Le Maître E. S. (anciennement appelé Maître de 1466) est un graveur, orfèvre et dessinateur allemand anonyme du gothique tardif, né vers 1420 et mort vers 1468, actif dans la région du Rhin supérieurNotice du « Maître E.S. (1420?-1468?) » sur data.bnf.fr. Lire en ligne. Page consultée le 8 mars 2013.

Le nom de convention qui lui a été attribué par les historiens d'art provient du monogramme « E. S. » qui apparaît sur dix-huit de ses gravures. Il a d'ailleurs pu être tenu comme le premier graveur à signer ses œuvres — même si cette interprétation des initiales reste sujette à caution. À côté de deux dessins qui lui sont attribués selon un consensus unanime, 318 gravures au moins sont aujourd'hui considérées comme de sa main.

Issu de la deuxième génération des graveurs sur métal, pionnier de la gravure au burin, il est le graveur allemand le plus remarquable avant Martin Schongauer, puis Albrecht Dürer.

Biographie

Le graveur désigné dans l'histoire de l'art par le nom de convention de « Maître E. S. » est un artiste anonyme du milieu du , connu uniquement à travers ses œuvres : aucun nom, ni aucune source écrite comportant des données biographiques le concernant n'ont été à ce jour identifiées.

Désignation conventionnelle

Les initiales qui servent à le désigner font référence aux dix-huit de ses trois cent dix-huit gravures actuellement attribuées portant, soit les deux lettres « E. S. » en majuscules (L. 51, 56, 57, 65, 150, 158, selon le classement établi par Max Lehrs en 1910 et qui continue de faire autorité), soit un « e » minuscule et un « S » majuscule (L. 61, 76, 190), soit « e s » en minuscules (L. 164), soit la seule lettre « E », là encore aussi bien en majuscule (L. 81, 60, 187, 309) qu'en minuscule (L. 72, 96, 99), également inversée (L. 15). Jamais le « S » n'apparaît seul.

Interprétées comme un monogramme, ces initiales ont suscité de nombreuses hypothèses, sans qu'aucune ne s'avère réellement satisfaisante. On a ainsi avancé les noms d'Erhard Schön, E. Stern, Egidius Stechlin, Erhard Schongauer, Endres Silbernagel, ou encore Erwin von Stege, maître des médailles de l'empereur Frédéric III. La lettre « S » a également pu être considérée comme l'initiale, non d'un nom de famille, mais d'un lieu : ainsi Max Geisberg propose d'y voir la marque d'un maître de Strasbourg.

En 1988, l'historien d'art Horst Appuhn remet en question l'idée d'un monogramme désignant les initiales d'un maître, et avance l'hypothèse d'une référence au monastère bénédictin d'Einsiedeln, actuellement situé en Suisse. Il s'appuie pour cela sur les trois gravures de la Madone d'Einsiedeln datées de 1466 (L. 81, 72 et 68), et créées selon toute vraisemblance à l'occasion d'un important pèlerinage. La lettre « E » renverrait alors à « Einsiedeln », et le « S », par exemple, à l'initiale de « sanctum » (« le lieu saint »), de « Schwyz » (« la Suisse »), ou encore de « solitudo » (« la solitude »), traduction latinisée d'« Einsiedeln ».

1466 et 1467, et les problèmes de datation

En plus des initiales, quatorze des gravures attribuées au maître présentent des dates : quatre mentionnent « 1466 » (L. 68, 72, 81 et 149), ce qui a pu lui donner l'autre nom de convention de « Maître de 1466Notice d'autorité Sudoc. Lire en ligne. Page consultée le juin 2013 », et dix l'année suivante, « 1467 » (L. 51, 56, 60, 61, 76, 96, 150, 154, 158, 190). Une autre gravure est datée de 1461 (Sainte Barbe, L. 164)Notice et reproduction sur le site du British Museum. Voir en ligne. Page consultée le 23 juillet 2013.

Selon l'opinion la plus répandue parmi les historiens d'art, ces années 1466 et 1467 seraient les dernières de la vie du Maître, dans la mesure où elles correspondent à sa manière la plus aboutie. De là, on en a déduit la date approximative de sa mort, et le classement chronologique de ses œuvres : Max Lehrs comme Max Geisberg ont alors placé près de la moitié des gravures du Maître autour de ces deux années, pour une carrière évaluée à vingt ans environ.

Max Lehrs propose d'expliquer l'apparition spectaculaire d'un monogramme et d'une date sur des œuvres tardives, à une époque où les gravures étaient encore anonymes, en y voyant le signe d'un maître au faîte de sa carrière, désormais confiant dans sa renommée et sa réputation, cité par . Pour Horst Appuhn cependant, ces hypothèses ne vont pas sans poser problème. Tout d'abord, il juge peu convaincante l'idée d'une abondante production — de près de cent cinquante gravures — en deux années seulement, alors que l'autre moitié se répartirait sur l'ensemble des vingt années restantes. De plus, il insiste sur le fait que la date de 1466 correspond à l'année du jubilé marquant le de la reconnaissance, par le pape Léon VIII, de la consécration angélique de la chapelle mariale d'Einsiedeln : aussi pourrait-elle renvoyer, non à la vie du graveur, mais bien plutôt à la destination précise des gravures, vendues comme images pieuses aux pèlerins se rendant au monastère. Il propose donc d'y voir des commandes effectuées par l'abbé Gerold von Hohensax, qui dirigeait alors l'abbaye, pour éclairer d'un jour nouveau la signification des initiales et des dates, commémorant un événement — et pouvant même être présentes sur des œuvres réalisées quelques années après les fêtes du jubilé.

Ceci viendrait donc nuancer, plus que totalement infirmer, l'hypothèse généralement avancée d'un atelier, et donc de graveurs aux techniques non totalement homogènes, pour expliquer les différences stylistiques notables entre des œuvres jusqu'alors tenues pour chronologiquement proches.

Origine, influences et formation

D'après le dialecte alémanique dans lequel sont rédigées les inscriptions que comportent ses œuvres, ses caractéristiques stylistiques et iconographiques, les blasons qu'il représente, le filigrane de son papier, ainsi que l'influence stylistique qu'il a exercée sur les autres ateliers et artistes, on en a conclu qu'il avait été actif dans la région du Rhin supérieur au milieu du .

Les différentes hypothèses font débuter l'activité de Maître E. S. à partir de la fin des années 1440, et placent l'essentiel de son œuvre entre 1450 et 1468, aussi bien à Constance ou dans la région du lac de Constance qu'à Bâle ou au nord de la Suisse, puis plus tard à Strasbourg. Des études comparatives ont prouvé une influence stylistique de la part des peintres primitifs flamands tels que Rogier van der Weyden ou Dirk Bouts, ou encore du suisse Konrad Witz, mais aussi d'artistes strasbourgeois tels que le sculpteur Nicolas Gerhaert de Leyde et le Maître de la Passion de KarlsruhePierre Vaisse, « Maître de la Passion de Karlsruhe ( tiers ) », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Lire en ligne. Page consultée le 11 juin 2013. Si la comparaison avec le Maître des Cartes à jouer, l'un des premiers graveurs allemands actuellement reconnus, mène parfois à établir une filiation entre les deux artistes, celle-ci n'est pas toujours tenue pour nécessaire, dans la mesure où la formation d'orfèvre qui lui est généralement supposée peut suffire à expliquer le développement de son œuvre.

Un faisceau d'indices concordants dénote en effet une formation d'orfèvre plutôt que de peintre. Sa pratique du burin depuis ses premières œuvres prouve notamment une réelle familiarité avec un outil associé à l'orfèvrerie, et certaines gravures révèlent l'utilisation d'un poinçon d'orfèvre, par exemple pour marquer les cercles ornant la bordure de la robe de Dalila dans Dalila coupant la chevelure de Samson (L. 6). Et si l'on connaît de lui deux représentations de saint Éloi, le saint patron des orfèvres (L. 141-142), une partie de ses gravures est clairement destinée à servir de modèles à des travaux d'orfèvrerie (L. 193-201 et L. 306-317), et classée comme telle par Max Lehrs.

Atelier et suiveur Le graveur et orfèvre Israhel van Meckenem le Jeune (actif de 1465 à sa mort, en 1503) semble être entré dans l'atelier de Maître E. S. à la fin de la carrière de ce dernier, peut-être en tant que principal assistant. Cent quarante-cinq gravures de van Meckenem sont en effet des copies de Maître E. S., dont il acquiert à sa mort quarante-et-une plaques de cuivre gravées, qu'il retouche et sur lesquelles il ajoute sa propre signatureJacques Foucart, « Van Meckenem Israël (av. 1450-apr. 1517) », Encyclopædia Universalis [en ligne]. Lire en ligne. Page consultée le 11 juin 2013. Il peut aussi réinterpréter des gravures existantes pour les insérer dans un nouvel ensemble : la scène centrale de la gravure circulaire de van Meckenem représentant un Couple de musicien à la fontaine est par exemple directement copiée de Maître E. S. (L. 103), mais est signée « Israhel » et est entourée d'une large bordure ornementale qui n'existe pas dans l'originalAlan Shestack, Fifteenth Century Engravings of Northern Europe, catalogue d'exposition, National Gallery of Art, Washington D.C., 1968, , cité sur le site du British Museum. Lire en ligne. Page consultée le 10 juin 2013.

Contexte historique et artistique L'apparition de la gravure sur bois et sur cuivre

L'apparition et l'essor de la gravure en Europe, d'abord sur bois (xylographie) puis sur métal (chalcographie) au cours du ont été rendus possibles, tout d'abord, par une production suffisamment intensive, à partir de la fin du , de papier comme support bien mieux adapté à l'imprimerie que le parchemin fragile, coûteux, et absorbant relativement mal les couleurs. Dans la mesure où la gravure a bouleversé le rapport à l' en permettant sa reproduction mécanique, et donc sa diffusion de masse à moindres coûts, elle peut être tenue parmi les plus importantes innovations de l'histoire de l'art du .

L'impression sur papier découle selon toute vraisemblance de l'artisanat des tissus imprimés, pour des vêtements, tentures ou draperies, les deux procédés xylographiques étant similaires. Les artisans gravaient d'abord en relief une matrice en bois selon la technique de la taille d'épargne — en évidant le bois pour obtenir un négatif de l'image souhaitée —, encraient celle-ci, et la pressait, d'abord à la main, soit sur des étoffes, soit sur du papier. En inversant le procédé, les orfèvres de la région du Rhin supérieur ont inventé, autour des années 1430-1440, la gravure sur cuivre, et l'impression en taille douce : le dessin original était directement gravé dans le métal incisé à l'aide d'un burin, la plaque encrée, puis essuyée afin que la couleur ne reste que dans les creux, et enfin pressée, mécaniquement, sur des feuilles de papier préalablement humidifiées afin de faire sortir l'encre des sillons.

Les premières gravures sur bois, à la fin du , sont principalement des images de dévotion sur feuilles volantes. Ce procédé de reproduction relativement simple et peu coûteux a donné lieu aux premières diffusions de masse. À partir du apparaissent également, en Allemagne et en Hollande, les Blockbücher, livres de dévotion alliant le texte et les images gravés sur la même plaque de bois. Les gravures sur cuivre en revanche, tenues comme plus nobles, exigeant un procédé d'impression plus complexe, et donc plus onéreuses, s'adressaient essentiellement à un public plus riche et cultivé, indépendant du clergé et de la noblesse. Comme elles nécessitaient une technique d'impression distincte de celle des textes obtenus par xylographie, elles ont essentiellement donné lieu à des feuillets isolés, indépendants de la publication des livres, et illustrant des thèmes aussi bien religieux que profanes, correspondant aux préoccupations de cette classe bourgeoise émergente.