Le Conte du tsar Saltan (dont le titre complet est « Le Conte du tsar Saltan, de son fils, glorieux et puissant preux le prince Gvidon Saltanovitch et de la très-belle princesse-cygne »En ; . Les noms du tsar (« Салтан ») et de son fils (« Гвидон ») se prononcent respectivement Saltane et Gvidone en russe.) est un long conte merveilleux en vers, rythmés et rimés, écrit par Alexandre Pouchkine en 1831. Librement inspiré d'un conte traditionnel russe, il constitue la source de l'opéra fantastique du même nom, composé en 1899-1900 par Nikolaï Rimski-Korsakov pour le centenaire de la naissance du poète.

Cette œuvre est très célèbre en ex-URSS et de nombreux russophones en connaissent des passages entiers par cœur.

Historique Le Conte du Tsar Saltan a été écrit par Pouchkine en 1831, et publié pour la première fois en 1832, d'après un conte édité par Vladimir Dahl. On sait qu'à l'origine, Pouchkine avait envisagé d'écrire le conte en alternant vers et prose, mais qu'il avait ensuite abandonné cette idée Commentaire de S.M. Bondi sur le conte du Tsar Saltan. Il aurait produit deux variantes différentes du texte (dont une esquisse dès 1822 à Kichinev, et une autre version pendant son exil à Mikhaïlovskoïe, dans la province de Pskov, en 1824-1825) avant de s'arrêter à sa formulation définitive, qui complète et modifie l'histoire originelle tout en conservant son caractère populaire russe. La question des sources des contes de Pouchkine a été étudiée par M.K. Azadovsky (voir Liens externes).

Structure Le poème comporte 996 vers réguliersCe n'est pas le cas d'un autre conte de Pouchkine, le Conte du Pêcheur et du Petit poisson, de forme plus libre. et est divisé en 27 parties séparées typographiquement, de longueur inégale (de 8 à 96 vers). Le mètre utilisé est le chorée (aussi appelé trochée), de 7 ou 8 syllabes, accentué sur les syllabes impaires (1, 3, 5, 7), ce qui donne à l'ensemble une tonalité légère et sautillanteBien que le vers français ne soit pas accentué comme le vers russe, celui qui se rapproche le plus de ce mètre est l'heptasyllabe, utilisé notamment par Ronsard, Malherbe (ex : Enfin après les tempêtes / Nous voici rendus au port / Enfin nous voyons nos têtes / Hors de l'injure du sort) ou Verlaine. La traduction française du poème par Ivan Mignot (voir Bibliographie) restitue d'ailleurs le système du vers pouchkinien : heptasyllabes à rimes plates (Trois belles en devisant / Filaient un jour de printemps...) qui s'accorde au contenu, tout en facilitant la mémorisation du poème. Le système de rimes utilisé est celui des rimes plates (ou suivies).

Se conformant à la structure traditionnelle des contes, le poème comporte des passages répétés à plusieurs reprises, avec quelques variantes.

Voici un exemple de passage récurrent, avec indication de l'accentuation (vers 281-284) : Vietier viesielo choumit, Soudno viesielo biejit Mimo ostrova Bouïana, K tstarstvou slavnovo Saltana (...) (Le vent chante allègrement / Le vaisseau file gaiement / Par-delà l'île Bouïane / Vers l'illustre roi SaltanLittéralement : vers le royaume de l'illustre Saltan, le russe étant plus concis.).

Du point de vue du sens, le poème peut être divisé grosso modo en trois parties : vers 1-222 : conception, naissance, jeunesse et accession au pouvoir du prince Gvidone vers 223-732 : allers-retours entre l'île Bouïane et le royaume du tsar Saltan vers 733-996 : mariage du prince Gvidone et retrouvailles avec son père.

Thème général thumb|left|Couverture du Conte du tsar Saltan, par Bilibine (1905)Sauf indication contraire, les illustrations de cet article sont dues à Ivan Bilibine. Le tsar Saltan choisit sa femme parmi trois sœurs, nommant les deux autres cuisinière et tisserande à la cour. Celles-ci, jalouses, font en sorte que lorsqu'en l'absence de son mari la tsarine donne naissance à un fils, le futur prince Gvidone, elle soit jetée à la mer avec son fils dans un tonneau.

La mer prend pitié des infortunés et les dépose sur le rivage de la lointaine île Bouïane. Le fils, qui a grandi à l'intérieur du tonneau, part à la chasse et sauve des griffes d'un rapace un cygne, qui s'avère être une jeune fille ensorcelée.

Le cygne fait surgir une ville dont Gvidone sera le prince, mais celui-ci se languit de son pays. Le cygne le transforme en moustique, ce qui lui permet d'arriver caché à bord d'un navire marchand dans le royaume de son père (qui croit sa femme et son fils morts), royaume qu'il visitera ainsi à trois reprises. Les marchands évoquent devant le tsar Saltan les merveilles de l'île Bouïane et lui transmettent l'invitation de Gvidone, mais les deux sœurs et leur mère parviennent à chaque fois à dissuader le tsar d'entreprendre le voyage en évoquant des prodiges encore plus grands, que le cygne fait ensuite apparaître effectivement sur Bouïane. Gvidone, sous l'apparence d'un moustique, puis d'un bourdon, se venge d'elles en les piquant au visage avant de regagner son île.

Lorsque Gvidone exprime le désir d'épouser une princesse à la beauté fabuleuse évoquée par les commères, le cygne se révèle comme étant lui-même cette princesse, et Gvidone l'épouse. Saltan finit par accepter l'invitation, et, bouleversé de joie, reconnaît sa femme et découvre son fils et sa jeune épouse.

Détail des parties de l'œuvre De la conception à l'accession au pouvoir du prince Gvidone Vers 1-14 : les trois sœurs Trois jeunes filles sœurs devisent à la fenêtre, évoquant ce qu'elles feraient si elles étaient tsarines : l'une offrirait un festin général, la seconde tisserait du drap pour le monde entier, la troisième donnerait au tsar un fils qui deviendrait un bogatyr (preux chevalier).

Vers 15-32 : le choix du tsar Saltan Le tsar Saltan, qui a tout entendu derrière la porte, est charmé par le projet de la troisième jeune fille et décide de l'épouser et de lui faire l'enfant en question. Quant à ses deux sœurs, il leur suggère de les suivre, respectivement en tant que tisserande et cuisinièreEn russe : ткачиха et повариха..

Vers 33-49 : les noces du tsar Saltan Le soir même, le tsar donne un festin pour célébrer ses noces, puis rejoint au lit sa jeune épouse qu'il rend enceinte, tandis que les deux sœurs étouffent de dépit.

Vers 50-72 : la naissance d'un fils Cependant, le tsar Saltan doit retourner à la guerre, en enjoignant à son épouse de bien veiller sur elle-même. Tandis qu'il guerroie, elle donne naissance à un fils, et envoie un messager annoncer la nouvelle au tsar. Les deux sœurs, aidées par leur mère, la Babarikha, interceptent le message et le remplacent par un autre, disant que la tsarine a mis au jour une bête inconnue et repoussanteLe texte dit : « la tsarine a enfanté pendant la nuit : ce n'est ni un fils, ni une fille, ni souriceau, ni grenouille, c'est une petite bête sauvage inconnue »..

Vers 73-80 : la colère du tsar À cette nouvelle, le tsar, de rage, veut d'abord faire pendre le messager, mais se ravise et fait répondre à sa femme qu'elle attende sa décision à son retour.

Vers 81-106 : la mère et l'enfant sont jetés à la mer thumb|left|« Le tonneau vogue sur l'onde. » Les deux sœurs et la Babarikha interceptent cette fois encore le message et le remplacent par un autre, ordonnant aux boyards de la cour de jeter la tsarine et le tsarévitch à la mer. Les boyards s'exécutent à contre-cœur, enferment la mère et l'enfant dans un tonneau qu'ils jettent dans les flotsCe motif est très répandu dans le folklore de toute l'Europe et très ancien : on le trouve par exemple déjà dans le mythe grec de Persée..

Vers 107-138 : la mer miséricordieuse thumb|upright|L'île Bouïane Dans le tonneau ballotté par les vagues, la mère se lamente, tandis que l'enfant grandit à vue d'œilНе по дням, а по часам, « Non pas de jour en jour, mais d'heure en heure », expression directement empruntée aux contes traditionnels. Celui-ci prie alors « la vague » de les rejeter sur le rivage, et la mer les y dépose en effet doucement. Le fils brise le couvercle du tonneau d'un coup de tête, et avec sa mère ils mettent pied à terre.

Vers 139-152 : la découverte de l'île Bouïane Ils découvrent qu'ils sont sur une île – l'île Bouïane –, où sur une colline pousse un chêne. Le jeune homme fabrique un arc avec une branche du chêne, et s'en va en quête de gibier.

Vers 153-190 : le combat du cygne et de l'oiseau de proie Il voit au bord de la mer un cygne se battre avec un oiseau de proieкоршун, un milan. Dans la tradition russe, le rêve symbolique d'un aigle tenant dans ses griffes un cygne blanc représente le fiancé et la fiancée (mentionné par Lise Gruel-Apert, La tradition orale russe, PUF, 1995, p.164). Dans le conte de Grimm intitulé Le Cercueil de verre (Der gläserne Sarg, KHM 163) intervient une scène similaire, mais faisant intervenir d'autres animaux : un cerf blanc, qui est un jeune homme ensorcelé, se bat contre un taureau noir, qui est le sorcier lui-même.. Le tsarévitch abat le rapace de sa flèche unique, et le cygne s'adresse à son sauveur pour le remercier : en fait, il s'agit d'une jeune fille transformée en cygne par un magicien qui avait pris l'apparence du rapace. Elle l'assure de sa reconnaissance et en attendant, lui suggère de rejoindre sa mère et d'aller dormir.

Vers 191-222 : le prince Gvidone règne sur Bouïane À leur réveil, le tsarévitch et sa mère, affamés, découvrent devant eux une ville magnifique. Ils s'y rendent et sont fêtés par la population qui fait du tsarévitch son roi : désormais il régnera sous le nom de Prince Gvidone (ou Guidon).

Allers-retours entre Bouïane et le royaume du tsar Saltan Vers 223-280 : le navire marchand et le moustique thumb|Le vol du moustique Apparaît un vaisseau dont les marins, apercevant les coupoles de la ville, décident d'accoster sur l'île. Gvidone les invite et s'enquiert ce qu'ils transportent et pour quelle destination. Ils lui détaillent leur cargaison de fourrures qu'ils vont livrer au tsar Saltan qui réside vers l'orient, au-delà de l'île Bouïane ; Gvidone les prie de saluer le tsar de sa part. Tandis qu'il se promène tristement le long du rivage en pensant à son père, il rencontre le cygne, qui lui propose de le transformer en moustique afin qu'il puisse accompagner le vaisseau sans être remarqué, ce que le prince accepteLe cygne transforme Gvidone en moustique en l'aspergeant d'eau. Dans la mythologie gréco-romaine, Artémis (Diane) jette aussi de l'eau au visage d'Actéon en le transformant en cerf (selon Ovide) ; dans le conte de Sidi Noumane, la femme-goule fait de même avec son mari pour le transformer en chien..

Vers 281-350 : le premier récit des marchands Le vaisseau parvient dans le royaume du tsar Saltan. Celui-ci, d'humeur sombre et ignorant que son fils est vivant, demande à son tour des nouvelles aux marchands, qui lui parlent de l'île Bouïane et de sa cité magnifique, où règne le prince Gvidone. Saltan souhaite visiter ce royaume, mais il en est dissuadé par les trois femmes : la cuisinière cherche à déprécier l'île merveilleuse en lui parlant d'une forêt où vit un écureuil qui sait chanter et grignote des noix d'émeraude aux coquilles d'or. Ce mensonge rend furieux Gvidone, qui, toujours sous la forme d'un moustique, va piquer sa tante à l'œil droit et s'enfuit au-dessus de la mer pour rejoindre son île.

Vers 351-398 : l'écureuil magique thumb|right|upright=0.8|« Un écureuil qui chantonneTout en grignotant des noix... »(Illustration de Boris Zvorykine)