Les Chansons d'Aragon (titre original complet : Les Chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré) est un album de Léo Ferré publié par Barclay en 1961. Il s'agit du deuxième album de Ferré entièrement consacré à la mise en musique d'un poète après Les Fleurs du mal en 1957. Cet album-ci aura beaucoup plus de retentissement, sans doute parce que Ferré connaît au même moment un très grand succès public et critique sur scène, et peut-être parce qu'Aragon est alors un poète vivant et actif, une figure d'intellectuel engagé controversée.

Cette œuvre discographique est considérée comme un grand classique de la chanson française.

Genèse Léo Ferré découvre Le Roman inachevé de Louis Aragon dans une librairie de Saint-Germain des Prés peu après sa parutionInterview de Léo Ferré sur France Inter en 1991, citée par Bernard Scheil, Causerie sur "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?", p. 11, lire en ligne, consulté le 23/02/2021.. Le recueil lui plaît, notamment parce que la poésie d'Aragon est lyrique et chantanteQuentin Dupont, Vous savez qui je suis, maintenant ?, La Mémoire et la Mer, 2003, .. Ferré, qui n'a croisé Aragon qu'une ou deux fois « par le dédale des affaires du Parti Communiste »Entretien radio avec Jean Chouquet, C'est extra, 1991., commence à travailler sur ce corpus durant l'automne ou l'hiverAlain Raemackers, livret de l'album La Mauvaise Graine, La Mémoire et la Mer, 2006. 1958. Par l'entremise de son amie la chanteuse Catherine Sauvage, qui connaît Aragon depuis 1955 (ils se fréquentent après que Sauvage a enregistré en 1953 une émouvante version de son poème « Il n'y a pas d'amour heureux », sur une musique de Georges Brassens), Ferré invite Aragon chez lui pour lui présenter quelques premières mises en musique. Aragon s'y rend avec sa compagne Elsa Triolet, écoute Ferré chanter en s'accompagnant au piano et donne immédiatement son accordQuentin Dupont, Vous savez qui je suis, maintenant ?, op. cit., . pour aller au bout d'un projet d'album, en lui laissant toute latitude.

Les titres Tu n'en reviendras pas, Je chante pour passer le temps et L'Étrangère sont chantés par Ferré pour la première fois à la radio, dans l'émission Avant-Premières de Luc Bérimont, respectivement en janvier, février et . Ces versions interprétées seul au piano ou en duo avec l'accordéoniste Jean Cardon ont été publiées en disque en 2006 (voir l'album posthume La Mauvaise Graine).

Une douzaine de titres semble avoir été prête en . À ce moment-là Ferré n'est plus sous contrat avec les disques Odeon. Il entreprend plusieurs démarches qui n'aboutissent pas. Finalement, il signe en 1960 avec Eddie Barclay, qui lui demande de sortir d'abord des chansons accrocheuses. Ce dont Ferré va s'acquitter à la fin de l'année (voir l'album Paname). Ceci explique pourquoi l'album Les Chansons d'Aragon ne voit le jour qu'en 1961, plus de deux ans après le début de sa conception.

Finalement, l'album contient seulement dix titres : huit poésies tirées du recueil Le Roman inachevé, une du recueil Elsa (paru en 1959) et une enfin du recueil Les Poètes (paru en 1960). On ne sait pas quels sont les quatre poèmes du Roman inachevé inclus dans les douze titres de et ensuite écartés. Ferré réalise un important travail de découpe et de recomposition textuelle, écartant ici les trois quart d'un texte, transformant là tel vers en refrain, rebaptisant la plupart des poèmes par souci de clarté et d'efficacité. Le travail de découpage qui a donné « L'Étrangère » aurait été réalisé par Madeleine Ferré, intermédiaire entre Aragon et Ferré pour le premier avis concernant cette version.Précisions :

C’est ma femme Madeleine qui pendant 6 mois a analysé le poème pour en extraire la distribution. ( à Paris Match 8 juin 1957)

C’est elle qui a fait le découpage du Mal Aimé.  Léo Ferré à Comédia 20/4/1954

Pour s'accompagner Ferré reprend la même formation instrumentale que pour son album Les Fleurs du mal, enrichie ici de choristes, de percussions et de cordes, arrangés et dirigés par Jean-Michel Defaye.

Ces dix titres ont fait l'objet d'un double enregistrement, monophonique et stéréophoniqueJacques Lubin, « Discographie de Léo Ferré », Sonorités , 1989.. Seule la version mono a été publiée à ce jour. L'album ayant rencontré le succès ainsi, peut-être n'a-t-on pas jugé opportun chez Barclay de la remplacer par la version stéréo au fil des rééditions (voir plus bas). Cinquante ans après, ces enregistrements inédits aux interprétations vraisemblablement différentes restent toujours à sortir, à l'exception de L'Affiche rouge, publiée en 2024 dans sa version stéréo inédite par Universal sur un vinyle 45 tours 20 cm, à l'occasion de la panthéonisation du poète, ouvrier et résistant communiste Missak Manouchian (la face B de ce disque étant occupée par la reprise contemporaine de cette chanson par le groupe Feu! Chatterton).

Ce disque est le dernier album studio de Ferré à paraître au format 33 tours .

Pistes Textes de Louis Aragon. Musiques de Léo Ferré.

Tous les textes sont extraits du Roman inachevé (collection blanche, rééd. Poésie — Gallimard, 1956), à l'exception de La Chanson noire extrait d'Elsa (collection blanche, rééd. Poésie — Gallimard, 1959), de Quatorzième arrondissement extrait des Poètes (collection blanche, rééd. Poésie — Gallimard, 1960), et de Gazel au fond de la nuit, L'Encore et Ils sont venus avec des fleurs, extraits du Fou d'Elsa (collection blanche, rééd. Poésie — Gallimard, 1963). Ces trois derniers titres, ultérieurs à l'album, ont été rendus publics à la faveur de la parution en 2020 du deuxième volet de l'intégrale de Léo Ferré, intitulé L'Âge d'or : intégrale 1960-1967.

Léo Ferré nomme ou renomme la majorité des poèmes. Les titres et incipit originaux sont donnés entre parenthèses quand il y a lieu.

Maquettes inédites, publiées en 2020 :

Musiciens

L'édition originale crédite « Franck Aussman et son orchestre », Franck Aussman étant un pseudonyme de Jean-Michel Defaye. Ont pu être identifiés : Barthélémy Rosso : guitare Jean Cardon : accordéon

Les autres musiciens n'ont pas été identifiés à ce jour.

Fiche technique Arrangements et direction musicale : Jean-Michel Defaye Prise de son : Gerhard Lehner Supervision : Jean Fernandez Crédits visuels : André Gornet Textes de la pochette originaleCes textes ne sont plus repris dans les éditions ultérieures de l'album. : Léo Ferré, Louis Aragon

Aspects artistiques Bien sûr, les Chansons, ce sont des musiques de Ferré sur des textes d’Aragon. Mais elles ne se réduisent pas à cela, et leur magie repose sur une interconnexion profonde du travail des deux artistes.

La musicalité d'Aragon La musicalité d'Aragon est pour beaucoup dans l'enthousiasme de Ferré à l'adapter et dans celui du public à l'écouter, plus encore qu'à le lire. Celle-ci tient à un sens inné de la langue chez l'écrivain : à son sens du rythme, à sa fluidité, à la maîtrise conjuguée des sons et des sens… Et plus encore peut-être à son aisance avec l'accent tonique du français. Voici ce qu'écrit Bernard Scheil à propos de « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? »Bernard Scheil, Causerie sur "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?", p. 12, lire en ligne, consulté le 23/02/2021. :

Et il laisse souligner par Paul Claudel l'art d'Aragon sur ce pointCité (sans référence) par Bernard Scheil, Causerie sur "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?", p. 13, lire en ligne, consulté le 23/02/2021. :

Ces remarques permettent de mieux comprendre Ferré lorsqu'il écrit : Pochette du disque, citée par Bernard Scheil, Causerie sur "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?", p. 12, lire en ligne, consulté le 23/02/2021.. Et légitimement, le disque ne s’intitule pas Les Poèmes d'Aragon chantés par Léo Ferré, mais bien Les Chansons d'Aragon chantées par Léo Ferré…

Le travail textuel de Ferré Seuls deux textes sont repris tels quels par Ferré : Je chante pour passer le temps et L'Affiche rouge. Encore, pour le second, choisit-il ce titre percutant en abandonnant celui de Strophes pour se souvenir d'Aragon..

Ce n’est pas un hasard si Ferré ne reprend pas les titres d’Aragon, mais construit généralement les siens en empruntant certains vers ou certains mots du texte : Après l’amour devient L’Étrangère, Bierstube… devient Est-ce ainsi…, ce Est-ce ainsi […] au loin les suivent qui n’était chez Aragon que deux vers parmi les autres, précédant le texte retenu par Ferré, alors qu’ils constituent le refrain de la chanson, le vers suivant, « Comme des soleils révolus » en étant la chuteLe Roman inachevé, p. 73.

Ainsi, des 42 quatrains d’Après l’amour, Ferré n'en retient que 10 : 19-22, 25-26, 33-34, 39 et 41. Exit la guerre, le contexte des années 1920, Venise et Nancy Cunard, la valse virevoltante des sirènes pour l’oublier : Ferré se concentre sur la seule « étrangère » des « bas-quartiers de Bohémiens ». Si le contexte est oublié, l’intrigue avec l’étrangère y conquiert une intensité qu’elle n’avait pas dans le poèmeLe Roman inachevé, p. 148.

Son intervention sur Les Fourreurs (« C'est un sale métier que de devoir sans fin ») est plus ponctuelle : Il saute les strophes 2-3, puis 9-10, remonte la en deuxième position et bisse le dernier versLe Roman inachevé, p. 220.

Les interventions chirurgicales de Ferré ne retouchent pas Aragon : tout en respectant son œuvre poétique, il tisse l’œuvre nouvelle d’une chanson.

Un interprète inspiré De nombreuses chanteuses et de nombreux chanteurs ont repris les Chansons d’Aragon, dans des versions parfois proches, parfois éloignées de celles de leur créateur. Ces dernières restent néanmoins la référence, tant Ferré les habite.

Léo Ferré ne se contente pas de chanter, il joue les textes. Il pleure « L’Affiche rouge », il est le commerçant goguenard, amoral et naïf des « Fourreurs », mais il ne tombe pas dans le piège du pathos dans « Est-ce ainsi… », pour lequel il redevient un récitant sobre et factuel.

Regards croisés Aragon rédige un texte de présentation pour l'album, intitulé Léo Ferré et la mise en chanson. Il y affirme que « la mise en chanson d'un poème est à [ses] yeux une forme supérieure de la critique poétique », parce qu'elle est « créatrice », contrairement à la critique écrite savante. Impressionné par le travail de découpe et de re-création réalisé par Ferré, Aragon exprime sa surprise et son plaisir de redécouvrir ses propres textes sous un jour nouveau« Il arrive à Léo Ferré de dire que nous avons fait ensemble une chanson : cela n'est pas tout à fait exact, j'ai innocemment écrit un poème et, lui, il en a fait une chanson, ce dont je serais bien incapable. À chaque fois que j'ai été mis en musique par quelqu'un, je m'en suis émerveillé, cela m'a beaucoup appris sur moi-même, sur ma poésie. », Louis Aragon, in Léo Ferré et la mise en chanson., voire sa gratitude. Après avoir reconnu en Ferré un poète véritable, il termine son texte ainsi :

De son côté, Ferré livre un texte intitulé Aragon et la composition musicale où il s'exprime sur sa démarche :

Ces deux textes sont tous deux publiés dans Les Lettres françaisesLes Lettres françaises, numéro du 19 au 25 janvier 1961., dont Aragon est le directeur. Dans la pochette intérieure du vinyle, ils sont présentés en regard l'un de l'autre, accompagnés par une iconographie qui redouble l'effet-miroir entre Ferré et Aragon (photographies d'Aragon et de sa compagne d'un côté, de Ferré et de sa femme de l'autre).

Réception et postérité

En dépit du succès commercial rencontré par l'album au fil des mois et de sa durée, l'expérience ne sera pas renouvelée. Ferré mettra brièvement en musique Aragon en 1963, à l'occasion de la parution du recueil Le Fou d'Elsa, avec « Gazel du fond de la nuit » (extraits), « L'Encore » et « Une fille quelque part au fond du Xénil », restés à l'état de maquettes (publiées en 2020). Si projet de nouvel album Aragon il y eut, il sera finalement abandonné au profit du double album Verlaine et Rimbaud en 1964.

Rééditions