Le Vielleur (huile sur toile, 162 × 105 ), aussi intitulé Le Vielleur au chapeau ou Le Vielleur à la mouche, est un tableau peint par Georges de La Tour conservé au musée d'Arts de Nantes.
Ni signé, ni daté, le tableau appartient aux œuvres de la première partie de la carrière du peintre, et a vraisemblablement été réalisé dans les années 1620 à 1625.
Historique, attribution et fortune de l'œuvre Célébration et doutes sur l'attribution de l'œuvre au On ne connaît rien des origines, ni des conditions de réalisation de l'œuvre. La première mention du Vielleur le signale comme l'un des chefs-d'œuvre de la très importante collection du diplomate nantais François Cacault (1743-1805), conservée à Clisson : l'« Inventaire et estimation des tableaux, gravures et marbres du Museum de feu M. Cacault Le Sénateur », établi le après sa mort, évalue la toile, alors qualifiée de « très capital[e] », et attribuée à Murillo, à . Vendu aux collections municipales de la ville de Nantes, le tableau est d'abord accroché, toujours comme un Murillo, à l'hôtel de ville, dans le cabinet du maire Bertrand Geslin, avant de rejoindre en 1830 les cimaises du musée des Beaux-Arts de Nantes, nouvellement créé. De 1830 à 1903, il est régulièrement tenu, dans les catalogues du musée, comme une peinture de l'école espagnole, de Murillo.
Le tableau continue d'attirer l'attention au cours du , tout en suscitant des attributions diverses. En 1836, Prosper Mérimée, alors inspecteur général des Monuments historiques, l'admire au cours d'un voyage visant à recenser les œuvres marquantes de l'ouest de la France, mais s'interroge sur son auteur :
Cette nouvelle hypothèse semble influencer Stendhal, qui visite le musée de Nantes l'année suivante, et commente l'œuvre en des termes très proches de ceux de Mérimée, dans la page datée du de ses Mémoires d'un touriste :
Dans Le Magasin pittoresque de 1842., le tableau est reproduit sous forme de gravure (largement naïve), accompagnée de la légende suivante : « Musée de Nantes ; École espagnole. — Le Joueur de vielle, par Ribeira. », alors que le texte reprend l'attribution à Murillo. Vers 1860, un nettoyage aurait fait disparaître « une porte ajoutée par un peintre maladroit et sans talent » — même si la gravure de 1842 ne fait manifestement pas mention de cet ajout.
Outre Murillo, confirmé par exemple par Louis Clément de Ris, ., Vélasquez et Ribeira, il est encore attribué à d'autres peintres espagnols comme Francisco de ZurbaránCatalogue du musée de Nantes, 1913, 340., Francisco de Herrera le Vieux ou Juan Bautista Maíno, et même à l'Italien Bernardo Strozzi, sans toutefois que cela nuise à sa réputationAinsi, Louis Gonse en 1900 : , in Les Chefs-d'œuvre des musées de France. La Peinture, Paris, 1900, et , cité par ..
Vers l'attribution définitive Dès 1923, alors que le nom de Georges de La Tour a été exhumé des archives depuis moins de dix ans par l'historien d'art allemand Hermann Voss, le collectionneur Pierre Landry est le premier à soupçonner la réelle attribution du Vielleur de Nantes, et son sentiment aurait été confirmé lors de son achat du Tricheur à l'as de carreau en 1926. Selon le témoignage de ce dernier, il en aurait soufflé l'idée à Hermann Voss pour que celui-ci l'intègre à son article de 1931 sur les « Tableaux à éclairage diurne de Georges de La Tour ».. Cet article, qui faisait de Georges de La Tour un peintre, non plus seulement de scènes sacrées et nocturnes, mais aussi de scènes profanes et diurnes, est très loin de faire immédiatement consensus ; Fernand Pineau-Chaillou, conservateur du musée de Nantes, prétendra même en 1935 avoir décelé sur la toile la signature de Juan Rizi — qu'il sera le seul à voir.
Présenté à l'exposition des « Peintres de la réalité en France au » qui se tient au Musée de l'Orangerie de à , le tableau va être comparé à deux autres toiles au sujet similaire, mais à l'authenticité encore mise en doute, Le Vielleur au chien du musée municipal du Mont-de-Piété de Bergues et Le Vielleur Waidmann, découvert en cours d'exposition. De la confrontation des trois œuvres va naître la certitude, dès lors quasi unanimement partagée, de l'attribution de celle du musée de Nantes à Georges de La Tour.
Un « chef-d'œuvre de la peinture française du »
Le Vielleur devient dès lors emblématique, non seulement des collections nantaisesIl sert par exemple d'illustration pour (Recension en ligne. Page consultée le )., mais aussi des tableaux diurnes de Georges de La Tour, pour être désormais célébré, selon la formule de Charles Sterling qui l'accompagne dans le catalogue de l'exposition de l'Orangerie, comme un « chef-d'œuvre de la peinture française du . ».
Un reproduction sous forme de gravure est par exemple choisie par Michel Laclotte pour illustrer le catalogue anglais de l'exposition consacrée aux « Century French Pictures » tenue à la Royal Academy de Londres en 1958 ; le tableau y est, de même qu'à Paris (où l'exposition se nomme « Le français. Chefs-d'œuvre des musées de province ») accompagné du Vielleur au chien de Bergues, qui sera à cette occasion reconnu comme authentique.
Il fera bien évidemment partie des deux grandes rétrospectives consacrées à Georges de La Tour à Paris, la première, qui accueille environ visiteurs, à l'Orangerie de mai à — Le Vielleur a même à cette occasion les honneurs d'un timbre-poste du Dahomey —, la seconde aux galeries nationales du Grand Palais, du au Le Vielleur de Nantes figure dans le catalogue de sous le 23..
Restauré, tant sur la couche picturale que sur le support toile, et alors que le musée des Beaux-Arts de Nantes est fermé au public pour travaux, le tableau est présenté dans les locaux du cercle à l'hôtel Montaudouin dans le cadre du second Voyage à Nantes, du au Brochure du Voyage 2013 Nantes. Lire en ligne. Page consultée le 30 juillet 2013..
Les Vielleurs de Georges de La Tour
Outre le Vielleur de Nantes, quatre autres tableaux reconnus comme authentiques de Georges de La Tour prennent le même sujet, sans pour autant que l'ensemble constitue une série, en raison notamment des écarts manifestes de dates de réalisation. Un vielleur est également représenté sur une sixième toile, La Rixe des musiciens (94 × 104,1 ), acquise aux enchères pour le The J. Paul Getty Museum en 1972.
Le Vielleur au chien, conservé au Musée du Mont-de-Piété de Bergues, représente, en pied et à l'échelle (186 × 120 ), un vielleur chantant et s'accompagnant de l'instrument, alors qu'un petit chien − qui donne son nom à la toile − est couché à ses pieds, tenu en laisse. La toile est remarquée dès 1925 par Pierre Landry, puis restaurée à son initiative en 1934 pour faire partie de l'exposition des Peintres de la réalité de 1934-1935, où elle est considérée comme une œuvre d'atelier. C'est en 1958, à l'occasion de l'exposition Le français. Chefs-d’œuvre des musées de province, que Michel Laclotte la tiendra pour la première fois comme authentique, sans pour autant la mentionner comme telle dans le catalogue — ce qui sera fait lors de la rétrospective Georges de La Tour de 1972.
De même, Le Vielleur à la sacoche, ou Vielleur Waidmann, conservé au musée municipal Charles-Friry de Remiremont (157 × 94 ), et qui présente un vielleur assis dans une position similaire à la toile de Nantes, mais au visage tourné presque de profil, a été présenté à l'exposition des Peintres de la réalité de 1934-1935 comme une œuvre d'atelier, avant d'être reconnue comme originale lors de l'exposition de 1972, ce qui a été confirmé au moment de sa présentation à Nancy en 1992, à l'occasion de l'exposition L'Art en Lorraine au temps de Jacques Callot.
En 1949, un quatrième Vielleur, signé « G. de La Tour f. » (85 × 58 ), a été acquis par les musées royaux des Beaux-Arts de Belgique de Bruxelles. Ce dernier cependant, coupé à mi-corps, provient d'une toile plus large, qui présentait vraisemblablement une Réunion de musiciens, dans la mesure où la radiographie a révélé, à gauche du vielleur, la présence d'un archet que les repeints ont fait disparaître. L'angle selon lequel la tête est représentée fait penser au Vielleur de Remiremont, mais le costume (le manteau et la collerette blanche tuyautée) rappellent davantage la toile de Nantes.
En 1986 est apparu sur le marché de l'art un cinquième Vielleur, fragment d'une toile plus large également, et qui a été acquis par le musée du Prado en 1992. En raison de l'extrême raffinement de la représentation, celui-ci pourrait être le dernier tableau diurne connu du peintre. À l'occasion de sa présentation au public, le musée du Prado a organisé, du au , une exposition sur le thème des Musiciens de Georges de La Tour, où les cinq Vielleurs étaient pour la première fois confrontés.
Les cinq toiles seront de nouveau réunies lors de la rétrospective Georges de La Tour de 1997.
Description et analyse Le tableau, qui appartient aux scènes de genre, prend comme sujet un vieil aveugle chantant, et s'accompagnant d'une vielle à roue, dans une rue.
Le motif des personnages de rue connaît des précédents, par exemple avec la série des Cris de Bologne de l'Italien Annibal Carrache Voir la série en ligne. Page consultée le ., avec les peintres espagnols, Murillo, Vélasquez et Zurbarán, à qui on a longtemps attribué la toile, mais aussi, et surtout chez les artistes lorrains contemporains de Georges de La Tour : ainsi, Jacques Callot a gravé, dans sa série des Gueux réalisée vers 1622, un Vielleur debout, et Jacques Bellange un Mendiant à la vielle.
Le décor La scène se situe en extérieur, vraisemblablement dans une rue, sans que le contexte soit réellement détaillé et défini. La profondeur restreinte est nettement délimitée par des blocs de pierreÀ la manière des deux Saint Jérôme pénitent, selon . posés sur un sol lisse et uniforme, peint en gris : sur ceux du premier plan repose le chapeau du vielleur ; d'autres pierres délimitent le fond, en se situant devant un mur qui bouche la perspective, peint en marron, et divisé en deux parties, en fonction des ombres : obscurité à gauche, et éclairage à droite, avec l'ombre projetée du vielleur qui se prolonge vers le hors-cadre.
L'instrument
Sans être exclusivement d'usage populaire, puisqu'on le trouvait aussi, dans des versions luxueuses, dans les riches famillesExtrait du dossier « Le au musée des Beaux-Arts de Nantes » du musée d'Arts de Nantes. Lire en ligne. Page consultée le ., la vielle était néanmoins un instrument traditionnel des chanteurs de rue, notamment aveugles — comme c'est le cas dans toutes les toiles du même sujet de Georges de La Tour, où le personnage est représenté les yeux clos.
Le vielleur tourne de la main droite la manivelle pour entraîner la roue qui frotte les cordes, alors que sa main gauche actionne les touches (ou sautereaux) du clavier. L'instrument, dépeint avec minutie, et placé en évidence au centre de la toile, possède six cordes : trois bourdons, un en haut et deux en bas, qui passent en dehors du clavier, et forment un accord continu d'accompagnement, et trois cordes centrales (ou chanterelles) qui jouent la mélodie grâce au clavier. Il est soutenu dans le dos par une lanière de cuir prolongée d'un anneau de métal, fixée juste en dessous de la manivelle, passant sous le manteau vers l'épaule droite, et que l'on retrouve dans l'ombre, derrière le poignet gauche, pour s'attacher juste derrière la tête de l'instrument.
Il s'agit, de toute évidence, d'un instrument d'une grande élégance, coquettement décoré d'un ruban rose noué sous la manivelle. Il est orné de rosaces, dans l'ouïe en bois sculpté et évidé en haut, et, selon un motif répété deux fois mais à des tailles différentes, sur le cordier ; une autre rosace, vraisemblablement en marqueterie bicolore, décore la pièce du manche protégeant les cordes. Le réalisme est poussé jusqu'à la représentation des lames de bois collées de la partie haute de l'instrument, dont les irrégularités sont révélées par la lumière rasante.