Margarita Kirillovna Morozova (en ), née Mamontova le à Moscou et morte le à Moscou, est une mécène russe fameuse du début du en Russie et l'une des représentantes importantes de l'élite philosophico-religieuse, culturelle et mondaine de cette époque. Elle fut la fondatrice de la Société philosophico-religieuse de Moscou, ouvrit son salon à nombre d'hommes de lettres et de musiciens, lança la maison d'édition La Voie (Путь) et fit partie du comité directeur de la Société musicale russe. Margarita Morozova était l'épouse du richissime homme d'affaires et collectionneur Mikhaïl Morozov (1870-1903), la belle-sœur du collectionneur Ivan Morozov et l'une des figures centrales du Siècle d'argent qui s'épanouit en Russie dans les décennies d'avant la guerre de 1914.

Biographie Jeunesse

Elle naît dans la puissante famille moscovite des Mamontov, dynastie d'hommes d'affaires appartenant à la classe des marchands. Contrairement à ses frères aînés, le père de Margarita, Kirill Nikolaïevitch Mamontov, bourgeois d'honneur héréditaire, n'est pas doué en affaires, mais il dispose au début d'une fortune considérable. Au fil des années, il perd sa fortune et est obligé de fuir ses créanciers en s'installant à Monte-Carlo, où il s'adonne au jeu et finit par se suicider à Marseille N. Semionova, Четыре «эпохи» одной жизни [Les quatre époques d'une vie] // Наше наследие : журнал. — 1991. — № VI (24). — , laissant une veuveMargarita Ottovna Mamontova, née Löwenstein (1852-1897), d'une famille d'ascendance allemande, dont le père Otto Anton Löwenstein était le marguillier de la paroisse catholique allemande de Moscou de vingt-cinq ans et deux petites filles, Elena et Margarita. Sa veuve ouvre un atelier de couture réputé pour son et une école de modélisme, surtout pour ne pas dépendre financièrement de sa mère au caractère despotiqueSa mère, née Margarita Agapitovna Elarova, est d'origine arménienne, appartenant à la famille des Elarov. Elle est de confession catholique, mais, selon la loi de l'Empire, ses deux filles - étant de père orthodoxe - sont donc élevées dans la foi orthodoxe. La maison est fréquentée par l'éditeur et collectionneur Kozma Soldatenkov (surnommé Côme de Médicis) et par l'Ober-Polizmeister de Moscou, le général Alexandre Kozlov (1837-1924), célibataire qui habite en face et rend quotidiennement visite à Mamontova, s'occupant soigneusement de l'éducation de ses filles. Celles-ci ne reprennent les relations avec leur famille paternelle qu'à l'âge de douze ans, notamment avec leur tante Véra (sœur de leur père), épouse de Pavel Tretiakov, le fondateur du musée du même nom. Elles sont élèves au lycée Petropavlovsk à partir de l'âge de treize ans. Plus tard, elles assistent aux concerts d'Anton Rubinstein, régulièrement aux opéras italiens du Bolchoï. À la fin des années 1880, Margarita assiste aux représentations du théâtre Maly, où brillent Maria Iermolova, Olga Sadovskaïa, Glikéria Fédotova et d'autres et à celles de l'opéra privé fondé par son oncle Savva Mamontov (1841-1918).

Chez son oncle Ivan Nikolaïevitch Mamontov (1846-1899), directeur d'usines familiales de cire, de colorant et de peinture, Margarita fait la connaissance des familles du critique musical Nikolaï Kachkine (1839-1920), du fameux éditeur de musique Peter JurgensonÉditeur des œuvres de Tchaïkovsky (1836-1904) et du compositeur Hermann Laroche (1845-1904). (...)

Mariage

Les sœurs Mamontoff font leur entrée dans le monde et sont remarquées par leurs traits aristocratiques, leur allure distinguée et leurs manières raffinées. Margarita épouse le , à l'âge de dix-huit ans, Mikhaïl Morozov qui en a vingt-et-un. La cérémonie de mariageLes témoins de la mariée sont ses oncles Ivan Nikolaïevitch Mamontov (conseiller de collège) et Viktor Nikolaïevitch Mamontov (bourgeois d'honneur héréditaire), et le docteur en médecine Vladimir Nikolaïevitch Staubert (conseiller de collège); ceux du mariés sont Nikolaï Mikhaïlovitch Grouzdnev et Mikhaïl Afanassievitch Saveliev se déroule dans l'élégante petite église de l'université, rue Bolchaïa Nikitskaïa. Le père de Mikhaïl Morozov, richissime industriel, est déjà mort à cette époque, et la mère du marié, Varvara Alexeïevna (1848-1917), née Khloudova, gère une partie de l'immense fortune et compte parmi les bienfaiteurs majeurs de la société moscovite de ce temps. Lorsqu'il est fiancé, Mikhaïl Morozov est étudiant à la faculté d'histoire et de philologie de l'université de Moscou et ne reçoit de sa digne et sévère mère que soixante-quinze roubles par mois. Son mariage lui permet de toucher au capital représentant plusieurs millions de roubles qu'a laissé son père. Après la réception qui a lieu au fameux restaurant l'ErmitageIl se trouvait à l'angle de la rue Neglinnaïa et du boulevard Petrovsky, les jeunes mariés partent en voyage de noces à Saint-Pétersbourg, puis à Paris, où ils passent un mois, et ensuite à Nice et à Monte-CarloIls rencontrent l'ancienne épouse morganatique d'Alexandre II, la princesse Yourievskaïa (Catherine Dolgorouki) qui joue à la roulette.

Le jeune ménage ne retourne à Moscou qu'en d'abord dans un appartement loué, puis dans un hôtel particulier à colonnades avec jardin d'hiver (construit par Alexandre Rezanov) que Mikhaïl Morozov achète à l'automne suivant. Les réceptions se succèdent souvent jusqu'à deux cents invités, avec des bals, des concerts privés et des représentations théâtrales, des voyages en Italie, en Espagne, en Angleterre et en Égypte, et un hôtel particulier à Paris. La maison de Moscou possède une nombreuse domesticité et sa propre station électrique. Les Morozov possèdent une demeure à la campagne à vingt-cinq verstes de Tver dans leur domaine de Popovka au bord de la Volga. Lorsque Margarita Kirillovna s'y rend à l'été 1892 à bord du yacht Novinka que son mari a acheté, elle manque de se noyer lorsque le navire sombre.

Les trois premières années de leur mariage se passent à profiter de la ville théâtrale de Moscou. Le Bolchoï sort d'années de médiocrité grâce à l'arrivée de Vladimir Teliakovski qui fait donner des opéras russes et appelle comme décorateurs Constantin Korovine et Alexandre Golovine. Savva Mamontov participe aussi au renouveau de la scène de son époque en faisant jouer dans son opéra privé des œuvres de Moussorgski, de Rimski-Korsakov ou de SerovMort en 1871 et en favorisant les débuts de la carrière de Chaliapine, auxquels Margarita Kirillovna participe avec enthousiasme Margarita Kirillovna Morozova, Mes souvenirs, 1991. Cependant la vie du ménage passe par des moments difficiles, car Mikhaïl Morozov se montre capricieux et colérique. Sa collection de tableaux, son amour de l'opéra et du ballet, et même des cartes, etc. sont décrits dans la pièce d'Alexandre Ioujine (1857-1927), Le Gentleman, qui se donne pendant plusieurs saisons au théâtre Maly et dont Morozov est le prototype. La première qui a lieu le fait jaser le tout-Moscou. L'actrice Lika Mizinova (1870-1939) écrit à Tchékhov: Natalia Doumova, «Сказки» Старого Арбата. [Les contes du vieil Arbat], Lecture en ligne // Арбатский архив : ист.-краевед. альманах. — Moscou: Тverskaïa 13, 1997. — Tome 1. — Même Vladimir Nemirovitch-Dantchenko met en scène des caricatures de Margarita Kirillovna dans sa pièce Scène de vie (1896)N. Semionova, .

Jeune mariée, Margarita Kirillovna fait la connaissance des milieux libéraux par sa belle-mère autour du journal Les Nouvelles russes . Elle la présente à Léon Tolstoï qui un jour les invite chez lui rue Khamovniki, où il leur lit une lettre du Canada de son fils Serge, essayant de convaincre Varvara Morozova de soutenir financièrement les Doukhobors du Canada. Margarita Kirillovna rencontre souvent la comtesse Tolstoï aux concerts symphoniques et l'invite à ses concerts privés. Plus tard, l'aîné des petits enfants de Tolstoï, Serge Sergueïevitch Tolstoï étudiera dans la même classe de lycée que l'un des fils des Morozov, Mikhaïl. La mère de ce jeune Tolstoï (née Ratchinskaïa) étant cousine des Mamontov, les deux jeunes gens gardent des liens d'amitié.

Salon Après ses études à la faculté de philologie, Morozov continue à suivre des cours de sciences naturelles, tandis que sa femme, malgré ses trois maternités (en 1892, 1895 et 1897), décide de suivre des cours d'histoire et de littérature russe. Les Morozov enrichissent leur collection de tableaux de peintres russes et occidentaux, si bien que leur salon accueille souvent des artistes tels qu'Abram Arkhipov, Nikolaï Dossekine, Constantin Korovine, Vassili Perepliotchikov, Valentin Serov, Apollinari Vasnetsov, Viktor Vasnetsov, Sergueï Vinogradov, etc. dont Morozov achète régulièrement les œuvres. Parfois le sculpteur Paolo Troubetskoï vient aussi. Les Morozov invitent à dîner des hommes de théâtre, comme l'acteur Mikhaïl Savodski (1947-1910) ou le dramaturge et critique Nikolaï Efros (1867-1923).

Parmi les invités permanents, l'on peut distinguer le ténor Leonid Sobinov (1872-1934), le jeune compositeur Alexandre Koszyć (Kochits) (1875-1944), des hommes d'affaires et des hauts fonctionnaires, comme le banquier, numismate et mécène Alexandre Karzinkine (1863-1939), Ivan Morozov et Alexeï Morozov, le prince V. M. Ouroussov, le comte L. N. Ignatiev le prince P. M. Wolkonsky, le jeune aide-de-camp du grand-duc Serge et futur général, Vladimir Gadon, un autre aide-de-camp du grand-duc Serge et futur gouverneur-général de Moscou, Vladimir Djounkovski, etc.

Le peintre Valentin Serov compte parmi les familiers les plus proches des Morozov. Il fait le portrait de Mikhaïl Morozov et de tous ses enfants, le plus connu étant celui du petit Mikhaïl (Mika) qui se trouve aujourd'hui à la galerie Tretiakov (1901). Il est le dernier invité à quitter la maison des Morozov à la veille de la mort de Morozov en et doit lui-même s'aliter au bout de deux jours atteint par la maladie, étant selon les mots de Margarita Kirillovna pendant six mois. Il emprunte à la veuve de Morozov une somme importante (n'ayant plus travaillé) pour se faire soigner et subvenir aux besoins de sa famille. Elle rappelle dans ses Mémoires son caractère taciturne et pessimiste, la lenteur de son travail, qui forçait parfois le trait et pour cette raison a toujours refusé de se faire portraiturer par lui. Elle consent toutefois quelques années plus tard à une esquisse à la manière impressionniste, mais il meurt avant de l'avoir terminéeCette œuvre se trouve depuis 1928 au Musée d'art de Dniepropetrovsk, provenant de la galerie Tretiakov.

Elle rappelle aussi dans ses Mémoires le souvenir de Mikhaïl Vroubel qui a vendu en 1900 à Morozov pour trois-cents roublesLe peintre en demandait cinq-cents La Princesse cygne (d'après l'opéra de Rimski-Korsakov, Le Conte du tsar Saltan) et son panneau Faust et Marguerite au jardin (1896) pour cinq-cents roubles. Il participe également au décor intérieur de l'hôtel particulier des Morozov, dont le décor éclectique précédent ne convenait pas à Margarita Morozova.

Vassili Sourikov s'est également rendu chez les Morozov. Il partage l'intérêt de la maîtresse de maison pour la musique de Scriabine. Elle le décrit ainsi: