vignette|Alger, le 12 janvier 1992. Les blindés dans les rues de la capitale au lendemain de l'annonce de l’annulation des élections.

La démission de Chadli Bendjedid, président en fonction de l'Algérie a lieu le .

La conséquence directe de cette décision est l’annulation des premières élections législatives libres et pluralistes que le régime avait lui-même organisées. Le Haut conseil de sécurité (HCS) a décidé, le , d'annuler le second tour prévu pour le , à la suite de la victoire, au premier tour, le , des islamistes du Front islamique du salut (FIS) avec 188 sièges.

Une partie de la classe politique, regroupant des membres du régime et certains partis d’opposition, soutient cette décision tandis que le FIS et certains autres opposants voient en elle un coup d’État. Le pays s'enfonce dans une crise profonde, prélude d'une longue décennie de violence, la plus meurtrière de son histoire post-indépendance.

Histoire Contexte De 1962 à 1988, l'Algérie indépendante vit sous le régime du parti uniquehttp://www.numilog.com/package/extraits_pdf/e212403.pdf, le Front de libération nationale (FLN).

Événements d'octobre 1988, « le printemps démocratique »

En octobre 1988, le conflit ouvert entre les partisans d'un étatisme pur et dur et ceux d'une ouverture politique et économique libère l'espace public. Des émeutes éclatent à Alger et s’étendent à toute l'Algérie. Les jeunes descendent dans la rue dans toutes les villes du pays sous un ras-le-bol généralisé. Plus rien ne se passera « comme avant » . Pour la première fois depuis 1962, l'armée prend position et tire. Le bilan est lourd : 500 civils perdent la vie, plusieurs centaines d'autres sont emprisonnés et soumis à diverses formes de torture dans les commissariats, les gendarmeries et les casernes.El Watan-Numéro spécial -5 octobre 1988-2008, Le rêve brisé, " Le cris des suppliciés ", page 9, El Watan du 5 octobre 2008.

Loi d'amnistie, retour des exilés, liberté d’opinion et instauration du multipartisme

Face à une contestation émanant tant de l'intérieur du FLN que de l'opposition, le pouvoir algérien entame une ouverture du champ politique, avec l'espoir de garder la maîtrise du processus. Pendant trois ans, de l'hiver 1988 à l'hiver 1991, l'Algérie va vivre son « printemps », un printemps marqué par les intrigues de l'oligarchie militaire, l'incapacité des mouvements d'opposition à se rassembler autour d'une vision commune de l'État et de la démocratie, et la montée en flèche d'un islamisme radical.

Le président de la République Chadli Bendjedid décide de faire approuver par référendum, le , une nouvelle Constitution qui abolit le rôle dirigeant du parti unique. Une loi portant autorisation des associations à caractère politique ouvre la voie au multipartisme. Différents partis sont légalisés, tel le Front des forces socialistes (FFS), le plus vieux parti de l'opposition de l'après-indépendance, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), laïc majoritairement berbère, et, à l'opposé de l'échiquier politique, des organisations islamistes comme le Front islamique du salut (FIS). Pour la première fois, un pays arabe autorise un parti qui a pour but explicite l'instauration d'une « République islamique », alors que la constitution interdisait explicitement la création de partis politiques sur une base religieuse. Les illusions sont alors nombreuses. Le Front islamique du salut (FIS) est officiellement reconnu le . La création anticonstitutionnelle du FIS ne provoque aucun remous. Dans l'euphorie des nouveaux droits démocratiques, aucun parti ne proteste contre la légalisation de ce parti. Même un parti communiste comme le PAGS, qui sera le premier à réclamer par la suite l'interdiction du parti islamiste. Et malgré tout c'est le FIS qui parviendra à fédérer la rage et le désir de justice sociale d'une majorité d'Algériens.

Une autre loi présidentielle permet l'amnistie de nombreux démocrates et la possibilité de retour au pays des « exilés » comme Hocine Aït Ahmed, ancien opposant au régime, et Ahmed Ben Bella, ancien président de la République renversé par le colonel Boumédiène en 1965. La même loi est aussi mise à profit pour libérer des cadres musulmans intégristes qui avaient été condamnés antérieurement pour des actes terroristes.

La presse écrite est également libérée. De nombreux journaux (les quotidiens El Watan, Le Matin, Liberté ou El Khabar), d'une liberté de ton sans précédent, voient le jour.

Une course de vitesse commence alors entre un « pôle démocratique » et un « pôle islamiste » afin de remplir le vide laissé par le parti unique du FLN.

Élections municipales du 21 juin 1990 Les élections locales du 21 juin 1990 constituent le premier scrutin pluraliste de l'histoire algérienne que le FIS remporte avec 54,2% des suffrages exprimés, soit 45,6% des sièges des assemblées populaires communales (APC) et 55,04% des assemblées de wilaya (APW), alors que le FLN ne recueille que 28,10% des suffrages exprimés. Le FIS remporte alors 953 communes sur 1539 et 32 wilayas sur 48. Au lendemain de leur victoire aux élections, les islamistes substituent, aux frontons des mairies qu'ils ont gagnées à travers tout le territoire national, l'inscription « Municipalité islamique » à la devise républicaine « Révolution par le peuple et pour le peuple ».

Grève générale du FIS, affrontement avec l'armée et démission du Premier ministre

À la veille des élections législatives prévues pour le , plusieurs partis politiques dénoncent le découpage et la loi électorale, et menacent d’une grève générale.

C'est à la fin de , à l'initiative du Syndicat islamique du travail (SIT) que l'appel à une grève générale est lancé. « Grève sainte » destinée à édifier par la force un « État islamique ». La grève ne rencontre tout d'abord que peu d'écho dans les entreprises, contraignant les militants du FIS à encourager, de façon parfois un peu musclée, les travailleurs à abandonner leur poste. Mais bientôt, défilés et manifestations de rue ne tardent pas à prendre l'allure d'un mouvement de désobéissance civile menant au développement d'un climat pré-insurrectionnel. Le mouvement prend en quarante-huit heures toute son ampleur. Alger se transforme en campement islamiste. Le gouvernement en place est débordé. Les places de la capitale ont l'aspect de camps retranchés, où l'on se rend des quatre coins de la capitale. Alger offre le spectacle d'une ville passée aux mains de l'opposition islamiste. Les leaders du FIS Abassi Madani et Ali Belhadj exigent, outre l'annulation de la loi électorale, la tenue d'élections présidentielles anticipées. Pendant ce temps, le président du Parlement, Abdelaziz Belkhadem, de tendance « islamisante », joue les bons offices entre présidence et FIS.

Averti à son tour que l'armée se tient prête à intervenir, le Premier ministre Mouloud Hamrouche présente sa démission le . Trois jours plus tard, le président Chadli Bendjedid annonce, par communiqué, l’instauration de l’état de siège Décret présidentiel du 5 juin 1991 portant proclamation de l’état de siège, dans les lois juridiques de la répression, page 6.Extraits de la lettre circulaire de l’état major en date du 18 juillet 1991 relative à l’application de l’état de siège, dans les lois juridiques de la répression, page : 41. et reporte les élections législatives initialement prévues le .

L'armée ressort de ses casernes, prend position dans Alger et les trois grandes villes du pays. Le suite de la décision de l'armée de remplacer l'inscription « Municipalité islamique » du fronton des mairies par la devise républicaine, les affrontements entre manifestants islamistes et forces de l'ordre reprennent de plus belle. Tandis qu'il convie les « musulmans » à stocker des armes, Ali Benhadj appelle à la violation du couvre-feu. Les blessés affluent dans les hôpitaux de la capitale, dont certains sont entièrement contrôlés par les militants du parti islamiste. Décidés à reprendre une initiative qui leur échappe depuis près d'un mois, trois membres de la direction du parti, hostiles à Abassi Madani, interviennent à la télévision nationale et dénoncent les pratiques de leur président. Cet affront leur vaudra d'être exclus le surlendemain.

Le , stimulé par le soutien que lui manifeste sa base, Abassi Madani lance un ultimatum et donne quarante-huit heures à l'armée pour évacuer les villes sous peine de déclarer le Djihad. Allé trop loin, il est arrêté deux jours plus tard en compagnie d'Ali Benhadj et de cinq autres membres de la direction du parti. Les 2 leaders sont incarcérés, tandis que la répression s'abat sur des cercles de plus en plus larges de militants du FIS.

Un calme précaire s'instaure, les militaires ayant fait d'une pierre deux coups : décapiter le FIS et profiter de la crise pour exiger du président de la République la tête de son Premier ministre, Mouloud Hamrouche, et son remplacement par Sid Ahmed Ghozali. Ces événements, qui placent le « processus démocratique » sous haute surveillance, marquent aussi le début de la fin du Président Chadli Bendjedid. D'autant que la réintégration dans l'armée de la Sécurité militaire, l'ex-toute puissante police politique en principe dissoute, mais en réalité plus active que jamais, finit d'isoler le chef de l'ÉtatLe drame algérien - Un peuple en otage. La Découverte. 1997Abed Charef, Algérie, le grand dérapage. Édition de l'Aube. 1994.

Quatre mois plus tard, le , au cours d'une intervention télévisée, le président Chadli Bendjedid annonce le coup d'envoi officiel de la campagne électorale pour les élections législatives qui auront lieu le et se déclare prêt à composer avec le gouvernement issu de la prochaine Assemblée nationale.

Trois semaines avant le scrutin, Chadli consulte son nouveau Premier ministre, Sid Ahmed Ghozali, sur l'opportunité de reporter à nouveau les élections si celles-ci devaient aboutir à une « catastrophe ». Ce dernier l'en dissuade fermement, soutenu en cela par le général Khaled Nezzar.

Législatives du 26 décembre 1991

Abdelkader Hachani, numéro 3 du FIS et leader de la tendance « pragmatique » du FIS, parvient à éviter le basculement dans la violence en arrachant à ses troupes la participation aux élections, sans toutefois empêcher les plus radicaux de faire d'ores et déjà le choix de l'option arméeSmail Goumeziane, Algérie en contrechamp « Une crise peut cacher une autre », 70-71, janvier-juin 1995. .

À la veille du le président Chadli scelle son sort en affirmant être « prêt à cohabiter » avec le FIS. L'accusation de compromission présumée avec les islamistes vient alors s'ajouter aux critiques portant sur sa « faible capacité de travail » et son « absence de la scène politique ».

Les premières élections législatives pluraliste de l'Algérie indépendante ont lieu le , après un premier report et au terme d'une campagne menée par Sid Ahmed Ghozali contre son propre parti, campagne que certains n'hésitent pas à imputer à une volonté de faire du FIS le vainqueur des élections et, par conséquent, le parti « à abattre » après celles-ci.

Des résultats inattendus

Le premier tour des législatives, organisé dans des conditions déplorables, est marqué par d'abstentions et confirme l'effondrement du FLN qui perd un million de voix et obtient en tout 15 sièges. Le FIS frôle la majorité absolue avec de voix, soit 47,54 % des suffrages exprimés, et décroche 188 des 430 sièges de l 'Assemblée nationale. Les « indépendants », le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, parti laïc de Saïd Saadi) et les islamistes « modérés » sont balayés par les urnes. La seule autre formation politique à émerger est le Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït Ahmed, bête noire du pouvoir qui se situe clairement dans l'opposition, et qui avec seulement de voix remporte 25 sièges au premier tour et se retrouve, pour le second, en ballottage avec le FIS à Alger.