La Phénoménologie de la vie religieuse (), titre choisi par Martin Heidegger lui-même, correspond au volume 60 de la , l'édition intégrale des œuvres du philosophe. Cet ouvrage regroupe trois séries de textes de la première période d'enseignement du philosophe, couvrant les années 1918-1919 à 1920-1921. Dans l'ordre d'exposition : tout d'abord, un cours intitulé professé durant le semestre d'hiver 1920-1921 à Fribourg et centré sur les « Épîtres de Saint Paul » ; puis le cours sur professé au semestre d'été 1921 ; enfin la charpente d'un cours sur , élaborations et esquisses en vue d'un cours annoncé pour le semestre d'hiver 1919-1920, mais qui ne fut pas donné. Étienne Pinat. dans son compte rendu chez Actu Philosphia souligne le double intérêt de cette étude sur la genèse d'Être et Temps et le rapport de l'auteur au christianisme.
Vue d'ensemble et contexte Ces cours, composés notamment de commentaires des Épîtres de Paul, (Épître aux Galates, Épîtres aux Thessaloniciens), ainsi que d'un commentaire sur Augustin (Confessions, livre X), constituent une véritable phénoménologie du premier christianisme, nettement imprégnée par la vision du grand réformateur et sa . Cette dernière, désignant une théologie qui au lieu de mettre en avant la puissance divine insiste sur la souffrance et la faiblesse, va constituer la base de la critique luthérienne de la Scolastique, qui elle-même va soutenir la critique que Heidegger adresse à Aristote et ainsi permettre la découverte d'un Aristote inconnu.
Selon Annie Larivée et Alexandra Leduc, c'est dans le désir de Heidegger d'approcher au plus près le phénomène de la vie dans sa vivacité, qu'il faut chercher les raisons de ses recherches consacrées à la phénoménologie de la vie religieuse . .. Pour Hans-Georg Gadamer, par contre, c'est la critique de la théologie officielle de l'Église qui le contraint à se demander, en le poussant en avant, . Jean Greisch rappelle la méfiance d'Heidegger vis-à-vis .
Heidegger entre en conflit avec les néo-kantiens (Windelband — Rickert — Troeltsch) sur la possibilité de construire une philosophie de la religion.. . Pour faire barrage à toutes les tentatives de théorisation des phénomènes religieux Heidegger prend appui sur ce qu'il appelle » , qui le conduit à remplacer respectivement les concepts néo-kantiens d'«objet» et de «valeur» par les concepts de monde () et de significativité, en allemand (). .
Jean Greisch résume ainsi l'esprit de cette recherche : . Heidegger parle à ce propos d'un phénomène d' « objectité religieuse » qui lui serait particulière ..
Invité par Husserl à explorer de manière philosophique le domaine religieux, Heidegger va découvrir dans la religiosité chrétienne une forme de vécu exceptionnellement centrée sur le « monde du Soi », portant à l'exacerbation la dimension temporelle et événementielle de la vie humaine, notamment chez Saint Augustin. Le christianisme dans sa forme primitive va ainsi être pris à témoin contre toutes les visions du monde d'inspiration religieuse ou philosophique. Dans la figure historique du proto-christianisme écrit Sophie-Jan Arrien reprenant une phrase de Heidegger, .. À noter que lorsque Heidegger, répondant à l'invite de Husserl, donne ces cours regroupés dans la phénoménologie de la vie religieuse, qui aurait dû s'appeler phénoménologie de la religion (avertissement du traducteur), il est déjà en possession d'un large « corpus » d'études sur la phénoménologie de la vie et sa mutation en « herméneutique » de la vie facticielleVoir Jean Greisch L'arbre de vie et l'arbre du savoir au Cerf, 2000, en particulier les chapitres 8 et 9, qui se rapportent directement à la Phénoménologie de la vie religieuse..
Questions méthodologiques
Dans le premier cours de (1920-1921) intitulé Introduction à la phénoménologie de la religion, (1920-1921) Heidegger consacre les soixante premières pages à des considérations d'ordre méthodologiques sur la philosophie en général pour aborder progressivement les questions spécifiques que soulèvent une philosophie de la religion et la phénoménologie de la « vie facticielle » qui selon lui, s'y rattache.
La formation des concepts philosophiques En rupture avec son maître Husserl, Heidegger considère que les concepts philosophiques en général diffèrent des concepts scientifiques. Même si la philosophie obéit à un comportement rationnel, la méthode scientifique ne doit pas être introduite en philosophie, car entre les deux domaines il existe une différence de principe (). . Les questions philosophiques jaillissent au sein même de la vie dont la caractéristique principale est d'être « polysémique » et insaisissable (biologie, psychologie, vie bonne, vie éternelle, vie théorique etc .). Hans-Georg Gadamer rapporte que Heidegger, dans ses premières leçons de Fribourg, parle de la (la nébulosité) de la vie en lieu et place du principe de la perception claire et distincte de l’.
S'agissant plus précisément de la philosophie de la religion se Heidegger demande si, telle qu'elle est comprise de son temps, . Pour lui, les disciplines correspondantes, psychologie, histoire et métaphysique de la religion ne découlent pas du phénomène religieux, mais le traitent comme un objet écrit Philippe Capelle-Dumont
La question de l'historicité L'historique est le phénomène émergent de cette période des années 1920. Tant la philosophie que la religion sont des phénomènes « historiques ». Historique est à prendre ici au sens de devenir, émerger, se dérouler dans le temps (). En ce sens, par ses premiers travaux Heidegger avait acquis la conviction que . Cette « historicité » se manifeste à travers un très riche éventail de phénomènes qu'il s'agisse des formes ou des contenus des vécus. Le terme « historial » va permettre de signifier, dans ses recherches, la manière d'être de l'être humain en tant qu'il hérite d'un passé qu'il a à assumer et dont il peut tirer de nouvelles possibilités d'être. C'est l'association des notions de « facticité » et d'« historicité » qui autorise Heidegger à dégager le noyau central de toute « vie facticielle », à savoir : la « Souciance » qui serait constitutive de l'être du .
S'agissant de l'histoire générale, Heidegger s'élève contre . L'apparition du Dieu-homme confirmerait la connaissance philosophique des premiers penseurs grecs à propos du règne du Logos. Heidegger penche pour une histoire comportant des ruptures, comme l'indique la notion fondamentale dans l'œuvre du philosophe d'« époque de l'être » note Martina Roesner.
Pour ce qui concerne l'existence vivante, Jean Greisch rappelle, que . C'est en cherchant à se défendre de ce qu'il appelle la déformation du message chrétien par la philosophie grecque qui fondait la néo-scolastique du que Heidegger prit conscience de la place de la temporalité et de l'historicité dans l'expérience religieuse concrète des premiers chrétiens.
L'interprète cite entre autres le rapport au temps (un temps affranchi de toute conception linéaire, avec par exemple, le silence, l'adoration) , le mode de constitution de l'« objectité » religieuse ( (), l'attitude du croyant avec tous ces aspects affectifs, les formes de « remplissement » à travers la prière, la révélation, la tradition, la vocation, etc.Jean Greisch fait appel à l'expression de qu'utilise aussi Paul Ricœur expression, qui exprime au mieux selon lui, le rôle de la temporalité.
La phénoménologie de la vie S'agissant de l'expérience de la vie, Heidegger remarque que ce mot possède un double sens, qu'il s'agit à la fois de l'« activité » (de la vie ressentie) consistant à expérimenter quelque chose et de la chose qui est expérimenté grâce à elle. (). Heidegger désigne par « Monde » ce qui est vécu , ce qui est expérimenté comme monde de la vie et non comme objet. Schématiquement le philosophe distingue un monde ambiant (le milieu dans lequel je vis), un monde commun (avec les autres sous des références particulières, les étudiants, les collègues de travail) et un monde du Soi, ou monde propre, sans que cette « triplicité » purement formelle, soit étagée ou hiérarchisée alors qu'elle est vécue simultanément ().
Le point important c'est que résume Étienne Pinat . Pour Heidegger, une philosophie qui veut saisir la vie dans sa mobilité depuis sa source doit se concentrer sur le « monde du soi », en allemand le ), à travers lequel la vie s'expose dans son caractère concret telle qu'elle se présente « à chaque fois ».
Ce qui va dominer la vie du , c'est le phénomène du « Souci » que Heidegger puise à même l'expérience chrétienne particulièrement chez Saint Augustin. La vie qui ne supporte aucune définition ne trouve son sens ultime que dans son accomplissement ce que Heidegger appelle l'expérience de la « vie facticielle » ..
D'où découlent les quatre impératifs qui suivent :
Comprendre la vie à partir d'elle-même. Comme le note Sophie-Jan Arrien dans sa contribution intitulée Vie et Histoire (Heidegger 1919-1923) : « Pour Heidegger le vécu « originaire » de la vie n'est pas un vécu de conscience du soi et du monde ; il est, d'abord et avant tout, un vécu historique ou plus précisément s'accomplit selon un vécu historique ». En relation avec ce phénomène « originaire » et unitaire de la vie dans sa mobilité, c'est-à-dire en relation avec le Souci pour son être, souci qui va devenir ultérieurement le fondement de la constitution d'être du dans Être et Temps, ce qui ressort comme phénomène dominant de l'« herméneutique » de la vie c'est « l'Inquiétude ». La vie comme ce qui se déroule dans le temps est soucieuse, alors que tous ses efforts visent très normalement à essayer de se sécuriser au risque de perdre son caractère d'être propre qui est justement cette « inquiètude » fondamentale que Heidegger a appris de l'expérience chrétienne.
Parer les tendances à la sécurisation. La première sécurisation consiste à attribuer un sens à l'Histoire en général et un destin à l'homme en particulier ; si je reconnais un sens au temporel celui-ci perd pour moi son caractère inquiétant. Il en est ainsi de tous les humanismes qui se sont succédé et que Heidegger rejette en bloc Il s'agit dans tous les cas dans le domaine d'une structure déterminée et figée de l'étant, d'amener l'homme, à la libération de ses possibilités, à la certitude de sa destination et à la . Cela peut arriver comme façonnement par l'attitude éthique, comme salvation de l'âme immortelle, comme développement des forces créatrices, comme culte de la raison, comme soin de sa personnalité et du corps, etc. Cité par Pierre Aubenque, Du débat de Davos à la querelle parisienne sur l'humanisme dans .. La deuxième possibilité consiste à noyer les destins individuels y compris le mien dans de grands courants collectifs à la manière de Oswald Spengler avec Le Déclin de l'Occident dans lesquels l'individu doit s'insérer ; ou à la manière marxiste. Chez Spengler l'apparent pessimisme apaise l'inquiétude et possède en retour un effet libérateur.La troisième est intermédiaire, l'homme moderne de la quotidienneté trouve occasionnellement dans l'exaltation des œuvres d'art l'occasion de parer à l'étrangeté du monde et l'angoisse qui en résulte. (). Ces trois comportements qui prétendent posséder un savoir phénoménologique sur la vie sont rejetés par Heidegger en tant que fuite devant la réalité.