vignette|alt=animation des 4 images de la planche des Poires.|Transformation de Louis-Philippe en poire d'après les de Charles Philipon, republiées sous une forme modifiée en 1834.

La caricature de Louis-Philippe en poire, créée par Charles Philipon en 1831 et publiée dans La Caricature sous le titre La Poire la même année, a connu un immense succès sous la monarchie de Juillet et reste associée à ce roi.

Cette vogue est paradoxale puisqu'elle ne s'explique ni par un sens argotique ni par une valeur iconique préexistants de la poire. Il s'agit au contraire d'une création graphique souvent attribuée, à tort, à Honoré Daumier, alors qu'elle a été revendiquée par Charles Philipon et exploitée pour la première fois en , lors d'un procès ayant pour enjeu l'exercice de la liberté de la presse, que le gouvernement avait reconnue au terme des Trois Glorieuses mais qu'il rechignait à respecter.

La Poire est ainsi devenue en même temps le symbole de la , de la lutte d'une poignée d'artistes de la presse satirique pour défendre les valeurs républicaines, et l'emblème qu'ils ont attribué à Louis-Philippe et à son régime, en l'enrichissant de différents niveaux de significations superposés. Le succès de cet emblème s'est traduit par la prolifération du signe dans toute la France et a contribué au rétablissement, en 1835, d'une censure de la presse.

Disparu un temps, l'emblème de la Poire est réapparu lors de la révolution de 1848, puis à nouveau en 1871 et perdure, détaché de la personne de Louis-Philippe, comme le symbole d'un pouvoir ridicule ou comme le signal de l'inflexion bourgeoise d'une politique.

Contextualisation de la Poire alt=gravure sur bois|vignette|Publicité de 1834 dans La Caricature. La Poire, considérée en tant . et non que fruit, est étroitement liée au roi Louis-Philippe. C'est en outre .. Paradoxalement, cette inséparabilité. entre le roi et son emblème donne lieu à deux erreurs : d'une part, on croit généralement que le terme de désignait à l'époque de Louis-Philippe un imbécile et que ce sens argotique a justifié le choix de cet emblème ; d'autre part, la création de cet emblème est souvent attribuée à Honoré Daumier, alors que Charles Philipon l'a revendiquée pour lui-même..

Sens métaphorique de la poire avant Philipon Plusieurs auteurs prennent pour acquis que la poire désignait sous la monarchie de Juillet un imbécile et que ce sens argotique justifie le choix de ce fruit pour représenter le roi. Ainsi, pour Ernst Kris et Ernst Gombrich, la poire était déjà porteuse, avant que Philipon ne s'en empare, d'un sens péjoratif dans et désignait un idiot () .. Edwin DeTurck Bechtel élargit cette dénotation : selon lui, une poire représentait .. Nicola Cotton considère dans le même sens que les caricatures de Philipon sont venues et que leur succès ne saurait s'expliquer si cette connexion n'avait pas été immédiatement comprise ..

Mais les ouvrages de référence justifiant un tel sens argotique du terme sont postérieurs à la monarchie de Juillet, par exemple celui d'Henri Bauche., utilisé à titre de preuve par Gabriel Weisberg.. Cet anachronisme conduit James Cuno à estimer que la dénotation d'imbécilité n'est pas étayée par l'examen des dictionnaires d'argot de l'époque et que ce sens est postérieur aux caricatures de Philipon.. En revanche, cet auteur considère qu'il y a bien des connotations préexistantes à l'usage de l'emblème de la Poire par Philipon, mais que celles-ci sont plutôt sexuelles, voire que ..

James Cuno propose en effet, pour comprendre les connotations attachées par le public de Philipon à la Poire, de prendre en considération deux paronymes ayant un sens argotique : d'une part le poivre et ses dérivés (poivrade, poivrer et poivrière), qui évoquent la syphilis et la transmission des maladies vénériennes.. et d'autre part le poireau, qui désigne le pénis... Selon Cuno, on ne peut, sans ce contexte, comprendre la plaisanterie de Balzac dans Le Père Goriot où, quand Vautrin, lui-même décrit comme homosexuel, se moquant de l'attirance du père Poiret pour Mademoiselle Michonneau, souligne que Poiret , Bianchon lui rétorque : .. Cuno estime que cette plaisanterie joue sur le fait que et qu'elle .

De son côté, Fabrice Erre, tout en jugeant comme Cuno que le sens d'imbécilité est postérieur, considère, à l'examen des dictionnaires de l'époque, qu'il n'y avait pas non plus de connotations sexuelles, ni dans le langage soutenu, ni dans le langage populaire., et que la poire n'était, avant Philipon, ..

L'absence d'un sens argotique quelconque au mot dans les dictionnaires avant son utilisation en 1831 par Philipon n'est toutefois pas jugée décisive par le Dictionnaire historique de la langue française, pour lequel la mise en équivalence d'une tête et d'un fruit est , qu'il s'agisse d'une poire, d'une pomme, d'un citron ou d'une fraise..

Sur le plan graphique, il existe quelques exemples d'utilisation de la forme de poire dans la caricature au début du , qui ne sont toutefois associés ni à l'imbécilité, ni à un sous-entendu sexuel. Ségolène Le Men estime toutefois que la comparaison entre l'usage de la forme de la poire dans de telles caricatures et celui de la Poire en tant qu'emblème de Louis-Philippe permet de , la poire étant .

Nonobstant, hormis ces antécédents caricaturaux isolés, l'usage iconographique de la poire sur une longue période ne semble la prédestiner ni à un usage caricatural, ni a fortiori au prodigieux succès de celui-ci à partir de 1831.. Au contraire, la poire est un attribut récurrent de la Madone dans l'imagerie chrétienne, souvent associé à la thématique de la Vierge du lait, qui suggère la douceur de la vertu.. ou permet une variation par rapport au symbolisme de la pomme.: figurant la rédemption du péché originel, la poire est ainsi préférée à la pomme, cette dernière étant interprétée dès le haut Moyen Âge comme un .. en raison de l'homonymie entre les mots latins mālum (pommier, avec un a long) et mălum (mal, avec un a court).. Peytel fait écho à cette tradition dans sa Physiologie de la poire (1832), où il consacre un chapitre entier à , y soutenant sur le mode humoristique que c'est avec une poire et non une pomme que le serpent a tenté Ève..

Fabrice Erre tire toutefois de ce sens iconographique préalable la conséquence que non seulement il n'a , mais, se référant aux analyses de James Cuno, qu'il interdit en outre .

Sur le plan politique, la métaphore de la poire mûre est commune en France depuis la fin du . Jacques-René Hébert l'emploie dans Le Père Duchesne en 1792, affirmant dans différents contextes que ... est ensuite une des expressions favorites de Napoléon.., qu'Hippolyte Taine reformule en maxime personnelle : .. Elle est aussi employée par Saint-Simon s'adressant sur son lit de mort à ses disciples : ...

Philipon avant la Poire Charles Philipon naît à Lyon en 1800 ; il est le fils d'un marchand de papiers peints. À , il décide de se consacrer à une carrière artistique et parisienne.. Pour subvenir à ses besoins, il travaille dans un premier temps , illustrant un grand nombre d'histoires à deux sous.. À partir de 1824, il s'initie à la lithographie., tout en se spécialisant dans le dessin d’œuvres vendues à la planche., produisant pour les principaux marchands de Paris des estampes sur des sujets divers au goût du jour : séries de modes, caricatures sur les mœurs, annonces comiques, ..

En , Philipon participe à la création du journal La Silhouette, le premier périodique français à exploiter les possibilités nouvelles de la lithographie en publiant régulièrement des illustrations.. Il y joue un rôle qualifié par James Cuno de . mais considéré par David Kerr comme et peut-être limité à la seule organisation de la partie lithographique.. Deux mois plus tard, en , son beau-frère, Gabriel Aubert, s'étant trouvé ruiné par des spéculations malheureuses, Philipon s'associe à lui pour fonder la Maison Aubert, un qu'il se propose d'alimenter avec ses propres créations et celles de son réseau de relations professionnelles.

vignette|redresse|alt=Gravure sur bois.|Un jésuite. Philipon, avril 1830. En , La Silhouette publie Un jésuite, une vignette de Philipon représentant Charles X .. Cette caricature exprime graphiquement l'opposition des libéraux aux ultras, le jésuitisme évoquant la manifestation la plus obscure de l'ultracisme.. Elle est insérée subrepticement dans le texte pour échapper à la censure.. Ce numéro de La Silhouette est saisi. Au procès, le procureur soutient, selon le compte-rendu que Philipon ne se prive pas d'en donner, qu'il est ... Le directeur-adjoint de la publication, Benjamin-Louis Bellet, est condamné à mille francs d'amende et six mois de prison, mais Philipon, qui prudemment n'avait pas signé sa caricature, échappe à toute condamnation.. En revanche, grâce à cette publication, il acquiert une réputation de caricaturiste politique, se découvre un talent en la matière et prend conscience des avantages qu'il peut tirer de l'agitation politique..

En , au terme des Trois Glorieuses, Louis-Philippe accède au pouvoir. C'est le début de la monarchie de Juillet, qui s'engage à respecter la Charte constitutionnelle du 14 août 1830, dont l'article 7 affirme : En , dans le contexte d'une de production d'estampes moquant le roi Charles X déchu., aiguillonné par la nécessité d'alimenter le fonds de la nouvelle Maison Aubert, Philipon produit dans un délai de douze jours une série de neuf caricatures de Charles X.. James Cuno relève que les caricatures de Charles X que Philipon publie entre avril et sont d'un style très différent de ses lithographies antérieures, révélant un allié à une ., tout en estimant Philipon comme ..

vignette|redresse|alt=Lithographie coloriée.|Promenade bourgeoise. Philipon, novembre 1830. En , Charles Philipon crée son propre hebdomadaire satirique, La Caricature, auquel il apporte ses connaissances en matière d'artistes, d'imprimeurs et de distributeurs, apprises durant sa collaboration à La Silhouette, mais aussi une partie du lectorat de celle-ci, dont la publication cesse en . Comme l'observe Gabriel Weisberg, ses premières représentations de Louis-Philippe, telle Promenade bourgeoise en , ne sont pas hostiles, tout en relevant avec perspicacité l'affectation de bonhomie bourgeoise du roi-citoyen..

En , Philipon publie une lithographie sans titre, figurant Louis-Philippe qui souffle des bulles d'un savon nommé , des promesses telles que ou . La planche n'est pas insérée dans La Caricature et publiée séparément, au prétexte d'une qualité insuffisante, mais plus vraisemblablement pour limiter les conséquences prévisibles.. Ségolène Le Men et Nathalie Preiss soulignent que cette caricature porte en germe l'idée qui sera développée à travers la figure de la Poire d'une et d'une ... La planche est saisie chez l'éditeur, ainsi que la pierre chez l'imprimeur.. C'est la première caricature à subir un tel sort sous la monarchie de Juillet, qui s'était pourtant constitutionnellement engagée à respecter la liberté de presse.. Philipon est accusé d'outrage à la personne du roi. Son avocat fait valoir que la caricature ne représente pas celui-ci, mais , le dessinateur n'ayant que pour la personne royale.. Cet épisode pousse Philipon à donner à La Caricature une .

Le , La Caricature publie une caricature anonyme représentant Louis-Philippe en maçon replâtrant un mur pour effacer les traces des Trois Glorieuses. En tant que directeur de la publication, Philipon est de nouveau poursuivi pour offense à la personne du roi.

Création de la Poire Naissance argumentative