Jacob de Sakhnin ( Yaaqov ish Kefar Sikhania) est un personnage de la littérature rabbinique classique. Disciple de Jésus ben Pandera, il rapporte ses enseignements et effectue des guérisons en son nom, suscitant des réactions de rejet de plus en plus fortes de la part des rabbins. S’il est impossible de le classer comme nazôréen, ébionite ou elkasaïte voire toute autre appartenance judéo-chrétienne, il semble bien établi qu’il représente dans la littérature talmudique et midrashique le missionnaire du christianisme naissant, hétérodoxe aux yeux d’un judaïsme rabbinique lui-même en voie d’affirmation.

Jacob le disciple de Jésus ben Panthera dans la littérature rabbinique

Jacob apparaît au détour d’une exposition d’un point de loi dans la Tossefta Houlin qui traite de l’abattage rituel : après avoir abordé le sujet particulier de l’hérésie chez les abatteurs juifs qui immolent la bête « au nom du soleil, de la lune, des étoiles, des astres, de Michaël l’officier de la grande armée etc. » et rappelé qu’il est permis de tirer profit de la viande abattue par un idolâtre mais interdit d’en faire de même avec la viande abattue par un hérétique, la tossefta énumère les diverses mesures d’exclusion qu’ont promulguées les rabbins à leur encontre :

Le guérisseur qui fait mourir

La tradition rapportée dans en T. ’Houllin 2:22-23 interpelle à plus d’un égard : Rabbi Ishmaël qui est connu pour s’être opposé au principe de Yèhareg vèal yaavor , adopte ici une position plus sévère alors qu’il considère selon une autre tradition Rabbi Eléazar ben Dama comme son fils. Elle connaît plusieurs développements dans le Talmud de JérusalemChabbat 14:4 (17a), Avoda Zara 2:2 (4a). ainsi que dans le Talmud de Babylone (Avoda Zara 27b).

Le nom du village d’où vient Jacob, Sama ou Samaï, pourrait être un jeu de mots sur son activité thérapeutique, sama désignant en judéo-araméen une drogue médicinale ; la mention de Sakhnin en T.B. Avoda Zara 27b permet également de soupçonner une erreur de copiste qui aurait amalgamé les khaf et noun (כנ) de Sekhania pour y lire un mem (מ) (une erreur du même type se trouverait en T.B. Guittin 57a, où Kefar Sikhnaya shel Misraïm כפר סכניה של מצרים « le village de Sikhanya d’Égypte », devrait se lire Kefar Sikhnaya shel Notsrim כפר סכניה של נוצרים « le village de Sikhanya des Nazôréens », nom du mouvement regroupant les premiers adeptes de Jésus).. Il est également possible que Jacob ait officié au nom de son maître dans les deux villages, Sama comptant parmi les cités « englouties » qui, bien que situées sur le territoire de l’ancien pays de Canaan, ne doivent plus être considérées comme « Terre d'Israël » mais comme terre païenne, peut-être en raison de la forte présence de chrétiens d’origine juive qui pratiquent une halakhah différente de celle des pharisiens, notamment en matière de divorce. Il est enfin envisageable que deux Jacob aient été rassemblés puis confondus dans un même enseignement pour être entrés en conflit avec les SagesDaat, de même qu’Ecclésiaste Rabba 6:27 associe dans un même passage Jacob de Kefar Sikhanya avec Jacob de Kefar Nabouriya.

Jacob l’hérétique

Jacob le min L'historicité de ces passages peut difficilement être mise en doute. Nombre d'auteurs, dont Robert Eisenman identifient Jacob de Kefar Sikhnaya (ou Kfar Sikhnaya) à Jacques le Juste.Robert Eisenman, James the Brother of Jesus: The Key to Unlocking the Secrets of Early Christianity and the Dead Sea Scrolls, éd. GDP, Nashville, 2012, .. Eliezer ben Hyrcanos, est un élève de rabbi Yoḥanan ben Zakkaï (mort ca. 80-85Simon Claude Mimouni, Le judaïsme ancien du avant notre ère au de notre ère, Paris, 2012, éd. PUF, .), il aurait donc pu connaître Jacques « frère du Seigneur » (mort en 61-62), Sa comparution devant la justice romaine pourrait s'être déroulée sous le règne de Trajan ou lors de la répression ayant eu lieu sous Domitien. (vers 95). Toutefois Simon Claude Mimouni, tout comme François Blanchetière, estiment qu'on car

Jacob de Kfar Sikhnaya est tour à tour présenté comme guérisseur et comme un polémiste Le fait que Jésus a donné autorité à ses disciples pour soigner les maladies et que ses premiers disciples ont guéri des malades en son nom est bien connu..

Les relations entre min partisans de Jésus et le judaïsme tanaïtique Il semble que ces récits, qui mettent en scène Jacob avec des rabbis importants, existent Selon Simon Claude Mimouni,

On trouve un autre exemple qui va dans le même sens dans le Talmud de Babylone (Shabbat 116a), où Gamaliel II

La reprise de la figure de Jacob le Min, contemporain de la fin du , dans des écrits datables du

Les différents passages Jacob est mentionné plusieurs fois dans le Talmud, toutefois ces mentions se résument à l'exposé, avec des variantes, de deux situations édifiantes déclinées dans un certain nombre de passages parallèles.

Récit sur rabbi Elazar ben Dama et Jacob de Kefar Sikhnaya Ce récit est principalement rapporté par la Tosefta Houllin , 24, mais aussi par les passages parallèles du traité Aboda Zara 27b du Talmud de Babylone et dans les Qohelet Rabba 1, 8, 3. Les passages rapportant une situation identique de TJ Shabbat , 4, 14d-15a et TJ Aboda Zara , 2, 40d-41a, sont aussi à considérer. Dans ces trois passages datant du et se déroulant en Palestine, la réaction de rabbi est tout autre puisqu'il laisse « un de ceux de ben Pandira » soigner son fils..

Mis à part Jacob de Kefar Sikhnaya, Dans ce récit, rabbi Ishmaël en empêchant la guérison de rabbi Elazar ben Dama par un min adepte de Jésus crée un précédent, lequel est censé avoir force de loi par la suite. Pour Simon Claude Mimouni, cet interdit au recours d'un guérisseur chrétien même en cas de danger de mort est notable, Certains sages ont en effet décidé qu'en trois occasions il faut se laisser tuer plutôt que de transgresser un commandement. Rabbi Ishmaël, qui apparaît si intransigeant ici, est justement connu pour s'être opposé à cette disposition, en s'appuyant sur Lévitique 18, 5, qui indique qu'il faut vivre grâce à l'Écriture, il en prend argument pour dire qu'il ne faut donc pas aller jusqu'à en mourirA. Oppenheimer, 1996, ; cité par ..

Récit sur rabbi Eliézer ben Hyrcanos et Jacob de Kefar Sikhnaya Ce récit est principalement rapporté par la Tosefta Houllin , 24, mais aussi par les passages parallèles du traité Aboda Zara 16b-17a du Talmud de Babylone et dans les Qohelet Rabba 1, 8, 3..

Rabbi Eliézer ben Hyrcanos Dans les faits relatés, il est question d'une répression contre les chrétiens par les autorités romaines dont la datation est difficile à préciser. Rabbi Eliézer est arrêté et conduit devant le gouverneur romain pour y être jugé, à cause de propos qualifiés « d'hérétiques » par les écrits rabbiniques. D'autres critiques préfèrent situer cet épisode vers 95, lors de la répression qui a eu lieu sous le règne de Domitien. Quelle que soit la datation de ces faits, ils témoignent d'une évolution certaine dans les rapports entre chrétiens et pharisiens/tannaïtes, clairement proscrits dans les années 90 ou 100.

Rabbi Eliezer était supposé avoir des tendances hérétiques et était en fait excommunié par ses collègues rabbins sur le soupçon d'être un disciple secret du mouvement de Jésus.

Le récit selon Tosefta Houllin , 24

La ville de Jacob

Dans le Talmud palestinien sa ville d'origine est Sama (en Avoda Zara 02:02 IV.I), mais dans le Talmud de Babylone celle-ci est dénommée Sakhnin (Avoda Zara 27b)R. Travers Herford, Christianity in Talmud and Midrash (London: Williams & Norgate, 1903). Les spécialistes considèrent . Selon Simon Claude Mimouni,

R. Travers Herford parvient à une conclusion similaire. Saul Lieberman a comparé les plus anciens manuscrits pour identifier les erreurs entre les copies et a conclu que Sakhnin (ou Sikhnaya) était la bonne lecture.

Kefar Sikhnaya est connu pour être le lieu de naissance de rabbi Talmud de Babylone, Rosh ha-Shana, 29a; cité par ., l'un des Dix Martyrs exécutés par le pouvoir romain pour avoir soutenu la révolte de Bar Kokhba, en 135. C'est aussi le lieu de résidence de rabbi Yehoshouah au début du Talmud de Jérusalem, Berakhot, , 1, 7b; cité par .. Simon Claude Mimouni estime qu'il pourrait s'agir de Sogané, à vingt stades d'Araba dans les environs de Sepphoris, qui est mentionné par Flavius JosèpheFlavius Josèphe, Vita (Autobiographie), 51; cité par .. Toutefois Robert Eisenman estime que la position de cette ville n'est pas connue et qu'il n'est pas sûr qu'elle se trouve en GaliléeRobert Eisenman, James the Brother of Jesus: The Key to Unlocking the Secrets of Early Christianity and the Dead Sea Scrolls, éd. GDP, Nashville, 2012, ..

Simon Claude Mimouni estime qu'une meilleure correction est peut-être La localisation de ce lieu présente de nombreuses difficultés

Les autres minim judéo-chrétiens du Talmud

Comme mentionné précédemment, vers la fin du Gamaliel II

Pour François Blanchetière, la présentation de Jacob comme un guérisseur renvoie Pour lui, il s'agit

Des passages rapportent aussi une situation où rabbi ayant un proche en danger de mort, le rabbi laisse « un de ceux de ben Pandira » le soigner.. Il s'agit de TJ Shabbat , 4, 14d-15a et TJ Aboda Zara , 2, 40d-41a. Dans ces trois passages la réaction de rabbi Joshua ben Levi est tout autre que celle de rabbi Ishmaël mentionnée ci-dessus. Pour Simon Claude Mimouni, se trouve ainsi

Il est question d'un « Jacob le Min » dans au moins deux autres passages de la fin du et de la fin du . Il est toutefois possible qu'il s'agisse du même Jacob mis en scène de façon anachronique.

Le Qohelet Rabba (7, 26) parle d'un autre Jacob, celui-là de Kefar Nabouriya en Galilée qui lui est assez clairement identifiable à un nazaréen-ébionite.

Le nom de Jésus ben Pantera Dans ces passages Jésus est appelé une fois Jésus le nazôréen ., mais est en général appelé Jésus ben Pantera, c'est-à-dire Jésus fils de Pantera, ou Pentera. Selon Simon Claude Mimouni, pour échapper à la censure chrétienne, la majorité des textes imprimés remplacent Pantera par Peloni, c'est-à-dire « untel ». Au sujet de ce nom de Pandera ou Pantera, les hypothèses avancées sont multiples. D'autres ont estimé qu'il s'agirait d'un ancien surnom donné à Jésus dont on ne connaîtrait plus la signification..

Origène témoigne dans son Contre Celse que dès la seconde moitié du , les juifs colportaient des rumeurs polémiques au sujet de la naissance illégitime de Jésus, dont le père aurait été un soldat romain du nom de Pandera. Pour Simon Claude Mimouni, Selon l'historien Thierry Murcia, Panthera serait tout simplement un autre nom (ou le surnom) du père de Jésus : Joseph (évangiles) et Panthera (Discours véritable de Celse, sources rabbiniques) seraient donc un seul et même personnageThierry Murcia , « Yeshua Ben Panthera : l'origine du nom. Status quaestionis et nouvelles investigations », dans Judaïsme ancien / Ancient Judaism 2, 2014, p. 157-207.. Voir également Tiberius Iulius Abdes Pantera.

Notes et références

Bibliographie

(non utilisé) Dan Jaffé, Le judaïsme et l'avènement du christianisme: orthodoxie et hétérodoxie dans la littérature talmudique, Ier-IIe siècle, Éditions du Cerf, 2005 (non utilisé) Dan Jaffé, Le Talmud et les origines juives du christianisme: Jésus, Paul et les judéo-chrétiens dans la littérature talmudique, Éditions du Cerf, 2007 (non utilisé)

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