La transparence démocratique est une idéologie des démocraties modernes, selon laquelle toutes les informations en rapport avec la politique doivent être accessibles à tous.

Cette exigence ne s'étend cependant pas à tous les domaines : si les décisions des juges doivent en donner les motifs, les délibérations des jurys, ou celles du gouvernement réuni en conseil sont partout secrètes. Il en va de même, la plupart du temps, chaque fois qu'on désire permettre aux participants d'une instance de décision d'hésiter, de changer d'avis, d'échapper aux pressions de l'extérieur. Elle vise, par contre, les faits hors de l'action publique qui pourraient influer sur les intérêts pécuniaires ou affectifs de ceux qui y participent ou permettent de mettre en cause leur sincérité ou leur moralité. La nécessité de la transparence sert de justification à des transgressions du caractère privé d'aspects intimes de la vie.

Histoire On fait remonter à la démocratie athénienne l'exigence de transparence, avec l'obligation, pour les magistrats, de rendre publiquement compte de l'exécution de leur charge ; cependant, Nicole Loraux conclut de l'étude des textes que .

Cependant, la République romaine sacrifiait à Angerona, déesse du secret ; et depuis la Renaissance, l'idéal politique implique la dissimulation. Si le pouvoir politique n'est pas du domaine du sacré, qui dit ce qu'il sait et ce qu'il veut, perd. C'est pourquoi ceux qui participent en second à l'exercice du pouvoir se nomment Conseiller secret ou secrétaire.

Historiquement, note l'historien Christophe de Voogd. En effet, et malgré la diversité du protestantisme, cette idée est liée à la Réforme protestante, des sociétés protestantes. . Sans idéaliser ce modèle, l'historien poursuit son raisonnement en notant que des conflits d'intérêts, des affaires ou de liens publics-privés existent également mais qui sont sanctionnés plus légèrement, par exemple avec des travaux d'intérêt général () mais entraînant des démissions quasi automatiques, par exemple pour des élus utilisant leur carte de crédit professionnelle dans un usage privé ou pour conduite en état d'ivresse..

Dans les pays scandinaves, ce principe existe officiellement depuis le Voir le site officiel regeringen.se (en suédois).. En Suède par exemple, le droit d’accès aux informations des pouvoirs publics est garanti dès 1766, grâce aux efforts du philosophe libéral Anders Chydenius. Tout citoyen suédois peut ainsi, par exemple, obtenir sur demande écrite les déclarations d’impôts de son voisinVoir le site "Kollainkomst" (en suédois). . Information relevant, presque partout ailleurs, de la vie privée. Le site hitta.se (« trouve-le »), un genre de « Pages Jaunes » évolué qui propose des vues d’immeubles et révèle numéro de téléphone et adresse postale de n'importe qui, est en 2010 .

Symptomatiquement, le principe suédois figure en préambule d’un texte consacré à la liberté de la PresseVoir le texte original (en suédois)., confirmant que la transparence démocratique cherche à la généraliser. L’image-même de la transparence rappelle la métaphore de la lumière-vérité, à la fin du « J’accuse » de Zola par exemple. « Lumière » pour laquelle il prend le risque de braver la justice française, en usant d’une lettre ouverte pour partager les informations qu’il a concernant l’innocence de Dreyfus : .

En France, cette volonté politique s’est d’abord manifestée dans l’article 10 de la loi -753 du sur . Mais il a fallu attendre l’essor de l'Internet pour une mise à la disposition du public gratuite, et fonctionnelle, de certaines données, et la création pour cela du site Legifrance en 2002. Depuis, à la suite de certaines communautés d’agglomération françaises, l’effort a été intensifié et diversifié pour diffuser le plus largement des « données ouvertes » (Open Data), ce qui a culminé avec le lancement fin 2011 du portail EtalabVoir le site etalab.gouv.fr. , directement placé sous la responsabilité du Premier ministre.

Pour marquer son premier anniversaire, on pouvait d’ailleurs lire une revendication explicite de l’idéal de transparence, qui apparaît ainsi officiellement : . Ainsi le champ lexical de l’ouverture (Données ouvertes / Licence Ouverte) s’inscrit-il dans le cadre de cette transparence démocratique, débouchant assez naturellement sur la notion de « Licence libre » ou « Logiciel libre », posant alors la question de la gratuité face aux logiques de marché.

Fait marquant, le Président François Hollande a fait signer, à peine élu, lors du premier Conseil des ministres du , une « charte de déontologie » qui stipule : .

Barbara Romagnan, députée du Doubs, a décidé de publier sur son blog le détail de l'usage qu'elle fait de la réserve parlementaire qui lui est allouée, le Voir son blog.. Ce geste, fait au nom de l'équité et de la transparence, a lancé un mouvement général encouragé par le journal Libération qui publie le lendemain des cartes interactives sous le titre Voir les cartes mises à jour.. , les données fournies par (au ) alimentent en temps réel ces infographies, dans une expérience originale de transparence politique collective.

Usages technologiques et usagers Des outils techniques semblent avoir été inventés exprès pour promouvoir et permettre, dans les faits, la réalisation maximale de la transparence démocratique : l’Internet, les caméras de surveillance, le téléphone portable… Les utopies de la transparence ont d’ailleurs toujours rêvé des dispositifs techniques idéaux. On peut ainsi songer au panoptique de Bentham, destiné à surveiller un prisonnier vu à tout instant par ses gardiens (et qui annonce le dispositif de certaines émissions de téléréalité).

Le réseau mondial semble irremplaçable de ce point de vue, car il est ouvert à tous, non centralisé, difficilement censurable à grande échelle. L’outil exemplaire de la transparence démocratique serait plus exactement un moteur de recherche : toute information étant accessible potentiellement d’un clic, sans contrôle ni limitations. Pourtant, sa tâche est aussi de trier la masse colossale des données, de les hiérarchiser, ce qui montre l’illusion d’une simple accumulation pêle-mêle. Il s’agit dès lors de ménager la transparence, c'est-à-dire l’absence d’intervention dans la collecte, et la clarté, avec la préparation d’un usage intelligent des informations fournies. On remarquera justement que des polémiques ont tantôt reproché à l’entreprise Google de tricher avec cette neutralité, comme lorsqu’elle a renoncé à se défendre de la censure en ChineVoir un article du Monde du 08/01/2013. , tantôt de laisser disponibles l’accès à des articles de la presse, devenus payant normalement, pour récupérer à bon compte l’intérêt suscité par leur lectureVoir l'accord finalement signé et le fonds de 60 millions d'euros..

Il est frappant de constater combien les usages de ces moyens techniques vont dans le sens de toujours plus de transparence, sans que l’on sache bien qui est responsable de cette évolution rapide, les outils ou les usagers. L’engouement pour les réseaux sociaux repose ainsi sur leur facilité à faire-part à un grand nombre de personnes, partiellement sélectionnées, des informations personnelles voire intimes (Facebook, Twitter, etc). Le téléphone portable, de son côté, fait sauter les limites coutumières entre vie privée/vie publique, tant il incite à poursuivre des conversations intimes dans la rue. Et à chaque fois, les usagers sont volontaires dans cette orientation vers plus de mise à nu et de transparence, sans y être forcés comme l’avait craint les dystopies du type 1984. Un article dans The Gazette de Montréal, proposait de distinguer les « générations parents », plutôt rétifs à la communication des informations, et la « génération transparents », passée dans le monde de la transparence, soulignant un fossé qui se creuse au sein de la sociétéTraduit dans Courrier International , mars 2010, ..

La Commission européenne a publié le un rapport sous-titré , recommandant de généraliser le libre accès, c'est-à-dire l'accès gratuit pour les articles de recherche publiés sur fonds publics. La polémique a rebondi au mois de , en particulier par une tribune dans le journal le Monde signée . Au nom de la démocratie du savoir, ses signataires s'enthousiasment pour un qu'ils appellent de leurs vœux, ce qui montre les enjeux transversaux que les nouveaux moyens technologiques soulèvent du point de vue de la transparence des connaissances.

Transparence opposée aux gouvernements Ces outils peuvent être investis dans une logique consciente, comme ce fut le cas pour l’organisation Wikileaks. Leur publication d’informations diplomatiques confidentielles durant l’année 2007, relayée en par de grands journaux dans le monde, a usé de la puissance décentralisée de l’Internet pour servir de réservoir virtuel, hors d’atteinte des lois de tel ou tel pays. La transparence démocratique est alors vue comme la seule loi supranationale ayant une autorité suprême, rien ne devant empêcher cette mise à disposition universelle.

L’association Transparency international revendique par son nom, évoquant Amnesty International qui lutte contre les abus de pouvoirs d’états policiers, une mission de vigilance. déclare-t-on sur son siteVoir "Qui sommes-nous?" sur le site officiel. . Elle s’engage principalement contre la corruption, repérée comme un opérateur d’opacité spécialement retors.

Critique de la transparence illimitée L’affaire Wikileaks a cependant mis en lumière les limites d’une transparence radicale. En effet, la diplomatie ne peut, presque par définition selon certaines analyses, s’accommoder d’une levée du secret constitutif de sa démarche. L’ancien ministre Hubert Védrine déclare ainsi : . Parmi les polémiques, on notera le débat autour de la position de Libération, qu’analyse le site de l’association Action-CRItique-MEDias (Acrimed)Voir l'article "La tempête WikiLeaks et la girouette Libération". .

Plus généralement, la transparence ressortit à ces mouvements conçus comme illimités par définition, ce qui les rend déjà justiciables d’une critique de cette nature à l’évidence aporétique. Le rejet de la « tyrannie de la transparence » se comprend de la sorte : si elle s’impose partout comme une idéologie toute puissante, alors ce qui était une possibilité offerte à certains (mettre par exemple à jour son « profil » sur un site de réseau social), devient de l’ordre d’une injonction qui pèse sur chacun, d’essence totalitaire. Le juriste Lawrence Lessing a conspué sous le terme de « mouvement de la transparence nue » un dogme naïf : . Jean-Denis Bredin souligne ainsi que la transparence peut se retourner contre l’état de droit qu’elle semblait si bien servir. .

Et c’est finalement une critique de fond qui s’exprime en reprochant à la transparence de se leurrer sur les mérites, supposés, de la disparition forcenée du secret. Refusant le reproche de régresser alors forcément vers la censure et l’état policier, le black-out informationnel et la complaisance envers les complots, cette posture argumentative revient à défendre la nécessité de l’intimité, dans le domaine aussi bien psychologique que du fonctionnement social, et du secret, au sens psychanalytique ou diplomatique, et ce de manière irréductible.

Notes et références

Annexes Bibliographie . . . . Courrier International, , « La tyrannie de la transparence », 2010. Nicole Aubert et Claudine Harcoche, Les tyrannies de la visibilité : le visible et l'invisible dans les sociétés contemporaines, Eres, 2014. Philippe Guibert, La Tyrannie de la visibilité : un nouveau culte démocratique, VA Éditions, 2020.

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