L'Épreuve de l'étranger : Culture et traduction dans l'Allemagne romantique est un livre écrit par Antoine Berman, publié en 1984L'Épreuve de l'étranger, recension par Nicole Mallet, dans : TTR : Traduction, Terminologie, Rédaction, vol. 8, , 1995, p. 275-279..

Portée

L'inscription de cet ouvrage au programme d'un concours de recrutement de futurs chercheurs pour les années 2022 et 2023 atteste son éventuelle transformation en classique des sciences humaines. Il est vrai que L'Épreuve de l'étranger possède deux traits principaux d'un classique : d'une part, sa volonté de contribuer dans les années 1980 à fonder un nouveau regard sur la traduction, par l'essor d'une nouvelle science humaine, la traductologie ; d'autre part, sa haute exigence intellectuelle intrinsèque. De fait, le terme d'« étranger » doit être entendu en un sens large, comme l'auteur le précise dans la conclusion de son ouvrage : « Car la traduction n'est pas une simple médiation : c'est un processus où se joue tout notre rapport avec l'Autre ».

Dans la première perspective, L'Épreuve de l'étranger constitue une approche critique utile aux chercheurs, germanistes, comparatistes et traductologues qui peuvent s'intéresser, d'une part, à la réflexion anthologique d'auteurs allemands autour du romantisme, qui auraient écrit sur la traduction, et, d'autre part, à des propositions pour constituer la traductologie en science humaine, proche parente de la linguistique, mais distincte à son sens, comme proche de l'ethnologie ou de la psychanalyse. Dans cette optique d'une contextualisation par des auteurs de sciences humaines contemporaines, Antoine Berman propose d'amorcer une réflexion sur les Grundwörter ou mots fondamentaux de la psychanalyse comme de la philosophie, dans l'optique de Lacan pour Freud, ou celle de philosophes comme Wittgenstein, Popper, Quine, Gadamer ou, mieux Heidegger et « surtout Jacques Derrida »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 296..

Mais, par là même, cette première perspective apparaît vite peu dissociable d'une seconde, où l'ambition de la traductologie ne se réduit pas à adopter quelques règles de traduction ou à dresser une histoire des traductions d'écrivains ou penseurs importants, mais consiste bien à cerner « la visée métaphysique de la traduction »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 21.. Le « rapport avec l'Autre », cité plus haut, ne revient pas alors à essayer de communiquer avec un étranger, en un sens élémentaire du titre, mais plutôt à faire l'épreuve de l'étrangeté inhérente à « la richesse ''hétérologique'' de la langue d'arrivée »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 303.. Car, pour Berman, la traduction ne doit surtout pas vouloir acclimater l'Autre, rabattre l'Autre sur le Même. Tout au rebours, elle doit rechercher les textes qui cultivent en eux une forme d'altérité au sein de leur propre langue et, grâce à la part d'altérité de l'autre œuvre dans l'autre langue, cultiver l'altérité intrinsèque à sa propre langue. Cette quête d'altérité fait de la traduction une activité utopique : En somme, L'Épreuve de l'étranger constitue une contribution à l'histoire de la traduction en langue allemande et, par là, participe à la création d'une science humaine autonome. Cependant, d'ancillaire, la traduction devient une activité centrale, pleinement créatrice, parce qu'elle révélerait la vérité du fonctionnement littéraire, voire métaphysique du langage, à savoir une épreuve de l'altérité.

Résumé des chapitres Le premier chapitre, intitulé « Luther ou La traduction comme fondation », présente des rappels historiques sur le rôle de Martin Luther dans la création d'une langue allemande unifiée à partir de sa Mundart ou dialecte, à savoir le Hochdeutsch. Pour ce faire, il procède à « un subtil travail d'épuration, de dédialectisation de cette langue »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 46.. En outre, il s'adonne à une Verdeutschung ou germanisation de la Bible. Luther fonde ainsi la langue allemande moderne, entreprise à quoi Nietzsche rend encore hommage dans un extrait de Par-delà le Bien et le Mal cité en exergue du chapitre. Surtout, A. Berman précise que le théologien s'est ainsi confronté aux « apories fondamentales de la traduction, et [à] l'intuition de ce qu'il est possible et nécessaire de faire à un moment historique donné »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 56.. En effet, si une étrangeté est recherchée, il s'agit de ne pas trop germaniser la Bible, en particulier les tours hébraïques et, à l'inverse, il sied de ne pas pousser trop loin la « flexibilité » ou « versatilité » de la traduction, ce que le traducteur risque de faire s'il exagère les emprunts étrangersAntoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 58.. Ce faisant, le premier chapitre sert en quelque sorte d'exemple pratique pour les difficultés rencontrées ensuite, mais surtout de « fondation », ce qui explique sa présence dans un ouvrage centré sur le romantisme allemand.

Le deuxième chapitre, intitulé « Herder : fidélité et élargissement », se penche sur la double exigence dErweiterung ou élargissement de la langue-cible comme de la culture associée, tout en manifestant de la Treue ou fidélité au texte traduit. Sont sollicités divers auteurs de la seconde moitié du siècle, mais surtout Johann Gottfried von Herder, qui s'oppose aux traductions dites à la française comme à ce que Berman nomme « un certain pragmatisme issu des tendances les plus plates de l'Aufklärung »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 63.. La traduction à la française, infidèle au texte original, est ainsi illustrée par une défense des belles infidèles par l'académicien Charles-Pierre Colardeau dans l'avertissement qui précède sa traduction de la Seconde Nuit d'Edward Young : Pour sa part, Herder préférerait que la langue allemande restât « semblable à une jeune vierge »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 67., mais il se félicite que, « encore privés de public et de patrie, encore libres de la tyrannie d'un goût national »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 69., les Allemands puissent élargir leur langue et leur culture par l'œuvre d'un traducteur de génie qui restituerait Homère en allemand : « le traducteur, lui, doit être un génie créateur s'il veut satisfaire son original et sa langue »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 68..

Le processus dErweiterung est précisé dans le troisième chapitre, soit « La Bildung et l'exigence de la traduction ». Le terme même de Bildung ne peut qu'en première approximation « être considéré comme le doublet germanique du mot Kultur, d'origine latine »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 72.. Synonyme, en un sens simple, dimage, le terme Bild est au cœur d'un paradigme morphologique très fécond et sollicité dans le débat sur la Bildung tel que le rapporte Berman. Y dominent les sèmes de l'image et de la forme : Urbild, Vorbild, Vorbildlichkeit, Einbildungskraft, Bildsamkeit ou encore Ausbildung, dont Bildung est assez proche. Ainsi Bildung signifie formation en un sens premier, mais fait peu ou prou résonner l'idée de modèle exemplaire à imiter. Le paradoxe de la notion de Bildung réside à la fin du siècle allemand dans le fait, d'une part, que « [l]a Bildung est toujours un mouvement vers une forme, vers une forme qui est une forme propre » et, d'autre part, qu'elle est « voyage, Reise, ou migration, Wanderung [… et] en tant que voyage [...] expérience de lapparente altérité radicale »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , resp. p. 73, 74.. Ainsi le propre se constitue dans la confrontation avec l'altérité, mais par elle et, en quelque façon, en elle. Participant de la Bildung, la traduction ne saurait se réduire, comme les belles infidèles, à « un rapport d'appropriation » ou à « la simple annexion ou réduction de l'autre au même »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , resp. p. 76, 77.. Au contraire, la Bildung se fait « aussi bien un devenir-même de l'étranger qu'un devenir-étranger du même »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 76. (p. 76). C'est pourquoi la « grécisation de la langue poétique allemande » par la traduction et l'imitation passe pour un bienfaitAntoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 83.. Ce faisant, la traduction peut devenir essentielle à la Bildung. Reste que, comme dans le Bildungsroman de Goethe Die Wanderjahre des Wilhelm Meisters, l'ouverture à l'altérité doit connaître des limites. Enfin, quant à la constitution de l'individu par l'altérité, Berman établit la parenté entre la traduction, le roman et la préférence accordée au latin sur le grec chez les romantiques de lAthenäum.

Le quatrième chapitre, intitulé « Goethe : traduction et littérature mondiale » est centré sur la notion goethéenne de Weltliteratur ou littérature du monde, qu'il serait en l'occurrence plus pertinent de traduire par littérature internationale, eu égard au sens que Goethe lui confère, ainsi que le résume Berman : « C'est l'âge où ces littératures ne se contentent plus d'entrer en interaction (phénomène qui a toujours plus ou moins existé) mais conçoivent ouvertement leur existence et leur déploiement dans le cadre d'une interaction sans cesse intensifiée »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 90.. Toutefois Goethe oscille entre deux attitudes : « promouvoir une inter-traduction généralisée, ou considérer la langue et la culture allemande comme le médium privilégié de la littérature mondiale »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 92..

Le chapitre suivant ouvre le bloc des chapitres 5 à 9, consacrés au premier romantisme autour de l'''Athenäum. La question de la traduisibilité généralisée prend un tour nettement plus abstrait dans le chapitre 5, au point que Berman consacre la dernière page à résumer en cinq points les acquis dudit chapitre. Au fil du propos, divers nœuds de la spéculation romantique sont ainsi mis en avant : à la suite des travaux d'Emmanuel Kant la notion d'âge critique de la pensée, qui conduirait à une forme d'auto-réflexion de la poésie ; la place du Witz et de l'ironie dans la connaissance ; une Erweiterung ou élargissement à l'infini de la poésie, qui est aussi une Potenzierung ou potentialisation et élévation, mouvement qui aboutit de jure à la disparition de toute extériorité à la pensée, dont la finalité est encyclopédique et le mode de circulation ce que Novalis nomme la « versabilité infinie de l'entendement cultivé »Antoine Berman, L’Épreuve de l'étranger, Paris, Gallimard, « Tel », 2018 (1984), , p. 125., si bien que syncrétisme et éclectisme s'unissent dans le raisonnement subjectif. La toute-fin du chapitre pose la question de la comparaison entre cette pensée de la réduction au Même et la traduction, au sens restreint de la traductologie.