(« Ne pas toucher (la) terre ») est une chanson de 1968 des Doors apparue sur leur troisième album Waiting for the Sun (« En attendant le Soleil »), en 1968.

Son texte est extrait d'un long poème de Jim Morrison The Celebration of the Lizard (« La célébration du Lézard »), assez composite, qui regroupe en fait plusieurs poèmes "cousus ensemble" et rassemblés par leur forte atmosphère mythique et symboliste, et par le "filage" d'une métaphore reptilienne plutôt énigmatique, mais revêtue par Morrison d'une grande importance psychologique et symbolique.

Le groupe avait essayé d'enregistrer la totalité du texte, mais seul l'extrait Not to Touch the Earth fut à l'époque considéré comme "sortable". Alors, c'est seulement le texte du poème qui a été publié dans son intégralité sur la pochette de l'album, ce qui fut à l'origine d'une grande déception pour son auteur, et marquera un jalon dans les différends qui opposeront Morrison avec les autres membres du groupe.

Le poème d'origine : The Celebration of the Lizard « Work in progress » ? La mise en musique du poème complet ne sera jamais vraiment finalisée en studio. Mais elle a été publiée, à partir des rushes (audio) de studio, en 2003 sur la compilation Legacy : The Absolute Best. Elle paraît aussi en 2006 en version complète () remastérisée, toujours à partir des rushes, à la fin de la ré-édition en CD de l'album Waiting for the Sun, avec son titre original amputé de l'article : « Celebration of the Lizard », et en sous-titre la mention : .. Au début et à la fin de cet enregistrement, on peut entendre deux improvisations de Jim Morrison à l'harmonica, le seul instrument qu'il jouât en plus des petites percussions au sein des Doors.

Elle y est précédée de quatre autres titres bonus : une adaptation rock psychédélique plus tardive de l'Adagio d'Albinoni, dans la veine classique qu'affectionnait le claviériste des Doors Ray Manzarek, puis un court dialogue entre Morrison, l'ingénieur du son et les autres musiciens présents concernant Not to Touch the Earth (la partie centrale du poème qui seule sera retenue pour l'album original), et deux prises alternatives, relativement différentes, de cette chanson.

De plus un enregistrement en concert du morceau « Celebration of the Lizard » dans son entier, effectué lors de la série de concerts entre et , sera publié du vivant de Morrison dans l'album live du groupe : (en 1970). À propos de la parution de cet enregistrement, Jim Morrison ne cache pas en interview sa satisfaction de le voir enfin gravé en totalité, car il était très attaché à ce poème, qui exprime des aspects obscurs de sa personnalité :

La résurgence lyrique d'un archétype Mais pourquoi « célébrer » le Lézard, et pourquoi Jim Morrison avait-il investi ce poème d'une aura si importante qu'il lui avait emprunté ce qui allait devenir l'un de ses surnoms favoris : Notre traduction-adaptation de : . ?

Une épopée inachevée ? On peut remarquer d'abord, avec les commentateurs et critiques musicaux, que ce type de vaste projet poético-musical n'est pas le premier ni le dernier du genre dans la production discographique des Doors : ils avaient en effet pris l'habitude dans leurs deux premiers disques, de terminer leur album par un long poème lyrico-épique de Jim Morrison mis en musique, souvent déclamatoire, plutôt allégorique et énigmatique, et qui sortait clairement et délibérément du cadre temporel étroit du passage en radio (qui impose une durée d'environ trois minutes), comme du formatage habituel du "tube" avec un refrain facilement mémorisable.

Ce format au long cours était destiné à laisser s'exprimer sans entrave la veine profondément poétique de l'écriture de Morrison, en laissant s'établir par la musique, le bruitage et les effets, une ambiance sonore favorable, comme un écrin, aux mots du poète. Ce fut déjà le cas de leur premier album The Doors en , avec en final (c'est le cas de le dire) le poème musical et prophétique The End [« La Fin »] (11:42) ; puis de l'album suivant : Strange Days [« Jours étranges »] en , avec When the Music's Over [« Quand la Musique est finie »] (10:58), qui répète aussi à plusieurs reprises comme un refrain ... Dans le même album, on peut noter que ce style de morceau, déclamation poétique sur fond sonore dans une ambiance et avec des images de cauchemar, est aussi présent sur le cinquième titre du disque, quoique cette fois sur une durée courte : Horse Latitudes [« Latitudes cheval / des chevaux »].

Ce sera d'ailleurs encore le cas des albums qui suivront ce troisième album de Waiting for the Sun [« En attendant le Soleil »]() : on trouve ainsi le morceau The Soft Parade (9:41 en version longue) à la fin de leur quatrième album éponyme The Soft Parade [« Le Gentil Défilé »] (en 1969). Et ce sera Riders on the Storm [« Cavaliers de l'Orage »] (7:15), qui fera la conclusion de leur sixième album studio L.A. Woman [« La Femme de Los Angeles »] (), l'ultime chanson enregistrée en studio avec les Doors par Jim Morrison avant sa mort, ce qui n'est pas sans lui conférer a posteriori une dimension testamentaire. L'absence de ce final poétique déclamatoire laisserait donc comme un goût d'inachevé à ce troisième album des Doors, au moins aux yeux de Jim Morrison et pour certains fans du groupe.

D'ailleurs, comme le confirme le critique musical, journaliste et écrivain Paul S. Williams (qui a assisté aux séances d'enregistrement de l'album, et même un peu participé aux bruitages en fond sonore d'une autre chanson, The Unknown Soldier) : .. Not to Touch the Earth ne devait être que le passage central, le pivot de ce long « poème épique », qui était en fait prévu pour donner son titre à l'album entier qui devait s'appeler : The Celebration of the Lizard et non Waiting for the Sun. On peut d'ailleurs noter que le morceau proprement dit Waiting for the Sun ne paraîtra qu'en dans le cinquième album du groupe Morrison Hotel, après même la parution de l'album The Soft Parade, donc assez loin de ce troisième album, ce qui marque le changement de projet en dernière minute concernant cet album, et inaugurera la déception de Morrison comme sa prise de distance avec l'industrie musicale de l'univers rock.

Pour autant, comme le dit cet autre poète et critique musical, ce n'est que Notre traduction-adaptation de : .. Et ce n'est, comme il le dit, que pour un lecteur négligent de l’œuvre de Morrison que cette [en français dans le texte] est un bric-à-brac mal ficelé, sans cohérence interne forte, en fait .

Renouer le fil d'un voyage intérieur Ce qui assure en fait la cohérence de l’œuvre de Jim Morrison, et de ce long poème composite en particulier, ce sont d'abord des thèmes récurrents, et des métaphores obsédantes : la hantise de la mort d'abord, de la fin prochaine et inévitable d'une ère, la nécessité de courir, de fuir un destin tracé, la volonté de changer la vie et d'échapper aux injonctions "vertueuses" d'une société gangrenée par la violence, une révolte et une angoisse sourdes, l'impossible rédemption ou renaissance par l'amour, une sensualité souvent désespérée, ainsi que la persistance de visions chamaniques... le tout étant peut-être lié à l'expérience traumatisante d'un accident de la route avec de nombreux morts amérindiens quand il avait cinq ans. (voir la section "Une expérience mystique précoce" de l'article consacré à Jim Morrison). On voit peut-être un affleurement de ce souvenir traumatique dans l'exclamation, située presque exactement au milieu du poème et qui en représente comme le centre de gravité :

Et l'image des reptiles fait partie au premier rang de ces métaphores récurrentes, symbolisant la forte volonté de Morrison d'accomplir par les mots un voyage intérieur à la rencontre de ses démons pour les exorciser, ou peut-être les apprivoiser, utiliser leur force pour se sublimer, célébrer la mort (« The End ») pour la défier.. D'ailleurs dès The End, ce premier long poème mis en musique, le thème reptilien est présent, vaguement maléfique :

Alors, ― et cela fait toute son importance — cette épopée inaboutie du Roi Lézard devait renouer le fil de l'expression lyrique de ce voyage intérieur, désespérément commencé par sa fin (in The End encore), retardé un temps par l'émerveillement éphémère de la musique et ses épreuves chamaniques (danse sur le feu), et puis le froid silence solitaire et désespéré après qu'elle s'est tue, dans When the Music's Over à la fin de Strange days : ..

Et enfin, le recours à la magie, noire évidemment : .

D'ailleurs, Morrison s'était depuis longtemps trouvé une parenté métaphorique et symbolique avec ses compagnons reptiliens qu'il considérait comme une matérialisation de l'inconscient et un archétype psychique majeur dans la psychologie analytique junguienne (qu'il connaissait bien, voir la section "Un étudiant atypique" de l'article sur Jim Morrison) ayant dit en interview :

(Maxime Pargaud, « Un lézard géant nommé Jim Morrison », Le Figaro).

En « célébrant le Roi Lézard », Morrison souhaitait donc affronter ses peurs, et nous inviter à faire de même avec les nôtres :

. Un peu comme une psychothérapie poético-homéopathique en forme de tentative de "combattre le mal par le mal" ?

Une impasse existentielle ? Mais affronter ses peurs, même en les symbolisant et en les transposant par la pratique de l'écriture poétique, n'est pas une entreprise psychologiquement sans risque, surtout lorsqu'elle concerne une personnalité instable voire borderline comme celle de Jim Morrison selon plusieurs de ses proches (voir la section "Une saturation nerveuse" de l'article consacré à Jim Morrison).

D'autant que le succès fulgurant des Doors avait à l'époque contribué à déstabiliser encore plus leur chanteur charismatique par une notoriété soudaine et une célébrité de plus en plus envahissante, et peut-être à contresens de ses objectifs profonds : dès avant l'enregistrement de l'album Waiting for for the Sun, il commence à comprendre que sa notoriété peut le piéger en l'entraînant dans une logique du « toujours plus » en matière de provocation. Parallèlement, il découvre, à l'occasion de son arrestation lors du concert de New Haven le , d'abord le "suivisme", puis la "passivité" de son public, lequel le laisse emmener sans protester par la police après ses incitations à la révolte ; sa volonté de s'appuyer sur les forces sociales actives du Flower Power et leur potentiel révolutionnaire pour infléchir les valeurs de la société américaine vers plus d'humanisme et vers une non-violence active (notamment contre la guerre au Viêt Nam), lui apparaît dès lors comme de plus en plus illusoire.

Et même lorsqu'il parvient à ses fins, au cours de la brûlante année 1968, en transformant plusieurs concerts en émeutes antimilitaristes, notamment grâce à une exploitation scénique spectaculaire de leur chanson The Unknown Soldier, et à son dernier vers devenu slogan « War is over! » (La guerre est finie !), lorsqu'il visionne les rushes du film tiré de ces concerts, il s'aperçoit avec effroi que la manipulation n'était peut-être pas du côté qu'il croyait, et il reconnaîtra dans une interview y Interview de Jim Morrison disponible sur le DVD The Doors 30 Years Commemorative Edition, réalisé par Ray Manzarek et paru en 2001 chez Universal Pictures (réf. DVD902589).. (Sur toutes ces questions, voir les sections "Célébrité" et "Un désintérêt grandissant pour le rock" de l'article consacré à Jim Morrison, ainsi que la section "Le contenu et la portée" de l'article consaré à la chanson The Unknown Soldier).

D'ailleurs, dans le même ordre d'idées que cette confidence de Morrison, Notre traduction-adaptation de cette citation reprise dans : .. Et il s'adressait ainsi, dans son autobiographie, à son chanteur soliste et ami mort prématurément, soulignant le divorce grandissant, et douloureusement ressenti par lui dès cette époque, entre l'image publique de Morrison et ses vrais objectifs, ainsi que son ambivalence délétère sur ces sujets :

Traduction-adaptation :