L'histoire de l'Irlande de 795 à 1169 couvre la période s'étendant entre le premier raid viking sur l'île et le début de l'invasion normande.

Royaumes celtes et vikings Guerres et royaumes à la fin du thumb|Carte politique de l'Irlande vers 800. Au , l'île est divisée entre de nombreuses dynasties concurrentes, dont la plus puissante est celle des Uí Néill. Les Uí Néill du Nord contrôlent le nord-ouest de l'Irlande, la branche des Cenél Conaill à l'ouest et celle des Cenél nEógain à l'est. Ces derniers prennent l'ascendant sur les Cenél Conaill en 789 et s'étendent vers l'est et le sud, prenant le contrôle de l'importante communauté monastique d'Armagh, ainsi que du royaume d'Airgíalla. Ces conquêtes se font aux dépens des Ulaid (branches principales : Dál Fiatach et Dál nAraidi), dès lors confinés à l'est de la Bann. Au centre de l'île, la plaine de Mide est contrôlée par les Uí Néill du Sud depuis le . Jusqu'en 728, c'est la branche des Síl nÁedo Sláine qui domine, puis elle est supplantée par le clan Cholmáin. Les seuls à pouvoir rivaliser avec les Uí Néill sont les Eóganachta du Munster, qui prétendent à la suzeraineté sur tout le sud de l'île, en vertu de la division traditionnelle de l'Irlande entre Leath Cuinn et Leath Moga. En Laigin (Leinster), la dynastie dominante est celle des Uí Dúnlainge, étroitement liée à l'abbaye de Kildare. Ils ont supplanté les Uí Cheinnselaigh à partir de 728, et ces derniers se sont retirés dans le sud-est de la région, autour de l'abbaye de Ferns. En Connacht, les Uí Briúin dominent depuis le début du siècle. Leur influence s'étend jusqu'au royaume de Breifne, au sud du territoire des Uí Néill du Nord. vignette|gauche|redresse|Guerrier et moine. Illustration de Stephen Reid, 1910.

Les guerres opposant les rois et royaumes entre eux ne sont que les paroxysmes épisodiques d'une violence endémique. Il n'y a pas d'armée permanente, hormis la garde personnelle des rois, mais pratiquement tous les hommes libres, et particulièrement les nobles, sont censés porter les armes et s'en servir au besoin : les seuls « civils » dispensés de combattre sont les femmes, les moines et les esclaves. La guerre est le plus souvent la manifestation d'une vendetta entre les membres des familles royales et les attaques venues de l'extérieur sont souvent corrélées à un état de discorde intérieure.

L'équipement du guerrier consiste en une lance et un bouclier ; même les nobles n'ont habituellement ni épée, ni casque ni cotte de mailles. Le cheval sert à conduire le guerrier jusqu'au champ de bataille mais il est, semble-t-il, rarement utilisé au combat. Avant les Vikings, l'Irlande est peu exposée à des menaces venues de l'extérieur, hormis une attaque des Anglo-Saxons contre Brega en 684, mais à partir de 800, plusieurs rois irlandais développent une force navale capable de ramener chez eux des princes anglo-saxons ou gallois exilés ou de mener des expéditions contre des chefs irlandais rivaux. La forme de guerre la plus courante est la razzia (en latin : uastatio, en irlandais : indred) pour ramener du bétail et des captifs : c'est presque un passe-temps habituel pour les nobles et la seigneurie pillée peut prendre sa revanche l'année suivante. Il arrive aussi que le roi se contente de rassembler son armée à la frontière pour obliger l'adversaire à négocier. Cependant, les conflits deviennent plus meurtriers avec l'arrivée des Vikings : Gothfrith Uí Ímair, , massacre lors d'un raid en Osraige.

Premier âge viking (795-902) vignette|Tower Bay, sur l'île Lambay, en septembre 2013.

En 794, les Vikings mènent leurs premiers raids dans les Hébrides puis contre les monastères des petites îles irlandaises, commençant en 795 par une attaque sur l'île Lambay. L'île principale, vers 811-813, est razziée par une petite flotte norvégienne. Áed Oirdnide mac Neill, haut-roi jusqu'en 819, semble avoir été assez puissant pour dissuader les attaques vikings pendant les années suivantes mais sa mort ouvre une crise de succession. À la différence d'autres pays d'Europe, les Vikings ne trouvent pas de centres urbains préexistants : ils doivent les créer. Les Norvégiens établissent des bases aux îles Shetland, Orcades et Hébrides puis, profitant de l'affaiblissement des rois de Tara, bâtissent des camps permanents, les longphort, sur la grande île : en 841, ils fondent Linn Dúachaill (Annagassan) et Duiblinn (Dublin). Ils s'attaquent désormais à l'intérieur des terres en remontant des fleuves comme la Shannon, la Boyne ou la Liffey. Les Annales, probablement incomplètes, rapportent 6 pillages de monastères entre 795 et 807 ; après une pause, le rythme s'intensifie ensuite avec 15 mises à sac entre 820 et 829, 50 entre 830 et 845, plus 9 raids visant indistinctement « le pays et les églises ». vignette|gauche|Pâturage et troupeau sur la Shannon en août 2008. Face aux Vikings, le roi de Mide Máel Sechnaill réagit énergiquement : en 845, l'année de son arrivée au pouvoir, il capture le Viking Turgéis et le fait noyer dans le Lough Owel. En 849, allié à Tigernach mac Fócartai, roi de Sud-Brega, il pille Dublin. En 851, toujours avec l'aide de Tigernach, il bat et fait tuer Cináed mac Conaing, roi de Nord-Brega. Ses nombreuses victoires lui permettent d'exercer son hégémonie sur le Munster, le Leinster et le Connacht jusqu'à sa mort en 862 mais son œuvre politique ne lui survit pas. Après une période d'incertitude, le titre de haut-roi revient à Áed Findliath, de l'ancienne lignée des Uí NéillAilbhe Mac Shamhráin, « Máel-Sechnaill », Dictionary of Irish Biography, Francis John Byrne, Irish Kings and High-Kings, Batsford, Londres, 1973.. vignette|redresse|Poignée d'épée viking d'Eigg (Hébrides), s. En 853, un prince norvégien de souche royale nommé Olaf le Blanc arrive en Irlande et se rend maître de Dublin dont il devient le premier roi. Lui et son frère Ivarr lancent de nombreuses offensives sur les deux rives de la mer d'Irlande dans les deux décennies qui suivent. Ils n'hésitent pas à s'allier avec des rois irlandais contre d'autres rois irlandais, dans des alliances toujours mouvantes. Les Vikings de Dublin interviennent aussi dans les affaires du royaume écossais de Strathclyde et des royaumes anglo-saxons. En 869, Olaf pille le grand centre monastique d'Armagh : un millier d'Irlandais sont tués ou emmenés captifs. L'année suivante, Ivarr mène une expédition en Grande-Bretagne, pille Dumbarton et revient avec 200 navires chargés de captifs anglo-saxons, bretons et pictes. Olaf disparaît des annales en 871, et Ivarr meurt deux ans plus tard. C'est le début d'une période troublée pour les Vikings de Dublin qui passent le plus clair de leur temps en luttes intestines ou en expéditions vers l'Angleterre tandis que les royaumes irlandais du sud, au contact des ports vikings, développent leur propre force maritime. Les expéditions irlando-norvégiennes contribuent à affaiblir les royaumes de Northumbrie et de Mercie, dans le centre de la Grande-Bretagne, au profit de leurs voisins, les Scots au nord et le Wessex au sud. Dublin, mal défendue, est pillée et détruite par les rois Máel Finnia mac Flannacain de Nord-Brega et Cerball mac Muirecáin de Leinster en 902 : les « païens » s'enfuient en abandonnant leur ville et un grand nombre de bateaux.

Second âge viking (914-980) vignette|Royaumes celtes et colonies vikings en Irlande, fin -début s. Après leur départ de Dublin, les Uí Ímair, ou « descendants d'Ivarr », restent actifs en mer d'Irlande où le réseau des colonies norvégiennes comprend l'île de Man, les Hébrides, le Solway Firth, d'où ils mènent des attaques contre les pictes et les Anglo-Saxons.

vignette|Le Skuldelev II, navire de type langskip construit en Irlande v. 1042, musée de Roskilde.

En 914, une grande flotte viking venue de Bretagne débarque à Waterford. En 915, peut-être avec des renforts, ils pillent les églises de Cork, Aghaboe et Lismore. Ils sont battus à en 917. La même année, un descendant d'Ivarr, Sigtryggr Caoch, reprend Dublin. Il remporte de brillants succès face aux Irlandais : ainsi, le haut-roi Niall Glúndub de Tara est vaincu et tué en 919 en même temps que le roi de Leinster et son principal évêque ; c'est la première fois qu'autant de hauts personnages d'Irlande sont tués dans une bataille. Un autre Uí Ímair, Ragnall, bat les Vikings de Waterford puis se lance à la conquête du royaume viking d'York, en Angleterre. À sa mort en 920 ou 921, Sigtryggr vient prendre possession d'York et noue une alliance avec Guthrum, roi d'Est-Anglie. Gothfrith Uí Ímair, lieutenant de Sigtryggr, gouverne Dublin en son absence et prend Armagh mais, contre la coutume, s'abstient de piller les sanctuaires. Entre 921 et 927, les Vikings de Dublin étendent leur domination sur l'est de l'Irlande.

Pendant cette période, une lutte pour l'hégémonie oppose les Vikings de Dublin à ceux de Limerick. Ils sont en outre préoccupés par les vicissitudes du royaume d'York où la mort du roi Æthelstan, en 939, ouvre une nouvelle période de crise de succession. Muirchertach mac Neill, fils de Niall Glúndub, profite de ces divisions et inflige plusieurs défaites aux Uí Ímair : en 941, il pille leurs bases aux Hébrides tandis que ses alliés saccagent les environs de Dublin et battent une flotte viking au Strangford Lough. Mais Muirchertach est vaincu et tué en 943 par Blacair Gothfrithson, roi de Dublin, qui à son tour est chassé de Dublin par son cousin Amlaíb Cuarán, allié au haut-roi Congalach Cnogba. Les années suivantes sont marquées par des guerres confuses entre les rois irlandais et les branches des descendants d'Ivarr, ceux de Dublin étant plusieurs fois alliés du Leinster contre les rois de Tara. Vers 970, le haut-roi Domnall mac Muircheartach pille plusieurs monastères dépendant du royaume de Dublin.

En 976, Amlaíb Cuarán (Olaf), roi de Dublin, rompt son alliance avec le Leinster. Il remporte une série de victoires sur le Leinster et le Meath mais le haut-roi Máel Sechnaill mac Domnaill rassemble les forces irlandaises et remporte une victoire à Tara en 980 avant d'assiéger Dublin. Après trois jours et trois nuits de siège, les Vikings de Dublin capitulent et acceptent de lui verser tribut et de libérer tous leurs esclaves. L'annaliste parle de la fin de la captivité de Babylone de l'Irlande. Waterford, l'autre grande base viking, se soumet aux rois irlandais en 984 tandis que Limerick, disputée entre plusieurs branches des descendants d'Ivarr, est inoffensive. Sigtryggr Silkiskegg, fils d'Amlaíb, tente de reprendre son indépendance mais il doit se rendre après un siège de trois semaines et payer un tribut annuel d'une once d'or par foyer.

L'impossible unité (980-1169) vignette|Les Vikings à la bataille de Clontarf, reconstitution pour les fêtes du millénaire à Dublin, 19 avril 2014.