vignette|redresse=1.25|Grigori Raspoutine, vers 1916.
L’assassinat de Grigori Raspoutine fut commis à Petrograd dans la nuit du 16 au (29– selon le calendrier grégorien) par un groupe de conspirateurs comprenant le prince Félix Ioussoupov, le grand-duc Dimitri Pavlovitch, le député Vladimir Pourichkevitch, le lieutenant Sergueï Soukhotine et le docteur Stanislas Lazovert.
Le récit de cet événement est longtemps resté dominé par les mémoires publiées après les faits par Félix Ioussoupov et par les témoignages ultérieurs des participants. Ces sources, rédigées plusieurs années après l’assassinat et souvent remaniées, présentent une version fortement dramatisée et parfois contradictoire du déroulement des faits.
Les recherches historiques plus récentes, fondées notamment sur les rapports de police et les données de l’autopsie, ont conduit à réévaluer plusieurs éléments de ce récit. Certaines hypothèses ont également évoqué une possible implication de services secrets alliés, soucieux d’empêcher un rapprochement entre la Russie impériale et l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. Cette interprétation demeure toutefois discutée par les historiens.
Première tentative d'assassinat
Le , à Pokrovskoïe en Sibérie, Raspoutine est attaqué dans la rue par Khionia Gousseva, couturière et adepte du prédicateur Sergueï Mikhaïlovitch Troufanov, connu sous le nom de moine Iliodor. Elle le frappe à l’abdomen avec un couteau et le blesse grièvement.
L’enquête judiciaire établit que Gousseva avait agi sous l’influence des prédications d’Iliodor, ancien allié devenu adversaire déclaré de Raspoutine.. Dans ses écrits ultérieurs, Iliodor lui-même évoquera l’idée d’éliminer Raspoutine, sans que les autorités parviennent toutefois à établir sa responsabilité directe dans l’attentat.
Gravement blessé, Raspoutine reste plusieurs semaines en Sibérie afin de se rétablir de ses blessures. Gousseva est déclarée irresponsable et internée dans un établissement psychiatrique. Elle est libérée en par le gouvernement provisoire russe, qui présente alors son geste comme celui d’une patriote..
Les causes du complot thumb|Portrait d'Alexandre Kerenski. Tableau d'Isaac Brodsky, 1918.
Alors que la Russie subit de lourdes pertes durant la Première Guerre mondiale, la situation politique à Petrograd devient de plus en plus tendue. L’influence de Grigori Raspoutine à la cour impériale suscite une hostilité croissante parmi certains milieux politiques, militaires et ecclésiastiques. Dans la presse et dans plusieurs cercles de la noblesse, il est accusé d’exercer une influence néfaste sur la tsarine Alexandra Fiodorovna et d’être favorable à une politique de rapprochement avec l’Allemagne.
Dès les premières années de la guerre, certains députés de la Douma expriment leur inquiétude face à la situation politique et militaire. En , le juriste et député constitutionnel-démocrate Vasily Maklakov décrit la Russie comme « une voiture sans freins conduite par un chauffeur incapable », une allégorie visant le pouvoir impérial et l’incapacité du gouvernement à diriger efficacement le pays pendant la guerre.
En , le grand-duc Nikolaï Nikolaïevitch est relevé de ses fonctions de commandant suprême des armées impériales et prend personnellement la tête de l’armée. Le gouvernement intérieur est alors largement confié à l’impératrice. Dans ce contexte, les relations étroites entre Alexandra Fiodorovna et Raspoutine alimentent de nombreuses rumeurs à Petrograd. Reçu régulièrement à la cour, ce dernier est soupçonné par ses adversaires d’intervenir dans certaines nominations ministérielles, accusation qui contribue à ternir l’image du régime.
Ces accusations sont reprises publiquement lors des débats de la Douma à l’automne 1916. Le député Alexandre Kerenski attaque violemment le gouvernement et affirme que les ministres sont Cité par .. Dans les semaines suivantes, d’autres orateurs dénoncent également ce qu’ils perçoivent comme l’influence du mystique sibérien sur la cour et sur certaines nominations ministérielles.
Les critiques à l’égard de Raspoutine se développent également au sein de la Maison Romanov. Plusieurs membres de la famille impériale, ainsi que des responsables politiques comme le président de la quatrième Douma, Mikhaïl Rodzianko, pressent Nicolas II d’écarter le mystique sibérien de la cour, estimant que sa présence compromet l’autorité du régime et risque de discréditer davantage la monarchie.
thumb|left|Alexandr Protopopov (1866-1918)
En 1916, la crise politique de l’Empire russe s’aggrave à mesure que la situation militaire se détériore. Durant l’été, la nomination d’Alexandre Protopopov au ministère de l’Intérieur provoque une nouvelle confrontation entre la cour et la Douma. Protopopov, initialement soutenu par le président de la Douma Mikhaïl Rodzianko, perd rapidement l’appui des députés après avoir exprimé publiquement sa loyauté envers la famille impériale et l’impératrice. Les critiques à l’égard du gouvernement et de l’influence de Raspoutine s’intensifient alors dans les milieux politiques.
Plusieurs personnalités proches de la famille impériale tentent également d’alerter le tsar. L’impératrice douairière Maria Fiodorovna, la princesse Zénaïda Ioussoupova, la grande-duchesse Élisabeth Fiodorovna et d’autres membres de la noblesse exhortent Nicolas II à éloigner Raspoutine de la cour, estimant que sa présence compromet la réputation du régime. Le tsar refuse cependant de prendre des mesures contre le mystique sibérien.
thumb|Pavel Milyukov
La contestation atteint son apogée lors de la session de la Douma à l’automne 1916. Le (calendrier julien), le chef du parti constitutionnel-démocrate Pavel Milioukov prononce un discours retentissant dans lequel il accuse le gouvernement d’incompétence et évoque les « forces obscures » entourant la cour. À plusieurs reprises, il conclut ses accusations par la formule devenue célèbre : « Est-ce de la stupidité ou de la trahison ? »
Quelques semaines plus tard, le , le député monarchiste Vladimir Pourichkevitch attaque directement Raspoutine à la tribune de la Douma. Il compare son influence à celle du Faux Dimitri et affirme que la présence de Raspoutine et l’influence de l’impératrice discréditent la monarchie et compromettent l’effort de guerre. Il conclut que la Russie ne peut espérer la victoire tant que Raspoutine demeure proche du pouvoir.
Ces débats publics contribuent à transformer Raspoutine en symbole de la crise du régime et renforcent, dans certains milieux aristocratiques et politiques, la conviction qu’il doit être éliminé.
La naissance de la conspiration Fin , le prince Félix Ioussoupov décide d’éloigner Raspoutine de la famille impériale et tente de trouver des personnes disposées à lui prêter main-forte. Le prince se tourne vers les opposants déclarés à Raspoutine, mais ceux-ci considèrent le passage à l'acte comme trop dangereux.
Le , le prince assiste au discours du président de la Douma, Mikhaïl Vladimirovitch Rodzianko, devant les députés de la Chambre basse. Ce dernier dénonce « les ministres du tsar qui ont été transformés en marionnettes, des marionnettes dont les fils ont été pris fermement en main par Raspoutine et l'impératrice Alexandra Fedorovna – le mauvais génie de la Russie et du tsar… – qui est restée une Allemande sur le trône russe et étrangère dans le pays et son peuple ». Le discours terminé, Ioussoupov entre en relation avec le député d'extrême droite de la Douma, Vladimir Pourichkevitch et lui fait part de son intention de se débarrasser de Raspoutine.
Quelques jours plus tard, à Saint-Pétersbourg, le prince rencontre Sergueï Mikhaïlovitch Soukhotine (1887-1926), un jeune lieutenant du régiment Préobrajenski, blessé sur le front et convalescent. La confiance s'installant entre les deux hommes, Ioussoupov lui soumet son projet d'assassinat et, sans aucune hésitation, le jeune officier lui donne son accord. thumb|180px|Le grand-duc Dimitri. Vers 1910. Le jour suivant, le prince Ioussoupov rencontre le grand-duc Dimitri Pavlovitch. Ce dernier avoue songer depuis longtemps à l'assassinat, mais sans trouver le moyen d'y parvenir. Ils échangent leurs vues. Le grand-duc soumet au prince l'idée d'une potion susceptible de maîtriser le « starets ». Les deux hommes se séparent, et le grand-duc quitte Saint-Pétersbourg pour quelques jours.
Le soir-même, le prince reçoit la visite du lieutenant Soukhotine. Ioussoupov lui rapporte sa discussion avec le grand-duc Dimitri Pavlovitch. Immédiatement, les deux hommes conviennent de la nécessité de gagner la confiance du « starets » ; le prince est désigné pour tenir ce rôle.
Le , le député Pourichkevitch adresse cette lettre au prince : thumb|left|160px|Vladimir Pourichkevitch en 1920. Le prince lui répond par cette brève lettre :
La préparation du complot Les visites du prince Ioussoupov à Raspoutine thumb|Entrée de service du 64 Gorokhovaya, avec escalier intérieur menant à la cuisine.
En , le prince Félix Ioussoupov est introduit auprès de Grigori Raspoutine par Maria Evgenievna Golovina (1888?-1972), une admiratrice du « starets » et proche de certains milieux de la cour .
Selon le récit donné ultérieurement par Ioussoupov dans ses Mémoires, les rencontres entre les deux hommes auraient été organisées de manière discrète afin d’éviter d’attirer l’attention de l’entourage du prince. Il affirme que ses visites se faisaient par un escalier de service à l’arrière de l’immeuble où résidait Raspoutine.
Entre et la nuit du au , Ioussoupov rend ainsi plusieurs fois visite au « guérisseur ». Dans ses Mémoires, il décrit ces rencontres de manière très négative et affirme avoir éprouvé un profond malaise lors de ses entretiens avec Raspoutine, écrivant :
Il évoque également une tentative d’hypnose dont il aurait été l’objet. Ces éléments proviennent toutefois essentiellement du témoignage tardif de Ioussoupov et sont considérés avec prudence par les historiens. Quoi qu’il en soit, ces visites permirent au prince d’établir un contact régulier avec Raspoutine dans les semaines précédant l’assassinat.
La tentative d'hypnose
Dans ses mémoires publiés après les événements, Félix Ioussoupov affirme que Raspoutine aurait tenté de l'hypnotiser lors de l'une de leurs rencontres. Il décrit une scène au cours de laquelle le « starets » aurait cherché à exercer sur lui une influence psychologique intense.
Ces récits proviennent toutefois exclusivement du témoignage tardif de Ioussoupov et sont généralement considérés avec prudence par les historiens.
Le plan
thumb|Dame au balcon. Tableau de Nikolaï Bogdanov-Belski, 1914. Portrait d'Irina Alexandrovna, épouse du prince Ioussoupov thumb|250px|Le Palais de la Moïka. Photo 2012.
Selon les témoignages des participants — en particulier les mémoires publiés ultérieurement par le prince Félix Ioussoupov — le complot aurait impliqué cinq personnes : Ioussoupov lui-même, le député Vladimir Pourichkevitch, le grand-duc Dimitri Pavlovitch, le lieutenant Sergueï Soukhotine et le docteur Stanislas Lazovert, chargé notamment de conduire la voiture.
Le plan consistait à attirer Grigori Raspoutine au palais de la Moïka dans la nuit du 29 au (calendrier grégorien). Ioussoupov devait se rendre à l’appartement de Raspoutine après minuit et le convaincre de le suivre au palais.
Dans les récits ultérieurs des conspirateurs, il est affirmé que Raspoutine devait être attiré au palais sous prétexte d’y rencontrer la princesse Irina Alexandrovna de Russie, épouse de Ioussoupov. Or celle-ci n’était pas présente à Petrograd au moment des faits : malade, elle avait refusé de participer au stratagème et séjournait alors dans palais Ioussoupov de Koreïz (Crimée) auprès de sa famille. Les historiens considèrent généralement que cette version provient essentiellement des mémoires publiés plus tard par Ioussoupov.