L’influence minoritaire (également appelé influence sociale minoritaire ou innovation) est un processus par lequel les opinions minoritaires, les sources qui se posent comme déviantes, exercent une influence Wood, W., Lundgren, S., Ouellette, J. A., Busceme, S., & Blackstone, T. (1994). Minority influence: A meta-analytic review of social influence processes. Psychological Bulletin, 115(3), 323‑345.. L'influence minoritaire est un concept qui découle directement du concept d'influence sociale. L'émergence du concept d'influence minoritaire survient à la suite de l'incapacité à prendre en considération l'influence que pourrait avoir une minorité sur une majorité. Si le conformisme est un fonctionnement propre à la majorité, l'innovation est celle de la minorité.

Historique Jusqu'à la fin des années 1960, l'influence sociale était considérée comme exclusive à la majorité, centrée sur la dépendance de la minorité et issue essentiellement des travaux américains Martin, R., & Hewstone, M. (2011). Conformity and Independence in Groups: Majorities and Minorities, in M.A. Hogg & S. Tindale (dir.), Blackwell Handbook of Social Psychology: Group Processes (). Blackwell Publishing.. L'influence sociale n'était considérée jusque-là qu'à travers la majorité qui est considérée comme plus apte à punir ou à récompenser les membres, tout en ignorant le potentiel d'influence de la minorité. Dès lors, la minorité ne peut être que la cible de l'influence de la majorité. Elle ne peut que s’adapter en se conformant ou résister en restant indépendante ou déviante aux valeurs, aux normes et opinions de la majorité Doms, M., & Moscovici, S. (1990). Innovation et influence des minorités, in S. Moscovici (dir.), Psychologie sociale (), Presses Universitaires de France..

Face à l'impasse des travaux antérieurs à considérer l'influence minoritaire, l'émergence de l'intérêt pour celle-ci apparaît vers la fin des années 1960, principalement via les travaux de Moscovici et son équipe. L'influence minoritaire s'effectue à travers un processus de changement social particulier, l'innovation, où une minorité ou un individu influence une majorité ou un groupe. L'innovation n'est ni une déviance, ni une non-conformité ou une indépendance. L'influence minoritaire ne se centre plus sur le rapport de dépendance mais plutôt sur les normes ou les contre-normes et aux comportements associés. Ainsi, l'influence de la minorité est enracinée dans la façon dont la minorité se comporte et aux attributions auxquelles ce comportement mène. En effet, le rapport de dépendance ne peut pas être considéré comme un facteur de cause de l'influence minoritaire, comme dans l'influence majoritaire, puisque la minorité ne possède pas autant de ressources pour pousser la majorité à se conformer Moscovici, S. (1976). Social Influence and Social Change. Academic Press Inc..

Selon Moscovici, l'influence sociale n'a pas une perspective unilatérale où l'influence va de la majorité à la minorité mais une perspective bilatérale, symétrique, dans le sens qu'aussi bien la majorité que la minorité sont à la fois des émetteurs et des récepteurs potentiels. Un effet d'action et de réaction existe et permet à un groupe d'occuper les deux positions par alternance .

Concept de base L’influence minoritaire est aussi connue sous l’expression d’influence sociale minoritaire. Parce que comme son nom l’indique, elle se réfère aux rapports sociaux qu'entretiennent des individus et des collectivités. Néanmoins, elle est à appréhender comme un processus dynamique. Si la conformité représente cette forme d’obéissance au groupe, cette tendance à adopter la même direction, voire les mêmes règles de ce groupe, le non-conformisme sera lui, d’une certaine manière, considéré comme une «déviance» en rapport à la norme. Se conformer représenterait donc le fait de suivre ou de céder à la pression du groupe, de se mobiliser voire de s’uniformiser. Ne pas se conformer tendrait à rendre la pression plus importante encore qu’elle ne le serait à la base. Dès lors, le conformiste se verrait davantage perçu tel « un adapté », «un efficace » alors que le non-conformiste se verrait recevoir les attributs opposés.

Asch a démontré que certains individus se conforment pour ne pas avoir à se distinguer. Sous cet angle, il est aisé d’envisager le conformisme comme un acte rationnel et le non-conformisme comme un acte irrationnel. Moscovici précise cependant qu’il ne faut céder ni à une apologie, ni à une dénonciation du conformisme selon la perspective que l’on adopte à son égard. Il affirme, en disant cela, que la vérité ne sort pas nécessairement de l’unanimité et que se conformer ne signifierait pas pour autant le fait d’être efficace ou adapté. L’auteur, pour qualifier l’influence minoritaire, dit d’elle qu’elle diffère de l’influence majoritaire contrairement à d’autres auteurs allant plutôt dans le sens qu’une influence minoritaire existe parce qu’une influence majoritaire elle-même existe.

Processus Selon Moscovici, l’influence sociale, donc interindividuelle, est avant toute chose un processus bidirectionnel et circulaire, comprenant une action, une réaction et une rétroaction. Il convient donc de comprendre l’influence comme allant d’une source à une cible mais une cible peut elle-même s’avérer être une source. Deux comportements peuvent intervenir au niveau de la cible/source d’influence : le comportement conformiste ou le comportement indépendant (ou résistant). Ainsi, l’influence interindividuelle peut avoir comme conséquence un certain contrôle social mais aussi un certain changement social, l’innovation. Et c’est dans ces termes que, selon Moscovici, l’influence provenant de la majorité se rapprocherait d’un contrôle ou d’une soumission, alors que l’influence sociale minoritaire dénoterait davantage de l’innovation.

L'influence sociale prend place dans les phénomènes du conformisme et de l’innovation. Plus précisément, elle concerne la persuasion par la persistance et la consistance de certains individus face aux groupes conformistes (Moscovici, 1985; Moscovici & Lage, 1976, 1978; Moscovici, Lage, et Naffrechoux, 1969; Moscovici & Nemeth, 1974; Moscovici et Personnaz, 1980). Mais c’est par le biais de l’innovation que le thème de l’influence minoritaire d’un individu (ou d’un groupe minoritaire) sur le groupe (ou la majorité) peut être traité. Dans ce contexte, l’innovation n’est pas à concevoir comme étant une déviance ou un non-conformisme. Moscovici l’envisage plutôt comme un des processus fondamental de l’existence sociale. Si le consensus (donc aussi le conformisme d’une certaine manière) a toute son importance, il n’est pas à négliger l’aspect crucial de l’apport de nouvelles idées, nouvelles normes. Par ailleurs, l’innovation est intimement liée à l'émergence de conflits dans les relations intergroupes.

En somme, l’influence sociale n’est pas qu’uniformisation (qui est une réduction des différences interindividuelles) et n’est pas que l’élimination de ce que l’on appelle « déviance ». La fonction de l’influence sociale est, au contraire, d’arriver à modifier un groupe, un système, pour atteindre un objectif via l’utilisation de chacune de ses ressources (y compris les déviantes).

Qu'est-ce qu'une minorité? Une définition de la minorité serait « une petite fraction ou un petit nombre (nombre inférieur à la moitié du total) d’individus qui partagent certaines opinions, certains jugements, certaines valeurs ou certains comportements, lesquels diffèrent toujours de ceux que partage la fraction plus nombreuse de quelque groupe important de référence ». (Moscovici, 1984)

Moscovici ajustera cette définition en signalant qu’une conception quantitative de la minorité est réductrice et, surtout, qu’elle donne l’impression d’un absolu à ce qui nécessiterait plutôt une approche relative (notamment en ce qui concerne l’appartenance à un groupe ou à une réalité sociale). Les traits caractéristiques d’une minorité innovante sont de ne posséder ni la force, ni la compétence, ni le nombre pour imposer son point de vue et encore moins de ne posséder le pouvoir. Rien ne semble favoriser la situation d’une minorité et, pourtant, le mouvement novateur se produit. Une minorité sera considérée comme « active » ou « passive » en fonction de la présence ou de l’absence de normes, opinions, jugements, attitudes ou comportements. De même, le terme de « minorité anomique » s’évoque lorsque cette dernière ne possède pas de règle. Nous parlerons de « minorité nomique » lorsqu’il y aura une prise de position en lien à la règle, s’en démarquant ou en s’y opposant, en adoptant ou proclamant une norme de rechange.

Consistance et conflit

Afin de parvenir à innover, une minorité se doit d’être une source active d’influence en adoptant un point de vue cohérent d’une part mais aussi en se faisant reconnaître socialement, ce qui touche à la question de la visibilité d’une minorité. Si l’on prend l’exemple du mouvement skinhead, la représentation sociale qui s’y associe n’englobe que son aspect fasciste, nationaliste, négligeant qu’un groupe de skinhead anti-raciste existe aussi Orfali, B. (2003). Des skinheads dans la ville. Cahiers internationaux de sociologie, n° 115(2), 269‑291..

Au niveau de l’innovation, nous pouvons nous arrêter quelque peu sur la création de conflit pouvant surgir entre minorités et majorités. Moscovici souligne que nous sommes quotidiennement dérangés lorsque les opinions auxquelles nous sommes confrontés divergent des nôtres. Dans cette perspective, se conformer aux opinions majoritaires permet d'éviter le conflit.

Mise au défi du consensus social Penser que l’autre pense comme soi-même peut être une tendance, nous nous plaçons ici sous l’angle de la majorité. Seulement, dans la situation où il s’avère que ce n’est pas le cas, qu’il y a un désaccord ou que l’autre pense différemment, l’effet de surprise peut intervenir pour donner lieu ensuite à un questionnement. Ce dernier peut donner lieu à une attribution de causalité répondant davantage au comportement de désaccord plutôt qu’à son propre point de vue. Dans le cas où le désaccord persiste (exemple d’une minorité maintenant son point de vue), un nouveau questionnement peut surgir et c’est à cet instant qu’il est possible de percevoir ce qui freine le consensus. Le fait, pour un individu ou une minorité de maintenir un désaccord est ce qui se nomme « la mise au défi du consensus social unanime ». Le consensus s’avère nécessaire pour l’harmonie, le bien-être dans le groupe, et ceci convient aux relations interpersonnelles où l’on viserait à éliminer toute menace susceptible d’altérer la convivialité. Seulement, pour l’individu ou la minorité voulant exprimer une opinion propre, le conflit est un passage obligé car il permet, d’une part, d’interpeller la majorité et, d’autre part, de remettre en question les acquis, la soumission et, surtout, de redéfinir une réalité où tout le monde semble d’accord alors qu’il n’en est rien Moscovici S. (1994). Psychologie sociale des relations à autrui, Nathan..

Moscovici rajoute, à cette étape-ci, que la divergence, le différend, le conflit, créent un sentiment de menace. En d’autres termes, les perturbateurs seraient « créateurs d’incertitudes » et cette incertitude aurait pour effet, soit, de faire baisser allant peut-être jusqu’à une perte de confiance en son propre jugement, soit, d’enclencher un processus de validation de jugements dans l’optique de concessions à entreprendre. Seulement, la concession ne se fait pas pour le plaisir d’en faire et, dans l’idée d’avoir à valider un jugement, il est préférable de commencer par valider celui d’autrui, ceci fait intervenir le processus de comparaison sociale. Les deux processus évoqués ci-dessus constituent les deux éléments essentiels du processus de base qu’est l’influence minoritaire.

Exemple d'expérience