Le bombardement de Cézembre est un intense bombardement anglo-américain aérien, maritime et terrestre qu'a subi la petite île côtière de Cézembre, au large de Saint-Malo dans le nord-est de la Bretagne, durant la Seconde Guerre mondiale, entre le . Dernière poche de résistance allemande lors de la libération de la ville, l'île, normalement inhabitée, abritait une petite garnison allemande et de puissants canons d'artillerie.
Cézembre faisait partie de la défense du port de Saint-Malo et fut fortifiée par les Allemands à partir du mois de . Sa défense et le service des pièces d'artillerie étaient assurée par environ allemands de la Kriegsmarine, rejoints par des soldats italiens de la Première division Atlantique de fusiliers marins en repliés à Saint-Malo face à l'avance des Alliés, ainsi que par des volontaires recrutés parmi les prisonniers de guerre soviétiques. Les canons de Cézembre, croisés avec ceux de Jersey protégeaient aussi l'accès aux ports de Granville et de Cancale. Les Alliés voulaient s'emparer des ports de cette côte pour assurer le ravitaillement de leurs troupes après leur percée dans le Cotentin lors de la bataille de Normandie.
Les raids alliés débutèrent le , mais ce ne fut que le , après la reddition de la cité d'Aleth, dernier point de résistance continental allemand de la , que les bombardements maritimes, terrestres et aériens sur Cézembre devinrent d'une extrême intensité. Les bombes abondamment larguées par l'aviation américaine, dont certaines au napalm et au phosphore, n'aboutirent pas à la reddition malgré plusieurs propositions américaines en ce sens. En effet, l'amiral Friedrich Hüffmeier avait ordonné au chef de la garnison, le Kapitänleutnant Richard Seuss, de résister coûte que coûte tant que des tirs pouvaient être effectués depuis l'île. Les forces allemandes parvinrent difficilement à fournir du ravitaillement depuis les îles Anglo-Normandes, mais échouèrent à évacuer la garnison une fois ses munitions épuisées.
Pressés d'en finir, les Alliés déclenchèrent le un nouveau bombardement intense conjuguant des tirs du cuirassé britannique et des vagues de bombes lâchées par les avions alliés, ultime préparation avant un assaut amphibie. N'ayant plus de réserve d'eau potable et comptant de nombreux blessés, la garnison allemande n'était alors plus en état de résister. Les combattants italiens hissèrent le drapeau blanc le . Autorisé alors à se rendre, Richard Seuss procéda à la reddition de sa garnison le au matin alors que les Américains s'apprétaient à lancer leur assaut amphibie le jour même.
Le relief tourmenté de l'île, avec plus de deux mille cratères d'impact, témoigne encore aujourd'hui de l'intensité du bombardement (près de larguées en moins d'un mois). Longtemps, en dépit de plusieurs campagnes de déminage, Cézembre est restée classée zone militaire et interdite d'accès en raison de la présence de munitions non explosées. En 2018, le Conservatoire du littoral, devenu le gestionnaire du site, a pu aménager, après une nouvelle campagne de déminage, un sentier public parcourant l'île mais entièrement séparé de la zone interdite par une clôture.
Fortifications et garnison alt=Carte en couleurs montrant une île entourée d'eau, avec de nombreux points signalant la présence de bunkers ou de canons.|vignette|Plan de l'île de Cézembre en 2018. Longue de et large au maximum de , Cézembre culmine à d'altitude. L'île est située à au nord de la plage de Dinard et à au nord-ouest de Saint-Malo. Les chenaux d'accès au port malouin passent tous non loin de l'île. Sa côte nord-ouest, face au large et aux falaises découpées, contraste avec la pente de la côte opposée qui s'abaisse vers deux plages tournées vers la ville. De forts courants compliquent la navigation aux abords de l'île.
Premières fortifications L'île, inhabitée, est fortifiée à la fin du par Vauban, puis à plusieurs reprises dans les siècles suivants. Au milieu du , la Marine française construit deux réduits pour abriter une centaine d'hommes ; ils comprennent des pièces d'artillerie à faible portée. Dans les années 1880, l'apparition des obus Paixhans et les tensions avec le Royaume-Uni (dont la Marine était équipée de ces armes), amènent à profondément modifier et renforcer les défenses de l'île. Une batterie de quatre canons de et de trois mortiers est installée au sud-ouest de l'île, de manière à en couvrir tout l'ouest. Des galeries et des soutes à munitions, creusées dans le rocher, complètent cette batterie. Une voie ferrée est posée pour les approvisionner depuis la cale du sud, le seul point d'accès ordinaire. Deux batteries plus légères, équipées de quatre canons de et de quatre de , installées au nord-est couvraient le nord et l'est. Avec l'entente cordiale avec les Britanniques du début du , disparaît la vocation défensive de l'île.
Fortifications par les Allemands durant l'Occupation vignette|Poste de tir à Cézembre.|alt=Photographie en couleur d'un bunker à trois étages en escalier, construit contre une colline sur une position surélevée, en direction de la gauche. Durant la Seconde Guerre mondiale, Saint-Malo est occupée par les Allemands à partir de . Conscients de l'enjeu d'un possible débarquement allié en Europe du Nord-ouest, ils s'attachent à fortifier Cézembre dès , fortifications connues sous le nom de .. L'île est l'un des principaux points de défense de la , la « forteresse Saint-Malo », nom que donnent les Allemands à l'ensemble des fortifications dans et autour de la cité malouine (incluant Dinard et la rive gauche de la Rance, la pointe de la Varde et diverses lignes de fortifications plus à l'intérieur des terres). Les grands ports de la Manche et de la mer du Nord sont les points les plus défendus du mur de l'Atlantique, le Reich étant certain que les Alliés devraient rapidement essayer de prendre un port dans les jours suivant leur débarquement. Toutefois, le port de Saint-Malo est d'une importance moindre que d'autres ports comme Cherbourg, le Havre ou Brest..
Plus de dix mille ouvriers de l'organisation Todt sont mobilisés pour construire plus de cinq cent ouvrages de défense dans un rayon de dix kilomètres autour de Saint-Malo. Pour Vera Kornicker, auteure d'un ouvrage sur le bombardement de Cézembre, .
Les Allemands rasent les vestiges des fortifications de la fin du pour y construire des blockhaus, casemates et autres armes d'artillerie. Le but est d'installer des canons assez puissants pour contrôler l'accès au port de Saint-Malo et à l'estuaire de la Rance, mais également l'accès à la baie du Mont-Saint-Michel, en croisant les tirs avec ceux de la batterie Lothringen installée sur l'île de Jersey occupée, et appuyer les premières lignes de défense à l'intérieur des terres. Ils utilisent principalement un armement de récupération.
Armements alt=Photographie en couleur montrant un bâtiment en béton armé très épais, avec une porte à droite, au milieu d'une motte de terre et de l'herbe par dessus.|vignette|Un bunker semi-enterré à Cézembre.
Les ingénieurs de Todt divisent en deux les fortifications de l'île : celles du sud-ouest et celles du nord-est. Les casemates abritant les soldats sont aménagées dans la dépression médiane de l'île.
vignette|Les restes d'un canon de 194 mm détruit par les bombardements alliés.|alt=Photographie en noir et blanc de restes en métal calciné et en petits morceaux. Une structure métallique en cercle est visible. vignette|Restes d'un canon de 194 mm dans sa cuve de béton armé ; à droite, l'accès vers le bunker enterré qui contenait les munitions.|alt=Photographie en couleur montrant un cercle en béton armé (au milieu d'une végétation éparse et très caillouteuse), et au milieu de ce rond les restes en ferraille d'un canon. Le canon est sur une position surélevée et ciel bleu est dégagé.
À l'ouest de Cézembre, trois canons de modèle 1870-77 sont installés chacun dans une cuve de béton. Cette protection est inférieure à celle d'un bunker, mais permet de tirer dans toutes les directions. Leur soute à munitions est organisée dans un bunker enterré. Cela est complété par un bunker à quatre niveaux, qui est à la fois poste de commandement et poste de tir.. L'est de l'île est défendu par trois canons de 194 mm modèle 1870-1893.
Ces six canons sont d'anciens canons de défense côtière de la marine française, utilisés comme canons terrestres pendant la Première Guerre mondiale et saisis par les Allemands lors de l'Occupation. Chaque canon pèse 65 tonnes. Des canons similaires sont également installés par les Allemands à la batterie de la Crêche à Boulogne-sur-Mer. Une construction normalisée, ou , a même été conçue par l'organisation Todt pour abriter ce type d'artillerie : le plan H686. Ces servants s'abritent dans deux bunkers à proximité des canons, l'un ayant été construit sur l'emplacement du réduit Vauban. Contrairement à ceux de l'ouest, les bunkers du nord-est ne sont pas enterrés et sont donc plus vulnérables.
D'une portée de près de ., ces canons de peuvent atteindre les abords de la pointe du Grouin à Cancale à l'est, ceux du cap Fréhel à l'ouest et à l'intérieur des terres, au sud, jusqu'à Chateauneuf. Les six canons ont une cadence de quatre coups par minute. Un poste de direction de tir domine la pointe sud-est de l'île.
La défense antiaérienne de l'île est assurée à l'ouest par six canons français de 75 modèle 1932.. Sont également installés deux batteries antiaériennes de Flak 38 (20 mm), des batteries Oerlikon Flak 28 (20 mm) et deux canons Flak 28 (40 mm). Un canon de 15 cm SK L/45 est destiné à tirer des obus éclairants.. Deux projecteurs de sont installés aux extrémités de l'île. Quelques canons de moindre calibre, des mitrailleuses et des bunkers assurent la défense à courte et moyenne portée et interdisent l'accès à l'île.
La cale construite en 1914 est rehaussée pour faciliter l'accostage à toute heure. Une mitrailleuse assure le contrôle de l'accès, le tout étant surveillé par une casemate, sur le plateau sud-est.
Garnison La garnison défendant Cézembre compte environ , principalement issus de la Kriegsmarine, les marins allemands opérant souvent dans les batteries côtières du mur de l'Atlantique. Il s'agit de la (MAA) 608 (division d'artillerie de marine 608).. À compter de juillet 1944, elle est rejointe par des troupes rescapées de la bataille de Normandie ainsi que par deux officiers et 53 Italiens.Les Italiens venaient de Bordeaux où ils devaient protéger la base sous-marine italo-allemande et ont été affectés à la défense de Saint-Malo juste avant ou juste après le débarquement de Normandie. Ils assurèrent d'abord la prise en charge d'une batterie anti-aérienne à Paramé avant d'être affectés à Cézembre. Leur nombre reste imprécis : un rapport américain écrit après la reddition mentionne 67 Italiens faits prisonniers sur l'île. de la Première division Atlantique de fusiliers marins., en provenance de la base sous-marine de Bordeaux.. Ces Italiens sont fidèles à la République sociale italienne de Mussolini.. Ils sont installés à la pointe sud-ouest tandis que les Allemands occupent le nord-est..
La garnison est dirigée par lOberleutnant Richard Seuss, officier de 47 ans en 1944 et ancien soldat de la Première Guerre mondiale.. Seuss prend son poste le .
Les baraques des soldats sont reliées par deux galeries souterraines comportant une cuisine et une infirmerie avec plusieurs lits d'hôpital. Une triple citerne est creusée à l'emplacement du couvent pour stocker l'eau. Les munitions sont entreposées dans d'autres galeries. Les logements des soldats sont construits en haut d'une plage du sud de l'île.. L'eau potable est apportée par voie maritime depuis Saint-Malo et stockée dans des cuves.