vignette|redresse|Assassinat de Wat Tyler par Walworth sous l'œil de Richard II, qui, s'adressant à la foule, lui ment sur ce meurtre. Wat Tyler revendiquait l'abolition du servage lors de la révolte des paysans, en Grande-Bretagne en 1381.
Le servage (du latin servus « celui qui sert », originellement « esclave »Dictionnaire Gaffiot latin-français, Hachette, Paris, 1934, : ) est défini par la convention supplémentaire relative à l'abolition de l'esclavage des Nations unies, concernant aussi le servage, comme la « condition de quiconque est tenu par la loi, la coutume ou un accord, de vivre et de travailler sur une terre appartenant à une autre personne et de fournir à cette autre personne, contre rémunération ou gratuitement, certains services déterminés, sans pouvoir changer sa condition »Convention supplémentaire relative à l'abolition de l'esclavage, de la traite des esclaves et des institutions et pratiques analogues à l'esclavage - ONU, 7 septembre 1956..
Le « servage » désigne, à partir du Haut Moyen Âge, un rapport social de production où la condition des paysans est déterminée par le fait d'être attaché à un manse servile, maison avec une terre qu'ils cultivent et ne peuvent quitter. Il comporte deux statuts très différents : le servage personnel, qui porte sur les personnes et qui est assimilable à un statut de domestique, et le servage réel, ou mainmorte, qui porte sur les biens fonciers et qui est assimilable à un statut de locataire perpétuel.
Le servage personnel a été supprimé en France dans le domaine royal au , dans le reste du royaume avant le , mais rétabli dans les Îles françaises d'Amérique avec la promulgation en 1685 du Code noir. Le servage réel a pratiquement disparu en France avant le , le plus souvent à la suite de chartes de franchises, mais a subsisté jusqu'au dans quelques domaines ecclésiastiques comme celui de l'Abbaye de Saint-Claude, relevant anciennement de l'Empire germanique, rendus célèbres par sa Pétition des serfs du Jura publiée en 1774 par Voltaire.
Origines À la fin de l'Empire romain, le statut de colon évolue. Désormais, les colons sont liés juridiquement à la terre qu'ils exploitent ou au propriétaire de la terre, dans une forme qui préfigure le servage. Les troubles sociaux et les invasions qui accompagnent le déclin de l'empire poussent les grands propriétaires à se retirer dans leurs domaines (villa), dont ils organisent eux-mêmes la défense. Des esclaves en fuite et des familles de paysans viennent trouver refuge sur ces domaines. En même temps que se met en place le système féodal, le seigneur alloue à chaque famille un lot de terre qu'elle peut cultiver pour son compte en échange d'une part de la récolte et de temps de travail (corvée) sur les terres du seigneur. Les enfants des paysans héritent ce statut de leurs parents et conservent leur terre à condition de payer la mainmorte. Cette dépendance est formellement définie au travers du chevage (ou cens servile) et inscrite sur le terrier (registre seigneurial). Le chevage comme le cens des paysans libres donne lieu à un paiement annuel (part de récolte ou somme forfaitaire non réévaluable)..
Différences entre servage et esclavage vignette|redresse|Esclaves et serfs du sixième au douzième siècle : illustrations recueillies par H. de Vielcastel, de documents originaux dispersés dans les grandes bibliothèques européennes.
Le servage est une institution caractérisant l'organisation socio-économique du Moyen Âge et qui subsiste au Tibet jusqu'en 1959Florence Perret, « La répression est très féroce », sur le site helvétique « 24 heures » (entretien avec Katia Buffetrille), 25 mars 2008 : , toutefois le terme de serfs, appliqué aux paysans tibétains, est contesté par certains tibétologues occidentaux, qui préfèrent celui de gens du commun ou sujets […]Katia Buffetrille, Chine et Tibet, une si longue histoire, Le Monde, 23 mars 2008 : .
La différence entre le servage et l'esclavage n'est pas évidente. Selon le Larousse, la différence se situe au niveau du statut juridique du serf, qui n'est pas assimilé à une chose comme l'était l'esclave et dispose d'une personnalité juridique. Il ne peut se marier sans l'autorisation de son maître ni transmettre ses biens, il ne peut quitter la seigneurie non plus mais en revanche, il ne peut être vendu. Ce n'est cependant pas vrai partout. En Russie et en Angleterre, les serfs pouvaient être vendus comme des esclaves et pouvaient être exploités et violentés sans aucun droit sur leur propre corps.
Les critères de différenciation ne font pas l'unanimité. Selon d'autres auteurs, « esclave » n'est qu'un synonyme tardif de « serf », consécutivement à la mise en servage de slaves par les peuples germaniques, du temps d'Othon le Grand et de ses successeursEtymologie de esclave (Dictionnaire Littré en ligne)..
La condition de servage pouvait elle-même faire l'objet d'un contratRecueil des chartes de l'abbaye de Cluny, fin du , , traduction de Alexandre Bruel, Paris, 1876-1903 : « Moi, Berterius, dans la villa d'Asine, près de l'église de Saint-Pierre, devant le peuple assemblé et l'illustre Comte Teubolt, de mon plein gré, sans être ni forcé ni circonvenu, dans le libre exercice de ma volonté, j'ai mis la courroie à mon cou, selon la loi romaine, je me suis livré par les mains à Alvadius et à son épouse Ermengarde. Car il est établi que tout homme libre peut rendre meilleure ou pire sa condition personnelle. Donc, à partir de ce jour, vous et vos héritiers, vous ferez de moi et de mes proches ce que vous voudrez, ayant droit de nous posséder, de nous vendre, de nous donner ou de nous affranchir. Si de moi-même ou par le conseil d'hommes méchants, je veux me soustraire de votre service, vous pourrez me détenir et me punir, vous et vos régisseurs, comme tous vos autres serfs nés dans la condition servile. ». Mais s'il n'est pas nécessairement complètement dénué de droit d'héritage, celui-ci est dans tous les cas fortement limité, en particulier par l'échute : en l'absence d'héritier direct, ses biens reviennent à son seigneur lors de son décès. Ce qui lie le serf à son seigneur se trouve à la base de la pyramide féodale. Cette fidélité, comme tout lien féodal, a une contrepartie : le seigneur lui doit protection.
Selon l'historien Paul Allard (1913Paul Allard (1913), Les Origines du servage en France, Paris, J. Gabalda, 332 p. Voir en ligne, sur le portail Persée, la recension de 1914 par J. Duffo : « Paul Allard. Les origines du servage en France », dans Revue d'histoire de l'Église de France, 1914, , .) et d'autres (Marc Bloch, Pierre Bonnassie, Fossier…)Voir dans ., le servage, d'origine romaine, a coexisté un temps avec l'esclavage, étant lié de très près avec le colonat. Au , une loi de Valentinien et Gratien aurait renforcé l'institution du colonat, en interdisant aux propriétaires de vendre des esclaves ruraux sans les terres cultivées par eux.
Différence entre servage personnel ou servage réel Servage personnel Le servage personnel est un statut hérité de l'esclavage antique et carolingien où le serf est attaché à un seigneur pour le compte duquel il doit travailler en échange de son entretien, de son logement et et de sa protection, Le serf ne peut pas quitter la seigneurie, et doit accepter son nouveau seigneur quand cette terre est léguée ou vendue. Ce statut est héréditaire. Pour devenir libre, le serf devait acheter sa « franchise », ou alors s'enfuir. Mais le seigneur avait « droit de suite », lequel l’autorisait à poursuivre celui qui était en fuite de son domaine, et des accords d’« entrecours » par lesquels les seigneurs s’engageaient à se livrer mutuellement les fugitifs. Toutefois, à partir du , l'Église crée avec le roi et les comtes des terres de refuges ou sauvetés qui permettent à ceux qui s'y installent de s'affranchir des effets du droit de suite et les rend ainsi libres, eux et leurs familles. C'est le développement du nombre des sauvetés, des villefranches puis des bastides qui fera disparaître complètement le servage. Ce qui le distingue fondamentalement de l'esclavage est qu'il s'agit d'une relation d'homme à homme avec des obligations réciproques, certes gravement déséquilibrées. Le servage personnel a été supprimé en France dans le domaine royal au , dans le reste du royaume avant le , mais rétabli dans les Îles françaises d'Amérique avec la promulgation en 1685 du Code noir.
Servage réel Le servage réel est un statut qui ne dépend pas de la personne mais de la terre qu'elle exploite, laquelle est grévée d'un certain nombre d'obligations réciproques. Un homme libre qui prend une tenure servile devient serf. En plus de certaines servitudes, ce statut autorise à abadonner sa terre ou sa maison, mais pas à la vendre ou la donner à un tiers, ni la léguer à son héritier. À la mort du serf, tous ses biens immeubles reviennent au seigneur qui désigne son successeur, le plus souvent en la concédant à ses enfants capables de lui succéder. De son côté, le seigneur ne peut pas congédier son serf, ni vendre sa tenure comme vide. Le servage réel était aussi connu sous l'appellation de mainmorte. Les terres non libres, ou de mainmortes, étaient aussi appelées « précaires ». Celui qui était serf à titre réel avait les mêmes droits civils et politiques qu'un homme libre. Le servage réel prend de l'ampleur autour de 1200 car les seigneurs s'efforcent de conserver leur emprise sur les paysans face au mouvement communal et à la multiplication des chartes. Le servage personnel a été supprimé en France dans le domaine royal au , Le servage réel avait complètement disparu en France avant le , le plus souvent à cause des chartes de franchise, mais il avait subsisté jusqu'au dans quelques domaines ecclésiastiques comme celui de l'Abbaye de Saint-Claude, relevant anciennement de l'Empire germanique, rendus célèbres par sa Pétition des serfs du Jura publiée en 1774 par Voltaire.
Procédures d'émancipation du servage Le servage personnel était aboli par des actes individuels appelés manumission, tandis que le servage réel était aboli soit individuellement, soit par des chartes de franchises accordées par les seigneurs, ou par des procédures d'afféagement. Dans tous ces actes d'émancipation en France, les serfs conservaient leur maison et leur terre qui devenait une tenure libre.
Positions de l'Église
L'Église chrétienne d'Occident des premiers siècles non seulement ne s'oppose ni à l’esclavage ni au servage, mais s'en sert elle-même. Saint Paul interdit aux esclaves de s’interroger sur la justice ou l’injustice de leur situation ; et à sa suite les têtes pensantes de l’Église l'approuvent sur la base tautologique suivante : « L’asservissement est une peine. Celui qui a perdu la guerre est donc puni. Il faut que cette punition ait été acceptée par Dieu puisqu'il est tout puissant. Or Dieu est juste et il ne peut pas se tromper. Il faut donc que celui qui a subi la défaite soit coupable ». Le concile de Gangres (362), puis un autre concile vers 650, interdisent formellement d'utiliser même la religion pour inciter un esclave à quitter son maître. L’Église va un pas plus loin en utilisant elle-même l’asservissement comme punition : les femmes d'hommes devenus diacres doivent être réduites à l’esclavage si leurs hommes continuent à les fréquenter ; les enfants nés d'un homme d’Église et d'une femme libre ou esclave, doivent être déshérités et asservis leur vie durant dans l’Église de ce prêtre. En 443, le pape Léon interdit que les esclaves soient ordonnés membres du clergé, en mettant l'ordination sous la condition de dignitas natalia et morum..
Quelques Pères de l'Église d'Orient sont plus critiques. Grégoire de Nazianze (330-390) réfute le bien-fondé de l'esclavage, qu'il voit comme une tyrannie. Saint Grégoire de Nysse (335-395) est le plus virulent : soulignant l'égalité entre les humains, il renverse entièrement la position de l’Église officielle : posséder des esclaves est un péché.