Le gouvernement Ben Ammar est le dernier gouvernement tunisien formé avant l'indépendance de la Tunisie pendant le protectorat français. C'est lui qui négocie les accords d'autonomie interne, puis le protocole d'indépendance, devenant ainsi le premier gouvernement de la Tunisie indépendante pour quelques semaines.
Contexte Recrudescence des attentats Après la démission du gouvernement de Mohamed Salah Mzali le , c'est le secrétaire général, Georges Dupoizat, qui assure l'intérim et expédie les affaires courantes..
Le pays est au bord de la guerre civile : les accrochages entre l'armée française et les fellagas se multiplient, les attentats terroristes aussi. Le , l'attaque du bureau de vote de Djebel Abiod où se déroulent les élections pour la désignation de deux membres de la Chambre tunisienne d'agriculture du Nord fait cinq morts et de nombreux blessés. Le , c'est un café français qui est pris pour cible à Tebourba laissant un mort et cinq blessés. En représailles, un café maure est mitraillé à Menzel Bouzelfa le causant la mort de trois consommateurs et en blessant sept. Le , un commando tue cinq Français et un Tunisien à Ferryville avant de mitrailler les façades des maisons du quartier européen. Le lendemain, des contre-terroristes de la Main rouge s'attaquent à des cafés maures à Jemmal et El Batan, tuant quatre Tunisiens et en blessant six. Entre le et le , 54 civils français et tunisiens sont tués, ainsi que 21 membres des forces de l'ordre et 53 fellagas.
Mais les attentats ne sont pas tous aveugles : des Tunisiens suspects de collaboration, comme l'avocat Tahar Essafi et le vice-président de la municipalité de Radès, Chadli Sfaxi, sont abattus. Le , c'est le colonel de Benoît de La Paillonne, directeur de l'administration centrale de l'armée tunisienne, qui tombe. Les nationalistes sont visés également : le , le médecin personnel du bey, Abderrahmen Mami, est assassiné...
Nomination de Pierre Mendès France à la présidence du Conseil Le , au lendemain de la démission du gouvernement Mzali, Pierre Mendès France est investi au poste de président du Conseil. Pour montrer l'importance qu'il attache aux problèmes marocains et tunisiens, il transforme l'ancien secrétariat d'État en ministère des Affaires marocaines et tunisiennes, dévolu à Christian Fouchet.. Ce dernier multiplie alors les rencontres avec des interlocuteurs de tous bords, des nationalistes tunisiens aux représentants des Français de Tunisie. pendant que le président du Conseil négocie à Genève la fin du conflit indochinois. Mendès France n'attend pourtant pas la fin des négociations avec le Việt Minh – qui ne s'achèvent que le — pour tenter de ramener le calme en Tunisie. Le , Habib Bourguiba est transféré de l'île de Groix au château de La Ferté à Amilly, à de Paris.. Il peut y recevoir Mohamed Masmoudi, alors représentant du Néo-Destour à Paris, qui rentre de Genève où il a rencontré le président du Conseil. Celui-ci lui annonce qu'il a l'attention de se rendre à Tunis pour y annoncer sa volonté de mettre en place un gouvernement d'union nationale chargé de négocier les conditions d'accès à l'autonomie interne du pays.. Dans le même temps, le , le général Boyer de Latour du Moulin, alors commandant supérieur des troupes en Tunisie, est convoqué à Genève où Mendès France lui propose le poste de résident général de France en remplacement de Pierre Voizard.. Ce dernier est rappelé à Paris le où il apprend son remplacement.. Pour la première fois dans l'histoire du protectorat, un résident général ne prend pas congé du bey au moment de son départOmar Khlifi prétend que cette interdiction de retourner à Tunis avait pour but d'empêcher Pierre Voizard de détruire les preuves de sa collusion avec les tueurs de la Main rouge, selon ..
Voyage de Pierre Mendès France à Tunis Le , Pierre Mendès France arrive à Tunis accompagné du maréchal Alphonse Juin (qui avait déposé Moncef Bey en 1943), de Fouchet et de Yves Perrussel, ancien président du Rassemblement du peuple français à Tunis).. À midi et demi, il est reçu par Lamine Bey, au palais de Carthage où il annonce dans le célèbre discours de Carthage : [...] L'autonomie interne de la Tunisie est reconnue et proclamée sans arrière-pensée par le gouvernement français, qui entend tout à la fois l'affirmer dans son principe et lui permettre dans l'action la consécration du succès.
Le degré d'évolution auquel est parvenu le peuple tunisien – dont nous avons lieu de nous réjouir d'autant plus que nous y avons largement contribué – la valeur remarquable de ses élites, justifient que ce peuple soit appelé à gérer lui-même ses propres affaires.
C'est pourquoi nous sommes prêts à transférer à des personnes et à des institutions tunisiennes l'exercice interne de la souveraineté.
Dès maintenant, si tel est votre désir, un nouveau gouvernement peut être constitué qui, outre la gestion des affaires de la Régence, sera chargé de négocier en votre nom avec le gouvernement français les conventions destinées à fixer clairement les droits des uns et des autres [...]
Les Français, en échange de leurs services passés et présents, du rôle qu'ils peuvent et doivent jouer dans l'avenir, ont acquis le droit de vivre et de travailler en Tunisie, droit dont personne ne songe à les priver [...]
Outre la part qu'ils pourront prendre notamment à la vie municipale, à la représentation et à la défense de leurs intérêts au sein d'assemblées qui leur seront propres, les Français doivent avoir les moyens pratiques de faire assurer le respect des règles de droit inscrites en leur faveur dans les conventions [...]
Comme vous-mêmes, j'ai le droit d'espérer qu'un terme sera mis maintenant aux violences. S'il fallait affecter plus de moyens pour les maîtriser, le gouvernement français n'hésiterait pas à envoyer tous les renforts nécessaires. Si de nouveaux attentats venaient endeuiller ce pays, les sanctions, je dois le dire loyalement, seraient d'une rigueur que ne mitigerait aucun ménagement [...]..
Aziz Djellouli est contacté pour prendre le poste de grand vizir mais il refuse ; c'est donc Tahar Ben Ammar, alors président de la Chambre d'agriculture tunisienne, qui accepte la fonction. Le choix de ses ministres est alors l'objet de discussions serrées car le gouvernement français refuse la présence des membres du gouvernement Chenik qui avaient signé la requête tunisienne auprès de l'Organisation des Nations unies en 1952. De plus, le nombre de membres du Néo-Destour doit d'abord être limité à deux puis est finalement porté à quatre.. À cette date, le Néo-Destour est toujours interdit et il faut attendre le pour voir abrogé l'arrêté du qui l'avait dissous..
Composition Le , la composition initiale du gouvernement est annoncée. : Tahar Ben Ammar : grand vizir ; Aziz DjellouliSa biographie publiée par La Dépêche tunisienne indique qu'il est né le 14 décembre 1896 et qu'il a été caïd à partir de 1925, dans le territoire des Aradh, à Bizerte, à Sousse et à Sfax, Cheikh El Médina en 1942 et ministre des Habous en 1943. : ministre d'État (indépendant) ; Mongi Slim : ministre d'État (destourien) ; Chedly RehaïemNé à Béja en 1910, Chedly Rehaïem est connu comme un militant socialiste, membre de la SFIO. : ministre des Transports (socialiste) ; Ali BelhadjNé le à Medjez el-Bab, Ali Belhadj décède quelques jours après sa nomination selon le journal Al Ousbouâ du 26 septembre 1955. : ministre de l'Agriculture (indépendant) ; Sadok Mokaddem : ministre de la Justice (destourien) ; Tahar Zaouche : ministre de la Santé (indépendant) ; Mohamed MasmoudiMohamed Masmoudi est le plus jeune membre du gouvernement : il est alors âgé de 25 ans. : ministre d'État (destourien) ; Hédi Nouira : ministre du Commerce (destourien) ; Naceur Ben SaïdSa biographie publiée par La Dépêche tunisienne indique qu'il est né en 1889 à Kébili, qu'il a étudié au lycée Alaoui, au lycée Carnot puis à Saint-Cyr et qu'il a été caïd à Sfax de 1941 à 1947. Qualifié d'homme intègre, il laisserait partout un excellent souvenir parmi la population dont il a la responsabilité. : ministre de l'Urbanisme et de l'Habitat (indépendant).
Comme dans le gouvernement précédent, les portefeuilles des Finances, Travaux Publics, Enseignement et PTT restent aux mains de directeurs français ayant rang de ministre : Jean-Gaston Fraissé : directeur des finances ; Jean Mathieu : directeur des travaux publics ; Lucien Paye : directeur de l'instruction publique et des beaux-arts ; André Blanchard : directeur des PTT.
Après le décès d'Ali Belhadj, Tahar Ben Ammar assure l'interim au ministère de l'Agriculture..
Négociations des conventions sur l'autonomie interne Début des négociations Les négociations débutent à Tunis le entre Tahar Ben Ammar, Aziz Djellouli, Mongi Slim, Mohamed Masmoudi et Christian Fouchet. et se poursuivent à Paris le sous la conduite des trois ministres d'État accompagnés de leurs chefs de cabinet (Ahmed Mestiri, Abderrazak Rassaa et Béchir Ben Yahmed), de Habib El Mekki (chargé de mission) et de cinq experts Albert Bessis (ancien bâtonnier de l'ordre des avocats et ancien rapporteur du budget au Grand Conseil), Mokhtar Latiri (ancien élève de l'École polytechnique, ingénieur principal, chef de la division des travaux publics de Sousse), Mahmoud Khiari (président de la Fédération générale des fonctionnaires), Mahmoud Messadi (agrégé, professeur à l'Institut des hautes études de Tunis) et Mohamed El Abed Mzali (agrégé, sous-directeur de la direction de l'Instruction publique)..
Entre les Français qui considèrent l'autonomie interne comme un aboutissement et les Tunisiens qui n'y voient qu'une étape vers l'indépendance, les marchandages sont âpres. Les principaux points de blocage sont le statut des territoires du Sud alors sous contrôle militaire, la représentation des Français dans les institutions et, surtout, la direction des services d'ordre. Les répressions policières des dernières années ont laissé un goût amer aux nationalistes qui veulent se prémunir contre cette menace. Mais les Français veulent garder cette garantie contre les débordements dont pourraient être victimes les populations européennes.. Le problème des fellagas est là pour rappeler la nécessité de forces de police efficaces.
Problème des fellagas Bilan des combats Malgré les annonces de Pierre Mendès France, les fellagas n'avaient pas suspendu la lutte armée. Le début des négociations le avait d'ailleurs coïncidé avec un grave accrochage entre militaires et rebelles au Djebel Arbata, près de Makthar. Entre le et le , on déplore 42 civils tués ainsi que 34 soldats ou policiers et 147 fellagas..
Le , Boyer de Latour propose d'accorder l'aman aux combattants qui déposeraient les armes mais son appel n'est pas entendu.. Les combats s'intensifient avec l'arrivée de renforts de troupes françaises en provenance d'Indochine.
Tout le monde est conscient que seul un mot d'ordre du Néo-Destour pourrait convaincre les fellagas d'arrêter le combat mais opposants et partisans d'une cessation de la lutte armée s'affrontent au sein du parti.
Oppositions au sein du Néo-Destour Habib Bourguiba est partisan d'un arrêt des combats afin d'accélérer la négociation des conventions. Il est conscient que les actions terroristes ne font que renforcer les opposants à Mendès France qui veulent abandonner la voie des réformes. Les gouvernements de la Quatrième République sont à la merci de marchandages politiques et beaucoup de députés français s'impatientent devant une situation toujours aussi instable en Tunisie malgré toutes les promesses faites. La chute du gouvernement pourrait tout remettre en cause.