Ivan Ivanovitch Ilyitchev (en russe Иван Иванович Ильичёв), né le à Nawoloki (aujourd'hui Kalouga), mort le à Moscou, est un militaire (lieutenant-général de l'Armée rougesoit général de corps d’armée) et un diplomate soviétique. Il a été sous Staline directeur du GRU de à , pendant la Grande Guerre patriotique. Il a ensuite rejoint le service diplomatique : en 1952 il est ambassadeur d’URSS en RDA, puis en Autriche occupée. À partir de 1956, il a dirigé pendant dix ans un secteur important du ministère des Affaires étrangères de l'URSS, gérant les relations avec les deux Allemagnes et l’Autriche

Biographie Jeunesse Ilitchev a grandi près de Kalouga dans une famille de paysans. Adolescent, il est témoin de la révolution d'Octobre et la Guerre civile russe. Il travaille dans un atelier d'électro-mécanique à Kalouga. En 1924 il entre à l'organisation de jeunesse communiste Komsomol, et en suit les activités dans les régions de Kalouga et de Smolensk. En 1925, il rejoint le Parti communiste. En 1929, il rejoint l'Armée rouge comme aspirant-commissaire politique, et suit des cours à l'Académie militaire politique Tolmatschov à Leningrad, puis à l’Académie Lénine à Moscou.

En 1938, alors qu’il est en dernière année, il est accusé d’avoir assisté à une réunion de trotskystes, est exclu du parti, perd ses amis, s’attend à être éliminé. Mais, comme la Grande Purge a atteint un sommet, le Comité Central du PC lui-même demande une atténuation de la tendance, et envoie à Leningrad un inspecteur, Iemelian Iaroslavski, qui prononce plusieurs centaines de non-lieu. Non seulement Ilitchev reprend place au PC, mais il est nommé brigadier-commissaire du département du renseignement politique de l'Armée rouge.

Chef du service de renseignement militaire (GRU) thumb| Staline aurait dit paternellement à Ivan Ilyitchev, en le nommant directeur du GRU : "Le Parti s'était trompé à ton égard, le Parti répare son erreur" (selon source ). Portrait dans le style réalisme socialiste soviétique par Isaak Brodsky.

Le service de renseignement de l'Armée rouge est dégarni par les purges (5 de ses chefs ont été éliminés) alors que la guerre approcheSur l'article de WP ru "Комиссар государственной безопасности 3-го ранга" ("Commissaire à la sécurité publique, rang") permet de réaliser que les fonctionnaires supérieurs du renseignement (ici ceux du NKVD) avaient une espérance de vie réduite, surtout en 1937-41. Ilyitchev s’oppose au chef du GRU, Filipp Golikov (qui n’osait pas annoncer à Staline que les Allemands allaient très probablement attaquer l’URSSFilipp Golikov a déclaré en 1965 : "J’admets que j’ai gardé sous silence certains avertissements fournis par nos services de renseignements, afin de ne pas irriter Staline, car j’avais peur de lui." Cité dans Ce que Staline savait. L’énigme de Barbarossa de David E. Murphy p. 249 (History 2005). In Wikiquote http://en.wikiquote.org/wiki/Filipp_Golikov) et adresse directement, par écrit, une mise en garde contre une invasion prochaine au secrétaire général du PC lui-même. Puis, après le déclenchement de l’opération Barbarossa en , Ilyitchev écrit à nouveau à Staline : selon lui le service de renseignement militaire soviétique doit absolument être repris en main. En , Ilyitchev transmet son plan de réorganisation aux membres du Comité d'État à la Défense ; il préconise en particulier qu'un service du GRU supervise les acquisitions de connaissances à l'étranger et qu'un autre service gère la surveillance des forces armées.

Staline approuve le rapport d’Ilyichev et le nomme directeur du GRU en les prédécesseurs d'Ivan Ilyitchev ont été : Filipp Golikov (de juillet 1940 à octobre 1941), et Alexeï Pavlovitch Panfilov (d'octobre 1941 à novembre 1942).

Ilyitchev est désormais responsable de tous les agents du GRU à l'étranger, y compris ceux qui opèrent au sein du Reich. Il a pour adjoint direct Fiodor Fedotovitch Kouznetsov et pour collaborateurs Mikhaïl Abramovitch Milshtein et le vice-amiral Mikhail Alexandrovitch Vorontsov, qui est responsable du bureau de la marineMikhail Alexandrovitch Vorontsov (Воронцов, Михаил Александрович) 1900-1986, voir :ru:Воронцов, lettre M) avait été attaché militaire à Washington, et avait lui aussi envoyé à Moscou un avertissement : l'Allemagne va attaquer en juin 1941.

Ilyitchev supervise directement les réseaux européens d’espionnage et de résistance anti-nazis. Le plus célèbre est celui que les Allemands appelleront Rote Kapelle (Orchestre rouge)voir la notice nécrologique d'Ilyitchev (Bestorben) dans le Der Spiegel du 12 septembre 1983 : http://www.spiegel.de/spiegel/print/d-14020324.html., un des réseaux grâce auxquels l’URSS a pu être avertie des mouvements de troupes des forces armées allemandessi Staline a refusé de croire aux renseignements qui annonçaient l’opération Barbarossa, par contre l'Armée rouge a pu anticiper la poussée allemande de l'été 42 vers le Caucase et Stalingrad - de même qu'un an plus tard les plans de la décisive bataille de Koursk (juillet-août 43) ont été livrés à l’URSS avant l’attaque.

Au cours de l’évolution de la Grande Guerre patriotique, le GRU a été amené à espionner aussi les alliés de l’URSS, qui ont appris à collaborer avec elle d’une façon de plus en plus réservée, jusqu’à ce que la guerre froide débute.

Ilitchev a eu à l’étranger de nombreux collaborateurs, notables par leur courage, leur intelligence, leur résilience et leur abnégation. Parmi ceux qui sont connus : Richard Sorge (Ramsay), Jan Petrovitch Tcherniak (Jack), Rudolf Roessler (Lucy), Sándor Radó (Dora), Anatoli Gourevitch (Kent), Harro Schulze-Boysen, son épouse et ses amis, Ursula Kuczynski épouse Beurton (Sonia), Lev Sergueyev (Maurice), et (Achille).

Le GRU a ainsi reçu de ses agents des informations cruciales non seulement pendant la guerre sur les opérations militaires de l’ennemi (ainsi que celles des Alliés) – mais aussi après et jusqu’au début des années ’50 sur les programmes nucléaires de la Grande-Bretagne (Tube Alloys) et des USA (projet Manhattan). Elles provenaient essentiellement de 2 savants atomistes : Klaus Fuchs (qui avait pour correspondants en Angleterre Ursula Kuczynski et aux USA le consul général d’URSS Anatoli Yatskov) - et (Alec)Ainsi, selon Staline a pu avoir connaissance des projets concernant l'opération Overlord (débarquement en Normandie) et l'opération Rankin (occupation de l'Allemagne par les Alliés). Et en 43, "Sonia" (Ursula Kuczynski lui a fait savoir que Roosevelt et Churchill ont signé un accord pour construire une bombe atomique ensemble.

Les résultats de l’Uranprojekt allemand parvenaient d’ailleurs aussi à Moscouselon l'article de la Thuringer Allgemeine http://www.thueringer-allgemeine.de/startseite/detail/-/specific/ Brisanter-Brief-an-Stalin-1696098992, fin mars 45, une lettre explosive du Pr Igor Kourtchatov parvient à Staline : il y aurait eu une "bombe nouvelle chez les nazis", et la somme de renseignements sur l'atome était transmise au Pr Igor Kourtchatov pour vérification et classification. thumb| Un agent d'Ilyitchev à l'étranger : Lev Sergueyev (nom de code "Maurice"), en poste à Washington de 1940 à 1946. Chef du réseau "Oméga", il n'était officiellement que le chauffeur de l'attaché militaire soviétique (selon l'article de WP ru "Сергеев, Лев")

Ilyitchev a la faveur de Staline (ils sont même reliés par une ligne téléphonique directe, et le secrétaire général du PC appelle le chef du GRU en pleine nuit...) mais il connait des revers. Le démembrement de Orchestre rouge (premières arrestations des résistants de Bruxelles fin 1941, arrestation de Harro Schulze-Boysen et de ses amis berlinois en juillet 42, arrestation des 2 chefs Anatoli Gourevitch, "le petit chef" et Léopold Trepper "le grand chef" fin 42) porte un coup terrible à la lutte anti-nazie, et aussi à Ilyitchevselon Der Spiegel du 12/9/1983 qui porte la notice nécrologique d'Ivan Ilyitchev : . Ceci n'est pas pour déplaire à Lavrenti Beria, le chef du NKVD, qui se pose en concurrent du GRU. Pourtant, un traité de coopération avait été signé entre le NKVD et le GRU en selon http://www.9may.ru/album_adf/m5931.

Après la fin de la Grande Guerre patriotique, Lavrenti Beria essaie à plusieurs reprises de discréditer Ilitchev. Mais le directeur du GRU garde de bons contacts avec ses homologues du NKVD : Pavel Fitinené comme Ilyichev en 1905, Pavel Fitine avait lui aussi vainement averti Staline de l’imminence de l’attaque allemande en 1941, qui dirige le renseignement extérieur, et Pavel Soudoplatov, qui est à la tête du bureau "Opérations Spéciales". Surtout Staline reste bienveillant à son égard, et lui garde l'accès direct à sa personne.

Mais en septembre 45 éclate l’affaire Igor Gouzenko, l’événement marquant le début officiel de la guerre froide : Gouzenko, chiffreur à l’ambassade d’URSS à Ottawa, passe à l’ouest avec 109 documents top-secrets (dont certains portent la signature de Staline). Une vague de panique submerge les réseaux d’espionnage soviétiques en Occident. De nombreux agents sont démasqués, arrêtés, ou obligés (comme Jan Petrovitch Tcherniak et Lev Sergueyev) de rentrer à Moscou. Malenkov et Beria, qui font partie de la commission d'enquête, réclament la tête d'Ilyitchev.

Cependant Ilyitchev n’est pas brisé par l’affaire Gouzenko : il avait lui-même émis quelques mois auparavant des doutes sur la fiabilité de Gouzenko, et avait demandé son rappel. Mais sa carrière au GRU est terminée, il est remplacé par Fiodor Fedotovitch Kouznetsov et passe aux Affaires Étrangères. Staline lui dit qu'il n'a rien contre lui, et qu'il doit continuer à travailler de son mieux à l'étranger.

Carrière de diplomate thumb| A l’extrême droite : après la fondation de la RDA (), Ilyichev (en civil) derrière le maréchal Vassili Tchouïkov, chef de la SBZ, lors de la cérémonie de transfert des pouvoirs au gouvernement de la RDA (11 novembre 49) La carrière d’Ivan Ivanovitch Ilyichev se réoriente vers la diplomatie : en 1948, il est nommé Directeur Adjoint du du ministère des Affaires étrangères (le département "Europe", qui gérait alors les relations avec l'Autriche et les deux États allemands émergents).

En RDA De 1949 à 1952, Ilyitchev est conseiller politique adjoint de la Commission de Contrôle de la SBZ (Zone d'occupation soviétique en Allemagne), et garde les mêmes fonctions après le transfert des pouvoirs administratifs au gouvernement de la RDA le selon Jan Foitzik, Sowjetische Militäradministration in Deutschland (SMAD) 1945 – 1949, Akademie Verlag, 1999, (p. 138, 139).

De 1952 à 1953, il est chef de la mission diplomatique de l'Union Soviétique en RDAselon Jan Foitzik, Nikita W. Petrow: Die sowjetischen Geheimdienste in der SBZ/ddr von 1945 bis 1953, Walter de Gruyter ed., 2009, (p. 45), et il aura à connaître des problèmes économiques de la RDA, liés en grande partie au paiement d'énormes réparations de guerre à l'URSSselon Norman Naimark. The Russians in Germany: A History of the Soviet Zone of Occupation, 1945–1949. Harvard University Press, 1995. (pp. 167–9): le remboursement des réparations de guerre dues à l’URSS ont considérablement appauvri la "SBZ" (Sowjetische Besatzungszone, Zone d’occupation Soviétique) et fragilisé son économie : pendant la période 1945-46 les Soviétiques ont emporté environ 33 % des usines, et début 1950 le montant des réparations versées à l'URSS en nature (sous forme de produits agricoles ou de matières premières) atteignait US $ 10 milliards. Heinrich Rau s'efforcera de faire entendre le problème aux Soviétiques.