La Croisade des enfants est une expédition des croisades populaires menée par des gens du peuple voulant partir en Terre sainte pour délivrer Jérusalem, à l'image des croisades de chevaliers. Elle s'est située en 1212 entre la quatrième et la cinquième croisade, lorsque le cortège est parti d’Allemagne, d'abord vers l'Italie. Un mouvement simultané et superficiellement similaire en France est souvent qualifié de «Croisade des enfants», mais rien ne prouve que le mouvement français ait eu pour objectif de faire une croisade ou un pèlerinage au Moyen-OrientDana Carleton Munro, "The Children's Crusade", The American Historical Review, vol. 19, nº 3 (avril 1914), p. 519..

Ces entreprises impressionnent par leur mobilisation et leur rayonnement spirituel, mais ne rencontrent pas le succès : le cortège germanique se disperse à Gênes (Italie) ; quant au cortège français, on en perd la trace après une entrevue avec Philippe II Auguste à Paris. Certains chroniqueurs affirment cependant que ce cortège serait allé jusqu'à MarseilleChronique d'Albéric des Trois-Fontaines, rédigée plusieurs décennies après les faits..

D'autres croisades populaires, initiées sans l'appui des puissants et même souvent contre eux, ont existé, comme la Croisade des pastoureaux en 1251 et 1320.

La « Croisade des enfants », mouvement millénaristeJacques Chiffoleau, Les confréries du Saint-Esprit en Provence dans Le Mouvement confraternel au Moyen Âge, Librairie Droz, 1987, 32., prend son nom du latin pueri, qui peut aussi signifier « les enfants de Dieu » ou « des hommes se trouvant en état de pauvretéPhilippe Ariès, L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Seuil, Paris, 1973, 43. ». Certains auteurs contemporains ont d'ailleurs mis l'accent sur la misère des pèlerins. Les participants à cette croisade sont des paysans pauvres davantage que des « enfants ».

Contexte Les deux cortèges partent lors d'une période marquée par les échecs des deux précédentes croisades menées contre les musulmans.

En 1187, Saladin a repris la majeure partie du royaume de Jérusalem aux croisés francs qui le tenaient depuis 1099. La troisième croisade (1189-1192) n'a pas réussi à reprendre Jérusalem aux musulmans. Quant à la quatrième croisade (1204), elle a été détournée sur Constantinople, ville pourtant chrétienne. À la suite de ces défaites, attribuées aux querelles royales et à la cupidité des puissants, certains pauvres d'Occident pensent qu'ils sont mieux désignés pour délivrer la Terre sainte, par leur pureté et leur humilité.

Par ailleurs, en 1208, le pape Innocent III lance un appel à la croisade contre les albigeois, adeptes du catharisme dans le comté de Toulouse. De nombreux chevaliers et paysans du nord de la France répondent présents à l'appel pontifical, malgré la non-intervention de Philippe II Auguste.

Enfin, au début de l'année 1212, des processions sont organisées dans l'Europe chrétienne pour soutenir les chevaliers engagés dans la péninsule Ibérique dans des combats contre les Sarrasins qui aboutissent à la bataille de Las Navas de Tolosa le .

C'est donc dans cette période où les croisades se multiplient qu'apparaissent deux jeunes personnages : Nicolas à Cologne en Allemagne et Étienne de Cloyes en France, qui disent avoir reçu un message de Dieu les appelant à réunir une troupe pour libérer Jérusalem. Les deux jeunes chefs de la Croisade pensaient qu'ils seraient conduits par Dieu à Jérusalem pacifiquement et que la mer Méditerranée s'ouvrirait pour leur laisser le passage jusqu'en Terre sainte.

Cortège germanique vignette|Croisade des enfants, gravure de J. Kirchhoff, 1843. Nicolas

Le cortège germanique est conduit par un jeune berger, Nicolas, qui a environ 30 ans. Celui-ci s'adresse à la foule sur la place de Cologne et affirme qu’un ange est venu lui demander d'aller délivrer la Terre sainte des mains des musulmans. Bientôt, toute la région connaît la présence de ce jeune garçon et en quelques jours, Nicolas a rassemblé plusieurs milliers de personnes autour de lui. Il leur promet un miracle : la Méditerranée se fendra devant eux quand ils atteindront Gênes, leur permettant d'atteindre la Terre sainte à pied. Ceux qui l’entendent sont tellement fascinés par ses visions qu’ils ne le quittent plus, bien que personne ne connaisse son origine.

Itinéraire Après avoir quitté Cologne, le cortège, d'environ vingt mille personnes, marche sous la conduite de Nicolas le long du Rhin. Il traverse les villes situées le long du fleuve : Coblence, Mayence, Worms, Spire... À chaque ville, la foule des pèlerins augmente et bien peu abandonnent avant le passage des Alpes.

Lors de leur passage à Coblence, la chronique d'un religieux tirée d'un témoignage d'un des survivants de la Croisade raconte que le ciel s'embrasa et que Nicolas prit cela comme un encouragement envoyé par Dieu pour qu'ils continuent leur croisade. De récentes recherches ont été menées au planétarium de Bochum où la configuration du ciel de 1212 a été reproduite. Les astronomes ont cherché si entre 1202 et 1220 un passage de comètes ou une supernova avait eu lieu, mais les résultats furent négatifs. La réponse se trouve sûrement dans l'apparition d'une aurore boréale souvent décrite à l'époque comme un symbole du Saint-Esprit.

Comme les « croisés » sont surtout des hommes pauvres, la situation pendant leur marche est misérable. La plupart des partisans n’ont pas de chaussures, et ils n’ont apporté ni à manger ni à boire. Grâce aux nombreux ruisseaux devant lesquels le cortège passe, ils ont la possibilité d’assouvir leur soif. Mais en ce qui concerne la nourriture, tout le cortège est dépendant de la générosité des habitants des villages qu’ils traversent.

De nombreux habitants se sentent honorés par le passage du cortège devant leur village, mais il ne leur est pas permis d’y entrer, par peur des maladies. Les habitants leur donnent quand même le plus de nourriture possible, mais cette année-là, les moissons n’ont pas été très fructueuses. Même les plus grandes villes ont des difficultés à nourrir cette troupe de vingt mille hommes. La faim et la maladie font déjà des ravages alors que le cortège n'a pas encore quitté l'Allemagne.

Arrivés à Bâle, ils quittent le Rhin et continuent leur chemin en direction des Alpes. Après avoir traversé Berne, le cortège passe les Alpes au col du Mont-Cenis.

Mais le nombre de décès augmente fortement lors du passage des Alpes. Cette traversée est d’une durée extrêmement longue parce que le cortège doit escalader les chemins pierreux sans chaussures. Le besoin en nourriture augmente donc tandis que sa quantité baisse. Il y a de plus en plus d’épidémies et de morts de fatigue ou de froid. Plusieurs croisés perdent aussi la vie à cause de mauvaises conditions météorologiques, d’avalanches ou de chutes de pierres.

Au total, plus des trois quarts des croisés meurent lors du passage des Alpes, et ils ne sont que à leur arrivée de l'autre côté, en Italie. Cette traversée a donc coûté la vie à environ , femmes et enfants.

Fin de la croisade germanique Quand les « croisés » atteignent Gênes, ils s'attendent à ce que la mer se fende devant eux comme cela avait été promis par Nicolas. Mais malgré toutes leurs prières, le miracle ne se produit pas. L’entrain des pèlerins disparaît tout d’un coup. À ce moment-là, plusieurs d’entre eux, ayant perdu tout espoir concernant la réussite de leur croisade, tentent de retourner chez eux. Cela signifie affronter à nouveau la traversée des Alpes. La plupart abandonnent sur le chemin du retour et sont engagés comme travailleurs mal payés, d’autres meurent de maladie et de faim. Ceux qui parviennent à revenir en Allemagne sont accueillis avec des moqueries.

Nicolas, qui n’a pas encore abandonné, est toujours accompagné par un millier de partisans. Il traverse Pise, où une centaine de pèlerins parviennent à s'embarquer sur deux bateaux pour la Terre sainte. On ne sait pas s’ils ont pu y arriver. Avec les mille « croisés » qui lui restent, Nicolas continue à marcher à travers l’Italie. Le cortège se disperse de plus en plus, et ceux qui ne restent pas dans les villes ou villages meurent de maladies ou sont tués par des bandits. Enfin, un grand nombre de femmes sont vendues à des maisons closes et les hommes sont vendus comme esclaves.

Ce qui arrive alors à Nicolas est incertain. La plupart des chroniques ne l’évoquent pas. Quelques-uns disent qu’il a atteint la Terre sainte, y a combattu pendant la et qu’il est ensuite retourné à Cologne comme homme richeJonathan Phillips, Une histoire moderne des croisades, Flammarion 2010, ..

Cortège français vignette|Illustration par Job, date inconnue. Les faits historiques : de Vendôme à Saint-Denis Plusieurs chroniquesChronique du moine cistercien de l'abbaye de Mortemer, chronique du moine de l'abbaye de Jumièges, chronique de Jean le Long. évoquent un déplacement massif de pueri (enfants ou pauvresLe premier à remettre en cause la traduction littérale « enfants » est l'historien dans « La crociata dei franciulli » del 1212 dans Studi medievali, , fasc. 2, 1961., selon la traduction) dans le Bassin parisien jusqu'à Saint-Denis en -. Seul l'un de ces chroniqueurs, l'Anonyme de Laon, mentionne le nom de leur meneur, Étienne : il provient du village de Cloyes-sur-le-Loir, situé au sud de Paris dans l'Orléanais, non loin de Vendôme, où il aurait probablement lancé son appel à la croisade. Tout ce qu'on sait de lui est qu'il est jeune et berger. Selon cette même chronique, il aurait vu le Christ, déguisé en pèlerin, qui lui aurait donné une lettre à remettre au roi de France, Philippe Auguste.

Toutefois, selon le médiéviste américain Gary Dickson, Étienne ne serait pas à l'origine du cortège et n'en serait devenu le chef qu'au bout d'un moment.

Nous savons assurément que le cortège réuni autour d'Étienne ( selon les chroniqueurs, chiffre probablement exagéré) s'est retrouvé à Saint-Denis pour voir Philippe Auguste. Celui-ci a demandé le conseil des maîtres d'école de Paris. Nous ignorons si le roi a personnellement rencontré Étienne. En revanche, il n'a pas donné son aval à cette croisade. À la suite de cela, nous n'avons plus trace du cortège de pueri français : aucune source française contemporaine ne mentionne une tentative pour se rendre en Terre sainte. Ils se sont probablement dispersés sur ordre du roi. Le film documentaire La croisade des enfants projeté sur Arte le rapporte l'hypothèse selon laquelle une partie de cette troupe aurait alors rallié le cortège germanique originaire de Cologne, ce qui expliquerait la mention de Français en son sein par certains chroniqueurs.

Mythe et reconstitution

Seul un chroniqueur non contemporain des faits, Albéric, moine à l'abbaye des Trois-Fontaines, raconte ce qui serait arrivé à ce cortège après la décision de Philippe Auguste. Mais ce récit est fortement remis en cause par les historiens.

Récit initial Les croisés partent pour Tours, tout en suivant le courant de la Loire, traversant Bourges et Nevers jusqu’à ce qu’ils arrivent à Lyon. À partir de là, les croisés passent le long du Rhône jusqu’à Avignon.

Dans cette ville, les pèlerins rencontrent des troupes de croisés en train de se diriger vers l’Occitanie, le « pays des hérétiques », pour renforcer les armées du duc Simon de Montfort et de l’abbé Amalrich de Cîteaux qui essaient depuis 1209 de décimer les cathares par le « feu et l’épée ». C’est à ce moment-là que les pèlerins prennent conscience de la différence qu'il y a entre eux et ces soldats armés de la tête aux pieds.