thumb|300px|La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime, 1808 (musée du Louvre) de Pierre Paul Prud'hon. La vendetta désigne une haine ou une hostilité entre plusieurs familles ou groupes d'individus. Elle se manifeste par des vengeances allant souvent jusqu'aux meurtres de plusieurs de leurs membres.
Définitions Le Dictionnaire de l'Académie française, 1932-1935. définit la vendetta comme un
Pour le Robert éd., 1986, t. 9, 669., il s'agit d'une Cela peut aussi désigner un couteau corse qui sert à saigner le gros gibier ou le bétail.
Plus généralement, le mot vendetta désigne, dans les sociétés claniques de la région méditerranéenne, la vengeance d'un meurtre ou d'une offense. Elle implique, par obligation de solidarité, tous les parents et alliés jusqu'à un certain degré de parenté ou d'alliance.vendetta sur Wiktionnaire..
Histoire Le couple domination/résistance joue un rôle important dans le développement du phénomène de la vendetta. La domination doit être comprise au travers d'une structure familiale au sens large : le clan ou la tribu, qui réunit plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de personnes affiliées, redevables ou employées.
Les vendettas peuvent mobiliser de véritables bandes, aptes à organiser la vengeance, et à s'assurer de complicités pour éviter une arrestation. Elles peuvent également décourager toute velléité d'intervention de la police par une fuite organisée – dans le maquis corse, par exemple (bibliographie générale, p. 113)..
En Haute Albanie, la vendetta se déroule de tribu à tribu ; elle entraîne de véritables guerres, empêchent toute circulation d'un territoire à un autre. Le clan est un instrument de domination : il peut contraindre un membre désigné de la famille à accomplir son devoir, en reprenant le sang et en respectant le Kanun (code d'honneur) en Albanie.
La perte de l'honneur est assimilée à la perte de la vie ; celui qui ne se venge pas subit des humiliations pour lui rendre la vie impossible : il ne peut prendre la parole en public, seule la main gauche lui est tendue, le verre ou la cuillère lui sont passés par-dessous la jambe.
La vendetta est également un outil de domination politique. Sur un village ou sur un territoire plus étendu, l'objectif est d'éliminer l'adversaire, alimenter les motivations, souder le clan.
Les exemples sont nombreux, dans la littérature et ailleurs ; . ; dans Colomba de Mérimée, le conflit entre deux familles corses, les Barricini et les Della Rebbia, recoupe une opposition politique entre conservateurs royalistes et bonapartistes. Un des enjeux est le pouvoir sur le village au travers de la mairie. En Crète, l'affrontement de deux familles, les Sarzetakis et les Pentarakis, a duré plus d'un siècle.
Pour obliger un adversaire politique à se retirer de la scène publique, la vendetta s'est révélée très efficace. Non limitée dans le temps, elle peut aboutir à l'élimination physique de l'adversaire, au nom de l'honneur.
La vendetta se nourrit également de la résistance à une domination politique. Le sentiment d'injustice, d'inégalité de traitement est souvent à l'origine de cette forme de justice privée, primitive. La Corse dominée par les Génois, puis par les Français, a cultivé ce sentiment d'injustice et de résistance associées.
En Albanie, les tribus catholiques du Nord s'appuient sur leur inaccessibilité, et ont développé une justice basée sur le Kanun, en opposition à la justice ottomane. L'administration de l'Empire les a abandonnées à leur sort, dans une quasi-autonomie.
En Grèce et Crète, l'Église orthodoxe a servi de base à la résistance contre le pouvoir ottoman. L'éloignement au pouvoir central a autorisé cette forme de justice traditionnelle. En Turquie, les Turkmènes, qu'évoque Yachar Kemal, ont perpétué cette tradition.
Dans la littérature
Le plus ancien témoignage sur la vendetta en Corse remonte à l'Empire romain : Sénèque, homme d'État et philosophe stoïcien, fut exilé en Corse pour avoir entretenu une liaison adultère avec Julia Livilla, sœur de l'empereur Caligula. Il passa six ans dans le nord de la Corse. Il écrit : « Se venger est la première loi des Corses, la deuxième, vivre de rapines, la troisième, mentir, et la quatrième, nier les dieux ».
Au , des écrivains français se sont intéressés à la vendetta en Corse. Entre 1830 et 1890, Balzac, Mérimée, Maupassant et Alexandre Dumas traitent ce sujet. Mérimée reconnaissait qu'il « adorait » se faire raconter des histoires de vendetta.
Le caractère, héroïque et scandaleux, de la vendetta permet de mettre en scène des héros romantiques. Le « bandit d'honneur » en est l'archétype privilégié. Il connaît un grand succès sur fond de paysages corses. À cette époque, la région était tenue pour exotique, de par sa faible notoriété et son manque d'accessibilité aux voyageurs.
Prosper Mérimée thumb|150px|Prosper Mérimée L'ouvrage le plus célèbre est Colomba de Prosper Mérimée. Il avait visité la Corse en 1839 en tant qu'inspecteur des monuments historiques. Son intérêt d'ethnologue s'attache, au-delà des monuments, aux constructions quotidiennes et à ce qu'elles révèlent des traditions. Il décrit les maisons corses comme des habitations austères, en granit, aux fenêtres étroites, qui peuvent servir de meurtrières en temps de vendetta. Souvent, ces habitations comprennent un four et un puits pour soutenir un siège.
On lui raconta, au cours de ses pérégrinations, une vendetta qui opposa en 1833 deux familles du village de Fozzano, près de Sartène : les Carabelli et les Durazzo (on peut noter que Durazzo est le nom italien de la ville albanaise de Durrës).
Il fit connaissance de celle qui servit de modèle à Colomba, l'héroïne . Dans la nouvelle, son frère Orso, officier bonapartiste réduit à l'état de demi-solde après la chute de l'Empire, revient au pays, et se trouve plongé dans un conflit opposant son propre clan à celui du maire du village. Déchiré entre le respect de la justice et la nécessité de la vengeance, influencé en outre par sa sœur Colomba, il est pris dans l'engrenage de la vendetta.
Guy de Maupassant vignette|gauche|150px|Guy de Maupassant par Félix Nadar, 1888.
Maupassant publie en 1883 une nouvelle de quatre pages, intitulée Vendetta, dans le journal Le Gaulois. Cette histoire sera reprise dans les Contes du jour et de la nuit en 1885.
À Bonifacio, une mère perd son fils unique, tué d'un coup de couteau, à la suite d'une dispute. Le meurtrier s'enfuit en Sardaigne, de l'autre côté du détroit, dans un village sarde « où se réfugient les bandits corses traqués de trop près. Ils peuplent presque seuls ce hameau en face des côtes de leur patrie en attendant là le moment de revenir et de retourner au maquis ». La mère devant le cadavre de son enfant lui promet la vendetta en déclarant : Elle fait construire un mannequin qu'elle recouvre de boudin noir, puis s'enferme chez elle trois mois durant, avec sa chienne pour unique compagne. Cette dernière est régulièrement privée de nourriture, mais reçoit ponctuellement l'autorisation d'attaquer le mannequin en échange d'un bout de boudin grillé. Sitôt que l'animal est conditionné, la mère s'embarque pour la Sardaigne, identifie le meurtrier et lâche à ses trousses la bête affamée. Au moment de retrouver ses pénates, cette nuit-là, la mère vengeresse « dormit bien ».
Quand Maupassant s'écrie :
vignette|150px|Honoré de Balzac par l'un des Frères Bisson.
Honoré de Balzac Balzac écrit en 1830 un curieux récit intitulé La Vendetta. Il se déroule à Paris. Il est consacré autant à Napoléon qu'à la vengeance familiale.
Le succès de Mateo Falcone de Mérimée avait retenu l'attention de Balzac ; le thème de la famille est une constante dans son œuvre.
Balzac raconte l'histoire d'une famille ; les Piombo quittent l'île à la suite d'une vendetta ; malgré une apparente réconciliation, les Porta assassinent le fils Piombo, brûlent la maison familiale et la vigne. En représailles, le clan Piombo assassine sept membres de la famille Porta, à l'exception d'un enfant dénommé Luigi. Quand les Piombo viennent à Paris exposer leur situation au Premier Consul Bonaparte, dont ils avaient protégé la mère poursuivie par les partisans de Paoli, Balzac attribue à Bonaparte une série de propos qui sont à la fois un diagnostic historique et une ligne de conduite à tenir pour la Corse.
Il ajoute : « Nous penserons à toi. Mais plus de vendetta ! Il n'y pas de maquis ici. Si tu y joues du poignard, il n'y aurait pas de grâce à espérer. Ici la loi protège tous les citoyens et l'on ne se fait pas justice soi-même ». Bartholomeo di Piombo, fidèle parmi les fidèles de Napoléon, devint un riche baron d'Empire. Mais vouant un amour exclusif à sa fille, il s'opposera à son mariage avec un proscrit, caché dans l'atelier où elle s'exerce à la peinture. Il s'avère que celui-ci est le dernier fils de la famille Porta à laquelle les Piombo vouent une haine mortelle. Passant outre l'opposition de son père et la vendetta qui oppose les deux familles, ils se marient. D'abord heureux, ils sombrent bientôt dans la misère et le désespoir.
Ces écrivains ont donné une image du pays et de ses coutumes qui deviendra un cliché : terre à la fois sauvage et cruelle, peuplée de héros romantiques.
Une géographie bien identifiée à la Méditerranée
thumb|right|300px|Les Balkans. La vendetta en Europe est présente dans trois régions principales : les Balkans, l'Italie méridionale et, dans une moindre mesure, la Corse.
La vendetta était présente dans la zone albanophone (Albanie, Kosovo, Macédoine) mais aussi au Monténégro et en Grèce (le Magne notamment).
Ces régions ont été occupées plusieurs siècles par l'Empire ottoman. La plupart de ces territoires englobent des peuples dont l'identité passe par la religion (catholique, musulmane, orthodoxe) et les langues d'origine latine, slave, turque ou même illyrienne pour les Albanais.
En Albanie, les zones montagneuses et catholiques du Nord ont été plus touchées par ce phénomène que celles du centre (musulmane) ou du sud (orthodoxe). Mais au Kosovo à population largement musulmane, comme en Grèce, dans le Magne, à population orthodoxe, la vendetta est pratiquée à grande échelle.
Le facteur religieux ne permet pas de différencier ces comportements. Les îles (Corse, Sardaigne, Crète et Sicile) sont, quant à elles, de véritables foyers de vendettas. L'isolement insulaire, l'éloignement administratif par rapport à un gouvernement (Piémont pour la Sardaigne, Gênes puis France pour la Corse, Empire ottoman pour la Crète et le Magne) ont entretenu le phénomène.
La Sardaigne est un cas intéressant : le banditisme y est plus présent que la vendetta. Sa position géographique, face à Bonifacio, en a fait un refuge pour les Corses, notamment de la région de Bonifacio, en délicatesse avec la justice comme le soulignait Maupassant. De la même façon, la Corse a été un refuge dans des circonstances extrêmes, lorsque des bandits sardes ne trouvaient plus aucun lieu pour se cacher sur leur île.
La vendetta y est restée présente ; elle a culminé au où l'une des bandes était conduite par une femme d'environ quarante ans, nommée Lucia Delitala. Elle portait une moustache et ne s'était jamais mariée pour ne pas dépendre d'un homme ! Des vendettas continuèrent de défrayer la chronique au .
Le droit coutumier
La notion de droit coutumier renvoie à l'exercice d'un droit non écrit et dépourvu de l'appui d'un organe coercitif. Elle peut être est difficile à appréhender pour les habitants d'un pays doté d'un , où l'État exerce la justice de façon généralement impartiale.