vignette|300px|La Porte dorée de Kiev (). L’architecture russe s’enracine dans la culture matérielle de l'État slave des Rus' de Kiev. À la chute du royaume de Kiev, l’histoire de l'architecture russe s’est poursuivie dans les principautés de Vladimir-Souzdal, de Novgorod, puis dans les États successifs du tsarat de Russie, de l’Empire russe, et de l’Union soviétique, jusqu'à l'actuelle fédération de Russie.
Période varègue (988–1230)
L’état féodal des Rus' de Kiev est, au moins sur le plan culturel et, en l’occurrence, architectural, l'ancêtre de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine. Les grandes églises de Kiev, édifiées après l’Évangélisation de la région en 988, sont les plus anciens exemples d’architecture monumentale dans les régions slaves orientales. Le style architectural du royaume de Kiev, qui s'imposa rapidement, a été très influencé par l’architecture byzantine. Les premières églises orthodoxes, avec leur géométrie caractéristique d’« église à cellules », étaient surtout construites en charpente de bois. Les grandes cathédrales comportaient souvent plusieurs petits dômes, ce qui a conduit certains historiens d’art à tenter d'y retrouver la forme de temples slaves païens.
D'un autre côté, la cathédrale Sainte-Sophie de Novgorod (1044–52), exprimait un style novateur qui exerça une profonde influence sur l’architecture religieuse russe. Ses murailles austères, ses baies chiches et étroites, et ses coupoles chemisées de métal rappellent par bien des aspects l’architecture romane de l’Ouest de l’Europe. Les infidélités au modèle byzantin sont de plus en plus manifestes sur les cathédrales de Novgorod postérieures : Saint-Nicolas (1113), Saint-Antoine (1117–19), et Saint-Georges (1119). De l’architecture profane de la principauté de Kiev, il ne subsiste que peu de vestiges. Jusqu'au , seule la Porte d’Or de Vladimir, malgré de considérables travaux de restauration au , était considérée comme authentiquement pré-Mongole. Puis au cours des années 1940, l’archéologue Nikolaï Voronine découvrit les vestiges du palais d'André Bogolioubski à Bogolyubovo (datant de 1158 à 1165).
La cité de Novgorod préserva son architecture au cours de l’invasion mongole. La construction des premières églises fut d'abord une commande des princes, mais par la suite au les marchands, leurs guildes et les villes se mirent à financer la construction de cathédrales. Les bourgeois de la Novgorod du étaient réputés pour leur intrépidité, leur diligence et leur prospérité, qui s'étendait de la Baltique à la mer Blanche. L’architecture ne s'exprime à Novgorod qu'au tournant du . La cathédrale Sophie de Novgorod prit modèle sur la cathédrale Sainte-Sophie de Kiev ; elle est d'apparence similaire, mais un peu plus petite, plus étroite et (marque de l'expansion de l'architecture du Nord) les clochers à bulbe se substituent aux coupoles. La construction fut assurée par des ouvriers de Kiev, qui par la même occasion importèrent la maçonnerie de briques. Le matériau de construction de base était les blocs erratiques, les galets et de blocs calcaires assemblés en maçonnerie sèche. L’intérieur de la cathédrale était peut-être couvert de fresques qui auront été effacées. Les portes étaient de bronze.
La construction du catholicon du monastère Saint-George de Iouriev a été ordonnée en 1119 par le prince Vsevolod. L’architecte, l'un des rares artistes cités dans les documents russes de l'époque, apparaît dans les actes sous le titre de « Maître Pierre ». L’extérieur de l'édifice se caractérise par des baies étroites et des niches doublement en retrait, dont l'alternance rythme la façade ; les murs intérieurs atteignent la hauteur de ; ils étaient couverts de fresques, qui comptent parmi les rares spécimens de peinture médiévale authentiquement russe. Les piliers sont rapprochés, pour souligner la hauteur des voûtes.
L’église de la Transfiguration du Sauveur est un mémorial à Ilya Mouromets, qui défendit la ville au cours de l'invasion mongole ; elle a été édifiée en son honneur dans la rue Élie en 1374. À cette époque, la cité-état de Novgorod fut sillonnée de rues, donnant naissance à un quartier réservé à l'aristocratie. Par rapport aux églises antérieures, ses baies sont plus hautes, les niches plus renfoncées encore et le dôme (plutôt réservé jusque-là aux cathédrales) est cerné de toits à deux pans.
De style voisin de l’église de la Transfiguration, l'église Saint Pierre-et-Paul des Kojevniki a été édifiée en 1406. Elle se distingue d'abord par le choix du matériau de construction : à cette époque, la brique commence à se parer de motifs décoratifs ; les ornements se concentrent sur les façades ouest et sud. On y a aussi employé la brique pour les pilastres qui rythment la façade. Celle-ci était à l'origine couverte de crépi, mais avec les déprédations de la Deuxième Guerre mondiale, elle a été profondément restaurée. L'abside est tournée vers le fleuve, et offre aux marins venant de la Baltique une vue familière. Sa toiture à bardeaux rappelle les toits à botchkas courants à l'époque. Les murs sont faits de pierre sèche, en fort contraste avec les briques rouges. L'église est à plan quasiment carré, borné par quatre piliers, avec une abside.
Période moscovite primitive (1230–1530) Les Mongols avaient désolé le pays au point de rendre, pour au moins un demi-siècle, les plus grandes villes elles-mêmes (telles Moscou ou Tver) incapables de financer la construction d'églises en pierre. Toutefois Novgorod et Pskov étaient parvenues à échapper au joug des Mongols, et s'épanouirent en républiques marchandes prospères ; elles ont conservé des douzaines d’églises médiévales (les plus anciennes du ). Les églises de Novgorod (comme l'église de la Transfiguration de la rue Ilyina, édifiée en 1374), ont des toits à pans inclinés, et les murs sont grossièrement sculptés ; certaines d'entre elles abritent de magnifiques fresques médiévales. Les petites églises pittoresques de Pskov présentent bien des traits novateurs : encorbellements (kokoshnik), porches, galeries extérieures et clochers. Ces nouveautés furent importées en Moscovie par les maçons de Pskov, qui y construisirent de nombreux édifices au cours du (dont l’église de la Déposition du kremlin de Moscou (1462) et l’église du Saint-Esprit de Laure de la Trinité, construite en 1476).
Les églises de Moscovie du sont peu nombreuses, et la date de leur construction est très controversée. Les monuments les plus caractéristiques de cette période, que l'on peut voir à Nikolskoïe (près de Rouza, et probablement des années 1320) ou à Kolomna sont des églises fortifiées à dôme unique, faites de moellons à peine équarris et capables de supporter de brefs sièges. Avec la construction de la cathédrale de l'Assomption de Zvenigorod (datée de 1399), les maçons moscovites renouèrent avec la maîtrise de leurs devanciers d'avant les invasions et même parvinrent à résoudre quelques problèmes originaux qui avaient rebuté leurs prédécesseurs. On trouve des exemples d’architecture moscovite ancienne à la cathédrale Laure de la Trinité (1423), au monastère Savvin de Zvenigorod (peut-être de 1405) et au monastère Andronikov de Moscou (1427).
Vers la fin du , la Moscovie était devenue si puissante que ses églises à plusieurs dômes allaient pouvoir rivaliser avec les cathédrales pré-mongoles de Novgorod et des Vladimirs. Mais comme les maîtres d'œuvre russes étaient incapables de concevoir des ouvrages de ce genre, Ivan III fit appel à des architectes de Florence et de Venise. Ils s'inspirèrent des cathédrales médiévales des Vladimirs pour les trois grandes cathédrales du kremlin, et les ornèrent à l’italienne. Ces ambitieuses cathédrales du Kremlin (dont la cathédrale de la Dormition et cathédrale de l'Archange-Saint-Michel) servirent de modèle partout en Russie tout au long du , chaque édifice tendant à surpasser ses prédécesseurs par la taille et l'ornementation (par exemple, la cathédrale Hodegetria du couvent de Novodievitchi, construite dans les années 1520).
Hormis les églises, beaucoup d'autres constructions datent du règne d’Ivan III : parmi elles, des fortifications (Kitaï-gorod, le Kremlin dont les tours visibles aujourd'hui sont toutefois postérieures), Ivangorod, des clochers (clocher d'Ivan le Grand) et des palais (le palais à Facettes et le palais Uglich). Le nombre et la variété des édifices encore s'explique par l'abandon, à l'instigation des maîtres italiens, du calcaire, pierre prestigieuse, chère et peu maniable pour la brique, économique et plus simple d'emploi.
Période moscovite centrale (1530–1630) Au , l’introduction du toit en pavillon et de l'architecture en brique marque un tournant. Les toits à pans inclinés semblent s'être d'abord implantés dans le nord de la Russie, où ils évitaient l'accumulation excessive de neige et la surcharge des charpentes au cours des longs hivers. Dans les églises en charpente (même récentes), ce type de toiture devint courant. La première église en briques avec toiture à pans inclinés est l'église de l'Ascension de Kolomenskoïe (1531), élevée pour le jubilé d’Ivan le Terrible. Sa conception est très controversée ; il est vraisemblable que l'originalité de cet édifice (dont le style est inconnu dans les autres nations orthodoxes) traduise les ambitions de l’État russe naissant et l'émancipation de l'art russe des canons byzantins après la Chute de Constantinople.
Les églises à toits en pans inclinés se multiplièrent sous le règne d’Ivan le Terrible. Deux exemples primitifs datant de son règne présentent des pans multicolores et de géométrie exotique, combinés de façon complexe : ainsi l'église de Saint-Jean le Baptiste à Kolomenskoïe (1547) et la cathédrale Saint-Basile sur la place Rouge (1561). Cette dernière église combine pas moins de neuf pans d'inclinaison variable en une composition circulaire des plus curieuses.
Période moscovite tardive (1630–1712)
Le Temps des troubles avait laissé ruinés l’État aussi bien que l’Église, tous deux incapables de financer quelque chantier que ce soit ; ce furent de riches marchands de Iaroslavl, sur la Volga, qui prirent le relais. Tout au long du , ils construisirent de grandes églises à cinq tours à bulbe, circonscrites de clochers et d’ailes rayonnantes. Au début, la composition de ces églises était foncièrement asymétrique, les différents quartiers s’équilibrant l’un l’autre à la manière des fléaux d’une balance (par ex. l’église du Prophète Élie, 1647–50) ; mais peu à peu elles évoluèrent à Iaroslavl vers une symétrie parfaite, avec des coupoles dépassant du reste de la construction, couvertes d’un carrelage polychrome (par ex. à l’église de Jean Chrysostome sur la Volga, 1649–54). L'architecture du bassin de la Volga connut son apogée avec l’église de Saint-Jean le Baptiste (édifiée entre 1671 et 87) — la plus grande de Iaroslavl, avec ses et plus de . Le parement extérieur en brique, depuis les coupoles jusqu’aux porches surélevés, a été minutieusement travaillé et décoré de carreaux polychromes.