Albert Pel, né le à Grand-Cœur (Savoie) et mort le au bagne de Nouvelle-Calédonie, est un tueur en série et criminel français. Il fut surnommé « l'horloger de Montreuil ».

Lors du procès de Landru, ce dernier fut comparé à Pel en raison de nombreuses similarités entre les deux affaires.

Biographie

Jeunesse Né à Grand-Cœur (fusionnée depuis à Aigueblanche), Albert Pel est le fils d'un horloger et d'une commerçante ; ses parents se séparent peu après sa naissance du fait, semble-t-il de relations adultérines commises par la mère. À ce sujet, Pel dira durant son procès souffrir de Chacun des époux vit donc de son côté : M. Pel reste à Bourg-Saint-Maurice, et Pel déménage à Paris. On retiendra de cette dernière qu'elle tenait, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, un modeste commerce d'objets religieux. L'enfant est élevé par son père puis recueilli ensuite par un de ses oncles.

En 1859, un oncle qui s'intéresse à Albert, maître Flandin, avocat à Moûtiers, propose de l'envoyer à Paris terminer son instruction et faire son apprentissage. Albert réside dès lors principalement chez sa mère, qui confie le jeune garçon d'abord aux sœurs de Saint Augustin, ensuite aux frères de Saint Nicolas, à Vaugirard.

À quinze ans, il entre chez MM. Leriel et Maucolin, et en 1868, il en sort pour passer en qualité d'ouvrier, dans la maison d'horlogerie Manceau, 17 rue La Fayette, puis dans la maison Josse, 13 rue de Douai. Albert Pel vit alors encore avec sa mère, rue Bleue. Les affaires ne prospérant pas, ils déménagent rue de Rochechouart au milieu de l'année 1869, où Albert ouvre un commerce d'horlogerie. Reichenbach, voisine des Pel, témoignera lors du procès du manque de sympathie d'Albert pour sa mère.

Les premières morts

Dans les premiers jours du mois d’, Pel fut prise de violentes coliques. Le médecin lui rendra visite une fois, constatant des douleurs à l'abdomen et à l'estomac, et une obstruction des voies respiratoires. Le , elle décédera sans que son fils n'en soit très affecté. Selon les témoins, il se serait même exclamé : « Elle y est ! » Le certificat de décès notera comme cause du décès « bronchite chronique ». Pel insista pour que personne ne vienne veiller le corps, ni assister à l'ensevelissement. Les voisins supposèrent que les bruits étranges qu'ils entendirent ce jour-là étaient l'œuvre d'Albert, cherchant à découvrir des valeurs cachées dans la maison…

En 1873, c'est au tour de son père de décéder à Bourg Saint-Maurice. Albert n'ayant pas bougé de Paris, il semble cette fois totalement étranger à cette mort. Il recueillit l'héritage, francs environ. L'instruction note que pour la circonstance, Albert Pel porta à sa boutonnière un ruban rouge, qui intrigua les personnes assistant à l'enterrement. Questionné, il répondra :

Premiers signes de désordres psychiques

Albert déménagea. De 1872 à 1874, Pel habita différents quartiers où il se présentait tantôt comme professeur de mathématiques au lycée Saint-Louis, tantôt comme professeur de rhétorique, tantôt comme organiste de l'église de la Trinité, se parant de décorations auxquelles il n'avait aucun droit. Il dira également à un camarade d'apprentissage, M. Hubert, s'agissant du décès de sa mère, que cette dernière avait été foudroyée avec une bobine de Ruhmkorff qu'il avait en sa possession.

Au mois de , il déménage à Passy, rue Raynouard. Son excellente tenue, ses dehors sérieux, son assiduité de bûcheur lui avaient conquis la considération publique, lorsque survint, au mois d', un fâcheux événement. Un créancier, M. Serin, apparemment particulièrement discourtois, réclame le paiement d'une dette de francs. Pel commence par lui répondre par des lettres menaçantes, puis un jour, se rend chez son adversaire braquer sur lui une arme à feu. Désarmé et conduit chez le commissaire de police, Pel est placé en détention. Divaguant, il est rapidement emmené à l'infirmerie, où il est examiné, et reconnu affecté de conceptions délirantes. On le place à Sainte-Anne, où il restera un mois en observation. À sa sortie, les spécialistes le déclarent radicalement guéri ; il règle le créancier.

Première disparition

Retournant à Paris, il ouvre successivement une pâtisserie, une agence de publicité, puis devient régisseur et commanditaire du Théâtre des Délassements-Comiques. En 1878, il s'installe rue Doudeauville, où il utilise le nom de Cuvillier, avec l'accord de Cuvillier, pour se mettre à l'abri de ses créanciers. En , il s'installe aux Ternes, rue Doisy, dans un appartement où il ne s'occupe plus désormais que de physique et de chimie ; il se donne alors le titre de docteur en médecine.

Avec lui vivent deux femmes : Marie Mahoin, sa domestique, et Eugénie Meyer, sa maîtresse, couturière d'une cinquantaine d'années, employée à raccommoder des costumes au Théâtre de l'Odéon. Deux mois après, Eugénie Meyer et Marie Mahoin sont toutes deux prises subitement de vomissements et de diarrhée ; elles se plaignent, en outre, d'une soif inextinguible. Eugénie Meyer était tombée malade la première : la domestique l'avait soignée pendant quelque temps ; puis, fort souffrante elle-même, entre le à Hôpital Beaujon. Huit jours suffisent à lui rendre la santé, mais entre-temps, Eugénie a disparu. Depuis le départ de sa domestique, Pel avait vécu comme un reclus dans son domicile, se faisant passer son courrier par un vasistas. Mahoin souhaitant reprendre son service, Pel, d'allure étrange, refuse de la laisser pénétrer chez lui, et comme elle voulait au moins emporter la malle qu'elle avait laissée au moment de son départ, il ferma la porte, la pria d'attendre quelques instants, puis lui rapporta lui-même les effets qu'elle réclamait. Une première information judiciaire est ouverte pour enquêter sur la disparition inquiétante d'Eugénie. Pel est le principal suspect de l'enquête, mais faute de preuves sérieuses, il bénéficiera d'une ordonnance de non-lieu. Pel vint alors s'installer rue Kléber où il se remet à exercer sa profession d'horloger.

Seconde vague de morts

Premier mariage

Le , Albert épouse une jeune fille nommée Eugénie Buffereau, une vendeuse salariée chez un marchand de l'avenue d'Eylau (actuelle Avenue Victor-Hugo), qui lui apporte une dot d'environ francs. Un mois après, la jeune femme souffre de vomissements continuels et se plaint d'une soif ardente.

Le , la mère d'Eugénie lui rend visite en compagnie d'une belle fille, à la suite d'un billet qu'elle a reçu de sa propre fille, et lui disant : Eugénie veut manger à table, mais à peine debout, elle est prise de vomissements. Un médecin, le docteur Raoult, est appelé : il croit d'abord à un empoisonnement par les champignons, puis conclut à une gastro-entérite aiguë. Eugénie Buffereau meurt le , dans l'indifférence totale de son mari. Sa famille, scandalisée, songe à saisir la Justice avant de se raviser, par crainte d'un scandale. En 1884, lors de l'arrestation de l'horloger, le cadavre d'Eugénie est exhumé, et ses restes soumis à l'examen des experts : on y trouve une quantité non négligeable d'arsenic. Pel se justifiera en arguant que sa femme prenait de la liqueur de Fowler.

Second mariage

Pel déménage à nouveau, courant 1881, pour demeurer rue du Dôme, à Passy. Il courtise quelques semaines Angèle Dufaure Murat-Bellisle, qu'il avait occupée quelque temps comme apprentie. L'union se concrétise, mais la belle famille, méfiante, souhaite établir un contrat de mariage, pour protéger la dot d'environ francs. Pel, farouchement opposé, consent après la cérémonie à établir un testament aux termes duquel, en cas de mort, il léguerait ses biens à sa veuve, mais uniquement si elle et sa mère faisaient de même à son bénéfice.

Après le mariage, les époux Pel, accompagnées de Dufaure-Murat, décident alors de se fixer à Nanterre. Albert se remet à l'étude des toxiques, tout en continuant sa profession d'horloger. Il élabore un certain Philloxericide du docteur Pel, soi-disant destiné à révolutionner les régions de vignobles. De surcroît, il obtient de la Préfecture de police de Paris l'autorisation de vendre des substances vénéneuses et des produits chimiques. Dufaure-Murat ne tarde pas à être prise de violentes coliques. Effrayée par la grande quantité de substances dangereuses se trouvant dans la maison auxquelles elle attribuait son indisposition, elle finit par déménager à Paris, laissant le jeune ménage seul. Au mois d'avril, Angèle, enceinte (elle accouchera quelques semaines avant le procès), abandonne Albert pour la liaison naissante qu'il entretient avec Élise Boehmer, domestique d'une quarantaine d'années qu'il employait pour faire réparer des montres.

À Montreuil

Le , Albert et Élise emménagent à Montreuil-sous-Bois, rue de l'Église. Le , Élise tombe malade, en proie à des coliques et des vomissements qui lui causent d'intolérables souffrances. Deux voisines viennent lui apporter des soins quotidiens jusqu'au , date à laquelle Pel s'installe au chevet de la malade. La malade disparaîtra dans la soirée, et ne donnera plus jamais signe de vie. Durant la nuit, il est rapporté par plusieurs témoins que Pel avait masqué les fenêtres avec des étoffes noires et des tapis ; d'autres se sont plaints de l'odeur épouvantable qui vient de la cuisine et attestent avoir vu l'horloger allumer de grands feux dans un four, qui ne s'est éteint qu'au lever du soleil. Le parquet, après une enquête sommaire, le suspecte d'avoir incinéré sa compagne et ordonne son arrestation. Pel se défend : selon lui, Élise Boehmer, se sentant bien mieux, l'a quitté le , avec une voiture-cocher qu'il serait allé lui-même chercher à plus de cinq kilomètres, Faubourg Saint-Antoine. Après enquête de la police, Albert Pel est accusé de sept empoisonnements et est renvoyé devant la cour d'assises.

Le procès

Pel comparait le jeudi devant la Cour d'assises de la Seine. Le procès, présidé par M. le conseiller Dubard, dure trois jours. L'acte d'accusation relève sept empoisonnements échelonnés sur dix ans, mais seulement deux sont poursuivis (ceux d'Eugénie Buffereau et Élise Boehmer). Albert Pel repousse toutes les charges. Il plaide l'innocence et la fera plaider par un jeune défenseur qu'on lui a désigné d'office, Joly, avocat stagiaire.

Pel, âgé de trente-six ans lors de sa condamnation, était, selon les journaux de l'époqueVoir sur gallica.bnf.fr. de taille moyenne, d'apparence chétive ; sa physionomie, très particulière, a autant marqué les esprits de l'époque que l'originalité de ses crimes. Très intelligent, il avait les cheveux noirs, couchés en arrière ; son visage était maigre et jaunâtre; ses pommettes extraordinairement saillantes ; ses yeux abrités derrière des lunettes d'or ; son nez long et pointu ; ses lèvres minces et décolorées ; il portait la moustache et la barbiche noires. Au cours des deux procès, il apparut vêtu de noir et portant un foulard blanc. Sa nonchalance, souvent remarquée par les journalistes, contrastait avec la gravité des accusations portées contre lui. Jusqu'à la fin, il clamera son innocence.