lazare légendaire si populaire, dont la geste était racontée dans les sermons, les fresques, la statuaire et les vitraux, a été canonisé, devenant ainsi « saint Lazare ». Il est devenu le patron des ladres : tous les lieux-dits Saint-Lazare font allusion à d'anciennes léproseries disparues. Après le déclin de la lèpre et l'arrivée de la peste noire, saint Lazare (Lazaire, Lazarus, Lazzaro...) est devenu un saint antipesteux.
Définitions et appellations Un lazaret est un établissement hospitalier servant de lieu de quarantaine, qui peut se situer en zone maritime (près ou dans un port) ou terrestre (ville, zone frontalière, aérodrome).
En allemand et en russe, ce mot signifie « hôpital militaire » ou « infirmerie de campagne ». Dans les centres d'extermination de l'Aktion Reinhardt, le lazaret (Lazarett) désignait un lieu d'exécution dissimulé en infirmerie. L'usage spécifique du terme est attesté particulièrement à Treblinka, Belzec, et Sobibor. vignette|Pest house et fosse commune à Finsbury, près de Londres. En anglais, le mot d'origine vénitienne est utilisé pour désigner un lazaret, tandis que le mot (en néerlandais pesthuis et en allemand pesthaus) désigne une maison de quarantaine située ailleurs que dans un port. Contrairement aux lazarets maritimes qui sont le plus souvent permanents, les pest houses sont des établissements temporaires ne fonctionnant qu'en situation épidémique. Ce sont des constructions facilement montées et démontées, avec stockage des éléments, appelés selon leur type « hovels », « cabins », « tents », « booths », et même « cages ».
L'équivalent français des pest houses sont les « cabanes », « baraques », « huttes » ou « loges » qui concilient l'isolement et les soins en limite d'agglomérations. Ils sont construits en bois (destruction par le feu après l'épidémie). Utilisées jusqu'au début du , elles portent divers noms selon la région : chabotes (Marseille), hobettes (Lille), cadoles (Chalons-sur-Saone), capites (Genève). D'abord en bois, ces refuges peuvent être en toile ou en briques.
En Espagne, ce type d'établissement est appelé « corrals » : ce peut être un hospice pour pèlerins ou des abris de paysans à la limite d'un champ ou à la lisière d'une forêt.
Parallèlement, des hôpitaux permanents d'isolement et de soins sont construits, ce sont les hôpitaux spécialisés pour pestiférés qui peuvent aussi être des léproseries reconverties.
Au , sur le cordon sanitaire constitué par la frontière entre l'Autriche et la Turquie, des zones commerciales aménagées pour continuer à commercer sans s'approcher de trop près sont appelées « rastelle » ou rastel au singulier. Alors qu'un établissement de quarantaine proprement dit (voyageurs et marchandises dans le sens Turquie-Autriche) est un « kontumazanstalt » ou kontumaz constitué de plusieurs maisons isolées dites « koliben ».
Origines Les premiers lazarets et pest houses apparaissent au . Ils se développent, surtout en réseaux maritimes, du .
En 1348, à Avignon, le pape Clément VI achète un terrain situé dans une boucle de fortifications, il fait construire des cabanes en bois pour soigner et isoler les pestiférés.
La première maison de quarantaine pour pestiférés (pesthuis en néerlandais) serait celle de Mont-Sainte-Gertrude en 1356, mais le premier lazaret institué par une cité-État se situe sur le territoire de la république de Venise, à Raguse (devenue Dubrovnik) sur l'île de Mljet en 1377. La ville de Venise elle-même construit un hôpital de pestiféré en 1403, et sur décision du Senato un lazaret plus grand est fondé sur une île en 1423, appelée depuis Lazzaretto Vecchio Zanchin G. « The Lion's Republic fight against the plague originating from the Levante Veneto » Bulletin of the Transilvania University of Braşov 2009;6(51) (Suppl.).. vignette|Dessin du lazaret de Milan vue de sa porte orientale, au . Cet exemple est suivi par d'autres villes comme Livourne, Gênes, Ancône, Trieste et La Valette. En 1399, Milan expérimente des groupes de petites maisons situées extra-muros, les mansioni. En 1451, Milan établit un hôpital de peste à Cusago, et à partir de 1488 la ville construit un lazaret monumental le (lazzaretto di San Gregorio). Florence l'imite en 1494 avec le lazzaretto di San Bastiano.
L'institution est adoptée en France par le Sud-Est : Marseille dispose d'un établissement pour pestiférés dès 1383, Bourg-en-Bresse (1472) et Lyon (1474) se dotent d'un hôpital pour pestiférés, ces hôpitaux sont situés au confluent de la Saône et du Rhône et reçoivent les malades par bateaux. Des léproseries sont converties ou utilisées pour les pestiférés (Marseille 1476, Orléans 1414).
À la même époque, les villes germaniques d'Ulm et Überlingen se dotent de Pesthäuser. En fait, si ces créations se répandent en Europe, la construction d'hôpitaux spécialisés, de petits ou grands lazarets, ou de cabanes provisoires en bois s'effectue en fonction des moyens financiers locaux.
Développement et constitution en réseaux Aux , l'institution des lazarets continue de s'étendre, mais en restant sous le contrôle de chaque cité. À Marseille, un premier lazaret est fondé en 1526. D'autres exemples sont Barcelone (1562) et Séville (1568), Utrech (1567) et Gand (1582). En 1580, Paris commence la construction d'un lazaret monumental à l'image de celui de Milan, mais il ne sera jamais terminé.
Au Royaume-Uni, les premières pest houses apparaissent à Oxford, Newcastle et Windsor après l'épidémie de peste de 1603, et Londres n'a que des cabanes dans les champs en 1625. Au cours du , ces institutions tendent à devenir obligatoires par décret royal. Les Tudors et les Stuarts imposent des pest houses pour chaque ville anglaise. De même au Danemark en 1625, après Copenhague en 1619. vignette|Une des façades du lazaret de Malte. Au sens propre, les lazarets de quarantaine sont surtout maritimes, ils s'organisent en réseaux au tournant du . Les habitants des villes portuaires de méditerranée prennent conscience que la peste est une maladie contagieuse provenant de Barbarie (côtes du Maghreb actuel) et du Levant. Le lazaret s'impose comme impératif économique : assurer la sécurité sanitaire du trafic maritime. Il s'agit de réduire le plus possible le nombre de ports autorisés à recevoir des navires en provenance directe de ces régions, en faisant du lazaret un passage obligé.
En 1622, le parlement de Provence n'accorde ce droit à qu'aux seuls ports de Marseille et de Toulon ; de même en 1661 pour la république de Gênes où le seul port autorisé est Gênes lui-même. Cette situation est à l'origine du lazaret moderne comme bâtiment spécialisé, clé de voûte d'un système administratif et réglementaire. Ce système évolue en échappant aux autorités locales pour être placé sous autorité de l'État. vignette|L'île du Lazzaretto Vecchio de Venise, vue du ciel. Au début du , les lazarets sont agrandis ou aménagés, et ce jusque dans la première moitié du . Des ports méditerranéens utilisent successivement ou simultanément plusieurs lazarets, jusqu'à trois pour Ancône, Trieste, Venise et Dubrovnik, et même quatre pour Marseille.
La fondation d'un nouveau lazaret devient un acte de volonté politique qui précède l'activité économique. Par exemple, celui d'Ancône vise à rivaliser avec Venise, celui de l'île de Minorque (lazaret de Port-Mahon) est un moyen de contrôler tous les navires suspects destinés aux ports espagnols de la Méditerranée, celui de Sète est une tentative d'entamer le monopole commercial de Marseille avec le Levant.
Dans les ports méditerranéens, le lazaret est aussi indispensable que la citadelle. Leur construction ou réaménagement vont de pair, marquant une volonté politique de puissance économique (protection sanitaire et militaire). À Ancône ou à la La Spezia, le lazaret peut avoir aussi une fonction militaire.
Dans cette protection contre la peste, il se crée une hiérarchie portuaire internationale en méditerranée occidentale qui ne se retrouve nulle part ailleurs : les ports dotés de grands lazarets (par exemple Marseille et Toulon pour la façade méditerranéenne française) évoluent au détriment des autres ports, réduits à un rôle modeste et limité.
Architecture Situation thumb|Rade de Brest - Lazaret de l'île Trébéron Un lazaret s'établit en principe à l'écart d'une agglomération portuaire. La distance dépend du relief, du découpage de la côte, du terrain disponible et de l'exposition des vents dominants. En accord avec la théorie des miasmes, les vents devaient éloigner les miasmes du lazaret de la ville elle-même. À Marseille, les « Nouvelles Infirmeries » (Lazaret d'Arenc) sont à l'écart du port, mais à trois cents mètres des remparts de la ville. D'autres peuvent être éloignés de plusieurs kilomètres (terrain vaste isolé). Le meilleur emplacement est souvent une île (Venise, Brest, Naples...), à défaut on utilise une presqu'île (La Spezia, Toulon...).
Les dimensions des lazarets dépendent de l'importance d'une ville portuaire en évoluant avec elle. Par exemple, le lazaret de Malte passe de à , de 1645 à 1790 ; le lazaret d'Arenc de Marseille couvre 18 hectares en 1663 et 34 hectares en 1830.
Construction vignette|Lazaret pentagonal d'Ancône, et sa forme rare. La figure architecturale la plus répandue est le rectangle régulier, allongé au bord de la mer. Le lazaret de Gênes présente plus de 250 m de façade, tandis que le lazaret San Leopoldo de Livourne en a une de 420 m. Des lazarets insulaires s'adaptent aux contours de l'île (Venise), d'autres suivent l'incurvation du littoral par une série de trois ou quatre rectangles. Ces constructions sont prévues pour permettre des agrandissements ultérieurs.