L'une des voies d'accès à la pensée de Heidegger passe par l'intérêt tout particulier que cette pensée porte à la poésie (ποίησις). Pour Heidegger, la poésie n'est pas une affaire culturelle parmi d'autres car . L'intérêt du philosophe ne porte pas sur le côté artistique ou littéraire de la poésie mais sur son essence.

L'étude des rapports réciproques entre la poésie et la pensée du philosophe demande que soit d'abord examiné les conditions de possibilité d'une comparaison. Après quelques considérations générales sur les conditions de ce dialogue, la place de la poésie dans la pensée du philosophe depuis ses origines grecques jusqu'à la poésie contemporaine sera examinée. Une toute dernière section sera consacrée à la place toute particulière du poète Hölderlin dans la philosophie du dernier Heidegger.

Considérations générales sur la poésie et le langage Selon Joël Balazut, la « grande poésie » serait pour Martin Heidegger le « lieu » de la manifestation de la vérité originelle. Pour le dire autrement, la poésie . Comme l'écrit Hadrien France-Lanord., Heidegger est demeuré toute sa vie en dialogue avec cette entente de la ποίησις.

Ainsi que le remarque Alain Boutot., Heidegger n'aborde pas Hölderlin, son poète de prédilection, en critique littéraire mais dans l'attitude du penseur et du philosophe. Il ne s'agit toutefois pas pour lui de transformer en concepts philosophique le contenu poétique, mais d'expérimenter le « lieu » ou la « dimension » d'une possible rencontre des deux paroles du penseur et du poète. , écrit Hadrien France-Lanord.

Les conditions du dialogue entre la pensée et la poésie Heidegger estime que si dès le début, avec Parménide notamment, le dialogue a été possible entre la pensée et la poésie, c'est du fait de leur commune provenance [...]et non en raison d'un penchant particulier du philosophe pour la poésie, note Christian Dubois .. . . Commune provenance ne veut pas dire identité, elle signifie que le dialogue dont il est question est lié par le rapport au « même ».

C'est à partir de la lecture des poésies dites « fluviales », à savoir les grands hymnes de Friedrich Hölderlin La Germanie et Le Rhin, qu'Heidegger va tenter de définir le « lieu métaphysique », par où parle la langue « commune », Heidegger suggère qu'existe une « commune provenance » note Christian Dubois.-, la langue de l'« Être », du penseur et du poète, , qu'il qualifiera de « temporalité essentielle ». Ainsi, dans l'interprétation heideggerienne, le poème Germanie est tout entier .

Il s'agit, pour le , dans un combat contre lui-même, de s'arracher au quotidien et de se transporter en un saut dans la sphère de la poésie, qui n'est plus ici, un simple moyen d'expression comme le note Jean-François Mattéi : . En 1959, Heidegger publie Acheminement vers la parole, recueil de conférences qui sont autant de méditations sur la , la parole, à partir de Hölderlin, Georg Trakl, Stefan George et Novalis. L'ouvrage est dédié au poète français René Char, que Heidegger lit et rencontre : . Enfin, en 1967, puis en 1970, Heidegger assiste à Fribourg aux lectures de Paul CelanSur cette rencontre, voir et ..

La dérive moderne du sens de la poésie Heidegger fait le constat qu'aujourd'hui ..

, écrit Christian Dubois. Poésie et pensée ont soin de la « Parole » parce que l'une et l'autre ont l'« être en leur garde ». À cette langue mystérieuse de l'être nous nous devons d'y correspondre par la Pensée et la Poésie et ceci en des modes différents, selon la formule d'Heidegger dans Qu'est-ce que la métaphysique ? : .

L'essence de la poésie La poésie constitue l'essence profonde de la langue comme « dévoilement » d'un « monde » et comme forme originelle de la pensée, laquelle est toujours pensée de l'étant en son être, note Joël Balazut.

C'est dans un long chapitre intitulé Méditation préliminaire : poésie et langage du livre Les Hymnes de Höderlin : La Germanie et le Rhin que Heidegger expose sa compréhension de l'essence de la poésie, que Alain Boutot. résume ainsi dans son Que sais je ? : Ce que la poésie n'est pas .

La nécessité de la poésie Pour Heidegger se référant au texte de HölderlinCf. Hölderlin, « Comme au jour de fête... » (Wie wenn am Feiertage, 1800), dans Heidegger, Approche de Hölderlin, « Comme au jour de fête », traduction de Michel Deguy et François Fédier, Gallimard, 1962, : (Hölderlin)., et à . Le vrai poète n'est pas celui qui explore sa dimension intérieure, ses sentiments, mais celui . En proférant ce que Heidegger nomme , il permet aux « choses » d'apparaître pour ce qu'elles sont.

N'étant plus fixée sur l'étant, mais sur son « avenance » (lEreignis), la pensée de « l'autre commencement » ne peut plus parler en mode énonciatif logique, mais sur une autre modalité du Dire, la « Dichtung ». Notre époque est celle de l'« extrême péril » (voir conférences de Brême : le Péril), celui où la misère de l'homme privé de l'angoisse du questionnement, n'est même plus capable d'éprouver combien il est mis en question au plus intime de lui-même. Le poète en délivrant la « tonalité fondamentale », , celle de la détresse, sera celui qui comme « lanceur d'alerte », se tient au bord de l'« abîme de l'Être » selon ce qu'écrit Émilio Brito.

L'être de la poésie Usant d'une stratégie courante chez lui, Heidegger, plutôt que d'interroger le vécu et l'intimité du poète, va chercher dans la poésie elle-même, à partir du relevé d'un certain nombre de thèmes frappants, aussi disparates soient-ils, les conditions présupposées d'une « unité interne », note Jean-François Mattéi. À cet effet il dégage cinq thèmes tournant autour de la signification du langage poétique à partir desquels, en cherchant leur « unité fondatrice », il espère dévoiler l'être de la poésie.

la langue, parce qu'elle projette l'homme , est parmi les biens de l'homme, celui qui est le plus périlleux, . Périlleux car .. la langue, à qui est interdit le domaine des dieux et donc l'accès à sa propre origine, peut sombrer dans le bavardage quotidien et encourir un grand péril la langue a quelque chose à voir avec les positions fondamentales de l'homme vis-à-vis de « l'étant tout entier », autrement dit la langue détermine l'être de l'homme la langue comme protection de l'homme contre le dieu c'est la langue qui possède l'homme et non l'homme la langue.

En accordant une place éminente au langage, Heidegger n'ambitionne pas de donner une définition supplémentaire de l'essence de l'homme ; il relève le langage de son usage purement instrumentalCe contre quoi s'insurge Heidegger qui, selon Jean Greisch, veut pour qu'il ne soit plus un simple en mettant au jour son essence originelle, ce que seule la philosophie peut faire -. auquel la modernité le réduit pour en faire , l'instrument de l'exposition de l'homme à la totalité de l'étant .. .

L'« homme dialogue » , exposé à toutes les modalités de l'étant, voit s'instaurer une communauté, qui est , plus originaire que celle des relations inter-humaines qui en dépendent. Cette manifestation de la communauté relie l'homme à une terre et à un peuple.

La fonction de la poésie Parce que le poème ne transmet aucune information sur le monde, ne communique rien, mais parle purement et simplement, la « Parole » en tant que telle, celle qui avait été pressentie dans la langue initiale, s'y montre véritablement en ce qu'elle est. Heidegger remarque que c'est par la poésie que les anciens Grecs font l'expérience de l'être cité par Hadrien France-Lanord-..

La « parole primordiale » recherchée, celle qui ouvrirait à la fois sur la Poésie et la Pensée, Heidegger propose de l'appeler d'un mot intraduisible en français : la . Heidegger ne fait pas seulement référence à la poésie grecque, mais à toute véritable poésie, comme il le montre dans son interprétation de la poésie de Georg Trakl dans Acheminement vers la parole. La parole « créatrice » dans son jaillissement original a pour nom poésie .. Poétiser est un dire et même aussi un faire qui rend manifeste. , écrit Jean-François Mattéi.. Poétiser est fondation de l'être par la parole. C'est en ce sens que Hölderlin peut dire à la fin du poème Mémoire (Andenken) : « mais ce qui demeure, les poètes le fondent », note Alain Boutot. Être poète n'est pas un mérite, mais la preuve d'une exposition insigne à l'Être.

L'interprétation de la parole poétique Selon Joël Balazut, ..

L'interprétation heidegerienne du poème Germanie constitue, selon Jean Greisch., un exemple parfait d'opération herméneutique qui s'articule selon quatre mouvements. Il y a d'abord le degré zéro de la compréhension du texte, en tant que texte et son énoncé ; on passe ensuite à l'écoute de la vibration d'un dire qui lui-même, en tant que dire, a sa racine dans une « sensibilité fondamentale » () ou « disposition fondamentale » qui commande, selon Émilio Brito, auteur d'un livre sur Heidegger et l'hymne du sacré, la configuration rythmique de chaque poème, et aussi son « lieu métaphysique ».

Le penseur va tenter de définir ce « lieu métaphysique », par où parle la « langue commune », la langue de l'« Être », au penseur et au poète, et qu'il qualifiera de « temporalité essentielle ». Ainsi, dans l'interprétation heideggerienne, le poème Germanie est tout entier .

Heidegger consacrera, à partir des années 1930 et jusqu’à la fin de sa vie, de nombreuses études à la poésie et notamment à celle de Hölderlin, avec lequel il entreprend un véritable dialogue au sommet1934-35Les Hymnes de Hölderlin:La Germanie et le Rhin, 1936 la conférence sur Hölderlin et la poésie tenue à Rome, 1939 et 1940, les cours de 1941-1942 sur l'hymne , le discours Comme un jour de fête, etc.. Comme l'écrit Christian Dubois, ..

L' « avoir part » à la poésie L'homme ne peut être défini par ses seules occupations journalières, ni par sa fonction dans la société, ni d'aucune manière ontologique satisfaisante, il est donc toujours Die Unheimlichkeit, toujours « sans chez soi », sans essence, sans fondement et sans sol. Qu'est-ce qui reste alors pour constituer notre part essentielle d'humanité ? La poésie apporte-t-elle une réponse ? Qu'en est-il de la question du divin et de l'invocation nostalgique du retour du dernier dieu, s'interroge Heidegger ? Sur ce sujet, Jean Greisch pense que l'œuvre d'Hölderlin, telle qu'elle est comprise par le philosophe, a pour enjeu essentiel la lutte concernant la venue ou la fuite du dieu.. Parce que cette part essentielle de notre humanité reste indéterminée, la question mérite de rester ouverte, la question du sacré comme la question de la place du dieu.

Le poète n'apporte aucune réponse sinon d'une manière énigmatique, que l'homme doit sans plus d'autre précision. Heidegger en conclut que le poète renvoie l'homme , dont le rôle sera d'ouvrir l'homme au tout de l'être Hadrien France-Lanord écrit .. La poésie depuis son étymologie grecque n'est pas un simple mode littéraire ni une forme élevée de la culture et encore moins l'expression d'un sentiment ou d'une souffrance mais l'instauration essentielle de l'Être, , dans l'afflux de toutes les significations de l'« étant » que permet le langage.

La place de la poésie dans la vie du philosophe

Poésie grecque Heidegger n'a cessé de lire et de prendre appui sur la poésie grecque. C'est à Homère et non au philosophe Thales que Heidegger attribue . Non, que la poésie grecque ait pris l'« être » pour thème mais : le poète serait donc un créateur, un inventeur de formes expressives . Toutefois, Heidegger ne met pas l'accent sur le « faire » et la « fabrication mais sur .

Certains épisodes dans la poésie homérique , ont particulièrement marqué le penseur.