vignette|droite|upright|Léo Campion, Les Anarchistes dans la franc-maçonnerie ou les Maillons libertaires de la chaîne d'union, 1969. vignette|upright|droite|Léo Campion, Le Drapeau noir, l'Équerre et le Compas, 1996. Lanarchisme et la franc-maçonnerie libérale, sans avoir une histoire commune, ont généré de nombreux débats au sein du mouvement libertaire, notamment du fait de l'adhésion à des obédiences maçonniques, en France ou en Europe, de figures notables.
Si les obédiences libérales ouvrent largement leurs temples aux libertaires, une fraction significative des anarchistes s'oppose au caractère inter-classiste de celle-ci. La compatibilité entre les deux identités est régulièrement mise en débat. Ainsi, quand la revue Noir et rouge affirme, en 1957, que et invite à la combattre, Léo Campion lui répond indirectement, en 1969, en affirmant que .
S'il y a bien des « anarchistes francs-maçons » et des « francs-maçons libertaires », la démarche relève de choix individuels et l'influence de l'un sur l'autre des deux engagements apparait comme marginale.
Convergences et divergences
Les points de convergence ou de divergence entre anarchisme et franc-maçonnerie sont développés dans l'Encyclopédie anarchiste dès 1925. Dans son article dédié, si elle reconnait un caractère révolutionnaire incontestable à la franc-maçonnerie, elle tempère son analyse en affirmant que sa pratique reste plutôt conservatrice. L'article met en exergue son nationalisme excessif avant la Première Guerre mondiale et la déception que cette détermination a engendrée. Qualifiée d' ayant perdu son caractère social, elle attire dans ses rangs de nombreux affairistes ou politiciens. L'article concède toutefois que malgré ses déviances, elle continue un travail utile d'éducation, dans un système de loge où la liberté de parole et la tolérance sont des faits rares pour l’époque. L'article se termine en confirmant que certains anarchistes adhérèrent à la franc-maçonnerie jusqu'en 1914, ..
Que ce soit en France ou dans d'autres pays européens, l’antagonisme des deux engagements est remis en cause.
En France en 1973, l'historien de l'anarchisme Jean Maitron évoque le thème « Anarchisme - Franc-maçonnerie » en précisant que si « les liens sont parfois étroits, le premier trait d'union pose un problème pour certaines formations libertaires ou qui se réclament du mouvement [pour d'autres] être maçon et anarchiste, cela se complète »Jean Maitron, Bulletin anarchiste 87, Le Mouvement social : bulletin trimestriel de l'Institut français d'histoire sociale, Institut français d'histoire sociale, Éditions ouvrières, Paris, 1973-04, lire en ligne..
En 2015, pour Luc Nefontaine, spécialiste de la franc-maçonnerie, si l'on peut être anarchiste et franc-maçon, c’est que les libertaires, hostiles à toute autorité, ne représentent pas un danger réel pour l’institution maçonnique et pour ceux de ses membres appartenant à la classe politique. L’anarchisme, traversé par l’individualisme ne s’institutionnalise qu’au prix d’un renoncement à ce qui le fonde..
Éléments historiques vignette|upright|Les hommes de la Commune.
Bien que Léo Campion, dans son ouvrage Le Drapeau noir, l'Équerre et le Compas y associe ce qu'il appelle des « précurseurs de l'anarchisme », celui-ci n'apparait, en tant que mouvement social, qu'à la fin du siècle.
L'Association internationale des travailleurs (1864-1877) est divisée en plusieurs tendances, dont l'opposition entre marxistes et antiautoritaires est la plus notoire. Seule la franc-maçonnerie semble officier comme trait d'union entre ses diverses composantes, car nombre d'« internationalistes » sont également maçonsOlivier Meuwly, Anarchisme et modernité : essai politico-historique sur les pensées anarchistes et leurs répercussions sur la vie sociale et politique actuelle, Éditions L'Âge d'Homme, 1998, p. 56..
Pendant la Commune de Paris, vingt des soixante élus du Conseil de la Commune sont des francs-maçons, dont Jules Vallès et Élisée Reclus..
Pour l'historien Denis Lefebvre, « Beaucoup de socialistes et d’anarchistes du siècle ont été francs-maçons. […] Mais il s’agit surtout d’engagements individuels. La Commune de Paris de 1871 marque une rupture : au moins jusqu’au retour d’exil ou de prison des anciens communards, au milieu des années 1880, les socialistes se tiennent à l’écart des loges »Denis Lefebvre, Socialisme et franc-maçonnerie. Le tournant du siècle (1880-1920), Bruno Leprince Éditeur, 2000, p. 9..
En France, au début du , la question fait débat. Une suite d’articles du Libertaire développe l’idée qu’on ne peut être franc-maçon et en même temps anarchiste, car les effectifs des loges sont en majeure partie composés de bourgeois, juges, policiers, députés, sénateurs et ministres, tous ardents défenseurs des structures de l'État.
En 1908, le syndicaliste révolutionnaire Benoît Broutchoux dénonce la volonté des francs-maçons d'accaparer le mouvement syndical en s'emparant de la Confédération générale du travail et Charles Delzant écrit Les Questions actuelles : revue documentaire, Maison de la bonne presse, 1911, p. 574.Henry Coston, Henry Coston présente les Francs-Maçons sous la Francisque, 1999, p. 49.
Au congrès anarchiste de 1913, l’attitude à tenir vis-à-vis de la maçonnerie figure à l’ordre du jour. Il faut toute l’éloquence de Sébastien Faure en faveur de la franc-maçonnerie pour que les congressistes décident de ne rien déciderJean Maitron, Le mouvement anarchiste en France, des origines à 1914, tome 1, Paris, Gallimard, 1992, p. 263-330..
En Espagne thumb|upright|Le symbole de la Fédération des travailleurs de la région espagnole de l'Association internationale des travailleurs.
En Espagne, des anarcho-syndicalistes catalans de la Fédération des Travailleurs de la région espagnole entrent dans les sociétés maçonniques à la fin du siècle, dont Anselmo Lorenzo qui, à partir de 1883, a une activité intense dans la loge barcelonaise Les fils du travail (Hijos del Trabajo).Jean-Pierre Barou, La guerre d'Espagne ne fait que commencer, Le Seuil, 2015, p. 61..
En la Fédération anarchiste ibérique décrète pour sa part l'incompatibilité entre militer dans ses rangs et appartenir à la franc-maçonnerie..
En , lors de son congrès historique de Saragosse où la Confédération nationale du travail (CNT) adopte son projet de communisme libertaire, le « cas » de la franc-maçonnerie est posé, il est décidé d'« une simple recommandation pour que les francs-maçons n’aient pas de poste de responsabilité » dans le syndicat.
thumb|upright|left|Les couleurs de la Confédération nationale du travail (Espagne). Le , dans La Revista Blanca, mensuel publié par Federica Montseny et Federico Urales (qui fut franc-maçon), on peut lire : « Quelle différence y a-t-il entre un bon franc-maçon et un bon anarchiste ? » Et la réponse indique que s’il existe des rapports, le franc-maçon demeure sous l’emprise de « certains préjugés et atavismes dont quelques-uns de type autoritaire, de soumission et de reconnaissance des hiérarchies, qui rendent impossible une similitude dans le domaine spirituel et celui de la conduite »Frank Mintz, « La franc-maçonnerie et la CNT (1936-39) », in « La CNT après Franco 1939-1984 », Fondation Pierre Besnard, 27 avril 2006, lire en ligne..
Horacio Prieto, affirme lui, en ciblant des militants de premier plan de la CNT : « qui se dit anarchiste et se fait franc-maçon sera peut-être un bon franc-maçon mais toujours un pseudo anarchiste »César M. Lorenzo, Horacio Prieto. Mon père, Les éditions libertaires, 2012, pp. 26-27..
Pour l'historien Frank Mintz, en 1984, il devait y avoir peu de francs-maçons dans la CNT et elle n’a eu aucune influence importante sur le développement de la confédération, dont les contradictions internes suffisent amplement à expliquer l’évolution.
Les années 1920-40 upright|thumb|Sébastien Faure.
Animée notamment par Sébastien Faure puis André Colomer de 1922 à 1925, La Revue anarchiste est éditée par l’Union anarchiste.
Dans le numéro 4 (), la revue publie une lettre d'Édouard Lapeyre, ancien maçon, qui affirmant que « La Franc-Maçonnerie est un vieil instrument de progrès, complètement usé », propose un vaste plan de rénovation de l'association, notamment en élargissant la notion de solidarité.. Dans le numéro suivant daté de , il poursuit en soumettant un projet de qu'il nomme : . Leur vocation étant l'extériorisation et l’échange des idées ainsi que leur diffusion dans le public..
Animée par Fernand Fortinde de 1929 à 1936Dictionnaire des anarchistes, « Le Maitron », 2014 : Fernand Fortin., le numéro 8/11 daté de juillet-, publie un article de Pierre Roggers, « Le Rôle de la Franc-Maçonnerie », dans lequel, à propos d'une brochure de René Valfort, « L'Objection de conscience et l'Esprit maçonnique », il déplore l'appartenance d'anarchistes à la franc-maçonnerie. Dans un texte sans complaisance, il s'adonne à une critique virulente de la franc-maçonnerie et met en exergue des points de désaccord irrémédiable qui selon lui entre les deux, ..
Dans le numéro 12 (novembre-), sous le titre « Plaidoyer pour la Franc-Maçonnerie »., Marius Lepage, anarchiste et maçon, répond à Pierre Roggers. Il expose ouvertement son appartenance maçonnique et sa fierté d'appartenir à la franc-maçonnerie, il cite un extrait des paroles du serment maçonnique qui l'engage envers sa famille, les faibles et l'humanité, et doute que tout anarchiste ne puisse les faire siennes.
Dans le numéro 13/15 (janvier-), la revue propose une enquête ouverte à ses lecteurs avec ces deux questions : et .
Les réponses à cette enquête sont publiées dans le numéro de . Elles émanent notamment de Voline et de René Valfort qui met l'accent sur les principes fondamentaux de la franc-maçonnerie (tolérance, fraternité, liberté de pensée, respect de la personne humaine) et considère que la forme d'éducation qu'elle pratique est un progrès utile à l'Humanité. Incitant les anarchistes à ne pas douter de l'utilité de la franc-maçonnerie « vu l’importance qu’ils attachent à l’éducation »..
thumb|upright|Voline en 1927. Voline, militant libertaire ukrainienDomenico Tarizzo, L'anarchie: histoire des mouvements libertaires dans le monde, Seghers, 1978, pp. 137, 207, 224, 240, 322. d'origine juive et théoricien de la synthèse anarchiste, initié en franc-maçonnerie à la loge Clarté du Grand Orient de France à Paris le Sylvain Boulouque, Voline, Itinéraire : une vie, une pensée, n°13, 1996, p. 3-10., affirme catégoriquement que ses qualités d’anarchiste et de franc-maçon sont parfaitement compatibles. En détaillant les nombreux points de convergence, notamment dans la construction, la confrontation des convictions et l’élaboration d'idées ou de solutions. Elle permet aussi selon lui, de faire connaitre la véritable nature des idées anarchistes dans un milieu où l'éducation joue un rôle majeur. Il estime enfin que tout anarchiste soucieux de progresser lui-même et d'aider les autres dans leur éducation gagnerait à faire partie de cette association.
Sous le titre Dédié aux aveugles, la rédaction, tout en laissant le bénéfice du doute à la franc-maçonnerie et aux francs-maçons « sincères » et en reconnaissant n'avoir jamais fréquenté de loge maçonnique, appuyant sa réflexion sur des constats extérieurs, livre en conclusion un commentaire négatif, estimant son orientation réactionnaire, empreinte de courants politiques étatistes et doutant de son évolution future.
Les années 1950-70 En 1957, la revue communiste libertaire Noir et Rouge consacre un numéro entier à répondre à la question Franc-maçonnerie ou anarchie ?..
Dans un article titré Franc-Maçonnerie et mouvement libertaire, Guy BourgeoisDictionnaire des anarchistes, « Le Maitron », 2014 : Guy Bourgeois. répond à la question par ces mots : , page 12...