Alice Salomon, née le à Berlin et morte le à New York, est une réformatrice sociale allemande et une pionnière du travail social en tant que discipline académique. Elle est l'une figure du mouvement féministe allemand et l'une des rares femmes à avoir accédé aux études supérieures au début du . En Allemagne, elle est reconnue comme la fondatrice du travail social en tant que profession féminine.
Biographie
Enfance et jeunesse Alice Salomon naît à Berlin le , dans une famille juive. Son père, Albert Salomon (1834–1886) est négociant en cuir et sa mère Anna Potocky-Nelken (1838–1914) est issue d'une famille de banquiers de Breslau..
Sa famille vit en Allemagne depuis plusieurs générations, grâce à une dispense spéciale émise par Frédéric le Grand en 1765. À la fin du , malgré l’antisémitisme, la plupart des Juifs allemands font partie de la classe moyenne. Comme la plupart des familles juives, celle d'Alice Salomon vit en ville, est « assimilée » et a une pratique religieuse modérée.
À l'époque, l'accès aux études n'est pas autorisé aux jeunes filles de bonne famille. Alice Salomon fréquente l'école protestante de filles Zimmermann de 1878 à 1887, puis suit des cours particuliers.. Elle apprend à cuisiner, à broder et à coudre, alors qu'elle rêve de devenir enseignante. Seuls ses deux frères ont pu aller au lycée et étudier à l’université.
Son père décède alors qu'elle n'a que treize ans. La famille doit s'installer dans un appartement plus petit. Elle vit auprès de sa mère très malade et s'occupe d'elle jusqu'en 1914.
En 1893, elle devient majeure. Dans son autobiographie, elle écrit a posteriori que c'est alors là que sa vie commence.
Débuts Alice Salomon rejoint une association féminine pour l'action sociale créée par Jeanette Schwerin et Minna Cauer. Elle y rencontre également d'autres femmes engagées au sein du mouvement des femmes de l'époque, comme Franziska Tiburtius, Henriette Goldschmidt et Lina Morgenstern. Elle s'implique dans le travail social et devient la secrétaire personnelle de la présidente du groupe, Jeanette Schwerin, qu'elle considère comme une seconde mère.. À la mort de celle-ci, en 1899, elle est nommée présidente de l'association.
À partir de cette époque, Alice Salomon se consacre au travail social. Elle estime que la situation des femmes est liée à la situation sociale et à la situation politique. Pour elle, il est essentiel d'identifier d'abord la misère sociale et ses causes, puis de proposer des changements politiques. Alliant la théorie à la pratique, elle essaie de fonder des institutions modèles en s'appuyant sur des organisations déjà existantes, en Allemagne comme à l'étranger, et s'en s'inspirant.
En 1896, elle publie son premier article dans la revue Die Frau, organe de l’aile modérée du mouvement féministe bourgeois. Elle y dénonce l'absence de crèches à Berlin, qui pénalise les femmes obligées de travailler, les forçant parfois à laisser leurs enfants seuls.
Dès ses premiers articles, elle demande des réformes politiques, par exemple de la législation pour la protection de l’ouvrière et de la mère, l’interdiction du travail des enfants assortie de la prolongation de la scolarité obligatoire ainsi que de l’amélioration de l’enseignement.
Elle enseigne l'aide sociale au lycée Viktoria et à l'école de commerce de l'.
Études universitaires En 1902, elle est autorisée à assister à des conférences universitaires dans le domaine de la science politique, de l'histoire et de la philosophie. Elle participe aux exercices de plusieurs séminaires.
Elle obtient un premier doctorat, en philosophie, le .
De 1902 à 1906, elle étudie l'économie à l'université Friedrich-Wilhelm de Berlin. Bien qu'elle n'ait aucune qualification, elle est acceptée sur base de deux articles qu'elle a publiés. Elle obtient un nouveau doctorat en 1908, malgré une forte opposition, en raison du sujet controversé de sa thèse, Die Ursachen der ungleichen Entlohnung von Männer- und Frauenarbeit (« Les causes de l'inégalité de rémunération entre hommes et femmes ») et du fait, qu'en tant que femme, elle ne devrait pas être à l'université..
L'École sociale des femmes À partir de 1899, Alice Salomon dirige le premier cours de travail social à plein temps à Berlin. En Allemagne, elle est reconnue comme la fondatrice du travail social comme profession féminine.
Elle insiste sur l'importance de tenir compte d'un cadre de référence pour le travail social : histoire, économie, sciences naturelles et sociales, politique nationale et mondiale, dimensions philosophiques et religieuses, etc. Elle souligne le caractère « habilitant » de l'enseignement et l'importance d'encourager les élèves à penser et à juger par eux-mêmes.
En 1908, elle fonde l'École sociale des femmes (), la première école sociale interconfessionnelle pour femmes, à Berlin-Schönefeld, qu'elle dirige jusqu'en 1925, quand elle transmet la direction à Charlotte Dietrich, qu'elle avait elle-même recrutée comme professeure. Parmi les premières élèves, on compte Dorothee von Velsen, inscrite dès 1909, Marie Bloch peu après et Elisabeth von Thadden vers 1920.. Margarete Berent y enseigne le droit de la famille et la protection de l'enfance de 1919 à 1929. L'école a un tel succès que, quelques années à peine après son ouverture, Alice Salomon doit faire construire un nouveau bâtiment, qui ouvre en .
Les écoles de travail social se multiplient dans le pays malgré la guerre : treize nouvelles écoles sont créées entre 1916 et 1918 ; en 1922, elles sont trente-quatre. Alice Salomon initie et préside la Conférence allemande des écoles de travail social pour les femmes (Konferenz sozialer Frauenschulen Deutschlands) en 1917, afin de rationaliser les formations et d'assurer leur reconnaissance. En 1920, les diplômes et la profession de travailleur social obtiennent une reconnaissance officielle..
L'école sous le nazisme En dehors de la directrice Charlotte Dietrich, devenue membre du parti national-socialiste, les enseignantes professionnelles sont révoquées, le plus souvent en raison de leur judéïté. D'autres démissionnent par opposition aux nouvelles dispositions. Les élèves déclarées « non aryennes » n'ont plus le droit de se présenter aux examens. L’école se soumet à l’idéologie nationale-socialiste qui veut que . L’école continue de fonctionner jusqu’en 1945 sous le nom d’« École pour le bien-être du peuple », avec la pleine reconnaissance de l’État nazi. À la chute du Troisième Reich, l'école reprend ses activités en avec l'autorisation des forces alliées, sur la base de ses principes d'origine et de modèles américains. Le programme de formation s'ouvre aux étudiants de sexe masculin et porte sur trois ans.
La Fédération des associations féminines allemandes En 1900, Alice Salomon rejoint le Bund Deutscher Frauenvereine (Fédération des associations féminines allemandes, BDF). Elle est élue au conseil d'administration, en devenant l'une des plus jeunes membres, puis est élue vice-présidente, avec Gertrud Bäumer à la présidence. L'antisémitisme empêchera plus tard son élection à la présidence.
vignette|gauche|Bureau exécutif du congrès de 1912 de la BDF à Berlin. Debout, depuis la gauche : Elisabeth Altmann-Gottheiner, Martha Voss-Zietz, Alice Bensheimer et Anna Pappritz. Assises, depuis la gauche : , Gertrud Bäumer et Alice Salomon.
Fin 1918, après la signature de l’armistice, lorsque Alice Salomon s'exprime en anglais en accueillant une délégation internationale de femmes dans les locaux de l’École sociale de femmes, les déléguées de la BDF quittent les lieux, scandalisées. Deux ans plus tard, les membres du bureau exécutif du BDF lui interdisent de participer, en tant que vice-présidente, à la première rencontre internationale du Conseil international des femmes. Lorsque son élection à la présidence de l’Union des associations de femmes allemandes est annulée parce qu'elle est juive, elle démissionne de la Fédération.
L'Académie allemande pour le travail social et pédagogique des femmes En 1925, Alice Salomon fonde l', dirigée par Hilde Lion. Son but est de préparer les assistantes sociales à assumer des postes de direction, de créer un centre de recherche et de connaissances spécifique pour le travail social, d'institutionnaliser l'éducation comme un processus permanent et de recruter des travailleuses sociales pour des postes d'enseignantes dans les écoles de travail social. Alice Salomon s'inspire des théories de l'Américaine Mary Richmond et les adapte au contexte allemand. En collaboration avec Marie Baum, elle développe le premier programme complet de soins familiaux en Allemagne (« Familienfürsorge »), qui est mis en œuvre dans la plupart des services sociaux publics et privés.
L'Académie propose divers programmes de formation et de perfectionnement pour différents groupes cibles. C'est la première institution académique de formation socio-éducative et de formation continue à disposer de ses propres recherches. Des scientifiques de renommée internationale sont invités à y donner des conférences, dont Albert Einstein, Carl Gustav Jung et Helene Weber. Faute de place, les conférences, qui attirent jusqu'à 1000 auditeurs, ont lieu à l'hôtel de ville ou dans l'actuel collège communautaire de Schöneberg.
Entre la fin des années 1920 et le début des années 1930, l'Académie publie treize monographies sur les conditions sociales et économiques auxquelles sont confrontés les personnes en situation de pauvreté en Allemagne.
L'académie est dissoute en 1933 par Alice Salomon, afin d'éviter sa liquidation par le gouvernement national-socialiste et de protéger les employés juifs.
Première guerre mondiale En 1914, lors d'un séjour en Écosse auprès de ses amis Lord et Lady Aberdeen, Alice Salomon se convertit au protestantisme. Les raisons de cette conversion ne sont pas très claires, elle-même l'explique par un désir de paix face à la guerre
À son retour en Allemagne, retardé à cause de la guerre qui vient de commencer, elle s'engage dans les missions des services féminins sociaux et sanitaires au front et à l'arrière. Cette expérience directe du conflit est à l'origine de son engagement pacifiste après 1918.
Rôle international Très vite, Alice Salomon s'intéresse aux initiatives d'autres pays et les rapporte dans ses articles ; elle effectue des voyages d’études, comme en 1896, en Angleterre. À ces occasions, elle rencontre et se lie d'amitié avec des femmes, comme Lady Aberdeen, présidente du Conseil international des femmes (CIF), ou Jane Addams, la deuxième femme lauréate du prix Nobel de la paix, première présidente de la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté, et fondatrice du Settlement movement et de la Hull House à Chicago.
Elle participe également à des congrès, entre autres à Berlin en 1896 et à Zurich en 1897, un congrès sur la protection des ouvriers. Elle est nommée dans plusieurs commissions politiques, par exemple en 1898 à la Commission pour la protection des ouvrières, dont elle prend la présidence en 1902.
En 1909, Alice Salomon devient membre du comité directeur et secrétaire du Conseil international des femmes et, en 1920, sa vice-présidente. Le CIF est une organisation internationale fédérant des associations féministes nationales. Elle considère que sa mission de vice-présidente consiste principalement à promouvoir une réconciliation entre les femmes de tous les continents. En 1930, Lady Aberdeen propose son nom pour lui succéder à la présidence de l'organisation. Cependant, les membres de l’Union des associations de femmes allemandes (BDF) s'opposent à ce qu'une juive occupe cette position. De ce fait, Lady Aberdeen reste présidente du Comité jusqu'à sa mort en 1939, avec Alice Salomon comme vice-présidente.
Au cours des années suivantes, elle organise différents congrès nationaux et internationaux du CIF, dont celui de Rome en 1914.