Eugène-Paul Delattre, né le à Ramburelles (Somme) et mort le à Paris, est un avocat, journaliste, homme politique et écrivain français. Figure marquante du mouvement républicain sous le Second Empire et la Troisième RépubliqueGustave Vapereau, Dictionnaire universel des contemporains : contenant toutes les personnes notables de la France et des pays étrangers..., il fut préfet, conseiller municipal de Paris, député, et un défenseur acharné des droits des employés de chemins de ferRevue pratique des chemins de fer, tramways & automobiles..., 1899..
Biographie Origine Paul-Eugène Delattre naît le à Ramburelles, dans le département de la Somme. La famille Delattre est une famille de laboureurs au qui deviennent des notables influents dans la Somme au .. Eugène Delattre est le fils d'un habile industriel de la SommeMichel Denis, Les royalistes de la Mayenne et le monde moderne (), Paris, Klincksieck, 1977, .Louis Descharmes, La revue de la Semaine illustrée, 9 et 16 décembre 1921..
Jeunesse et formation Il est préparé au baccalauréat par Louis Bouilhet au lycée de Rouen, avec lequel il restera fidèlement attaché. Bachelier ès lettres, suit des études de droit à Paris et s’inscrit au barreau de Paris le , il est avocat en 1853Les Hommes d'aujourd'hui , volume, .. Dès ses débuts, il s’engage dans l’opposition républicaine contre le Second Empire, devenant une figure active des cercles intellectuels et politiques parisiens. De 1854 à 1856, il est secrétaire de la Conférence des avocats du barreau de Paris sous le bâtonnat d'Eugène Bethmont.
Inspiré par le principe de l'École mutuelle, il anime des cours pour les adultes dans la Société pour l’instruction élémentaire (SIE) où il fonde le premier cours de morale indépendante pour les jeunes filles. Vice-président, puis président de la SIE, il participe à toutes ses innovations dans la seconde moitié du . En 1864, dans les cours du soir du lycée Charlemagne, il donne les premières conférences pour les ouvriers sur les associations anglaises et allemandes (sociétés de consommation, de crédit pour achats de matière première, et de production). Il critique avec vigueur l'impossibilité d'établir de telles associations en France sous le Second Empire.
Carrière journalistique et littéraire En 1857, Delattre fonde le journal judiciaire L’Audience, où il publie notamment Le Cœur à droite, comédie en prose de Louis Bouilhet. Il se lie d’amitié avec Gustave FlaubertBulletin Flaubert-Maupassant / Association des Amis de Flaubert et de Maupassant ; [dir. publ. Daniel Fauvel], (Rouen), 2000., avec qui il entretient une correspondance suivie.
En 1858, il publie Les Tribulations des voyageurs et expéditeurs en chemin de fer, un ouvrage à la fois pratique et satirique, qui connaît un grand succès et est réédité à plusieurs reprises. Ce livre, sous couvert de conseils aux voyageurs, critique subtilement les abus des compagnies de chemins de fer et, plus largement, les dérives du pouvoir étatique. Le livre bénéficie de la participation indirecte de Gustave Flaubert.
Delattre est également l’auteur de plusieurs ouvrages juridiques et politiques, dont Canaux et chemins de fer (1861), Devoirs du suffrage universel (1863), et La Justice dans les prochaines élections (1864).
Opposant au Second Empire En 1867, il est signataire d'une pétition du SénatJournal officiel, 30 janvier 1869, séance du Sénat du 29 janvier, rapport du Comte Alfred de Salignac-Fénelon sur la pétition , signée des sieurs Hubbard, Léon Cléry, Louis Legrand, Lamy et Delattre , tous les cinq avocats à la Cou pour le retour des cendres de Louis-Philippe Ier en FranceGambetta et la Défense Nationale, Henri Dutrait-Crozon, 1934, ., signée avec Arthur Hubbard, Léon Cléry, Louis Legrand Il se fait connaître comme orateur des réunions de l'opposition radicale pendant le Second Empire.
vignette|droite|La députation de Paris : Léon Gambetta, Adolphe Thiers, Bancel, Ernest Picard, Garnier-Pagès, Jules Ferry, Jules Favre, Jules Simon, Camille Pelletan. Caricature de Pilotell dans Le Charivari (22 juin 1869). En 1869, il publie Le Serment au , un pamphlet contre le Second Empire, où il évite d'être poursuivi et d'aller en prison. Delattre seconda Léon Gambetta dans sa propagande républicaine à la fin du Second Empire, et lui servit d'agent électoral Roman d'Amat et R. Limouzin-Lamotte (éds.), Dictionnaire de biographie française (Paris, 1965), X, 730. à Paris en 1869.
Déclinant de participer à la députation de Paris, il soutient pour sa circonscription la candidature de Jules Favre, lors des Élections législatives françaises de 1869. Le républicanisme « formaliste » de Jules Favre, son opposition à la loi de 1864 sur le droit de coalition et son rejet du radicalisme politique, socialiste et matérialiste des jeunes générations révolutionnaires du Quartier latin lui valent en 1869 une difficile réélection comme député de Paris face au radical Henri Rochefort. Devant cette élection obtenu difficilement, Delattre reprend ses travaux au Palais de Justice. La question du mode de scrutin est évoquée au sein de la franc-maçonnerie dès la période libérale du Second Empire où les propositions d'Eugène Delattre posent les prémices, au travers de ses publications, d'une représentation proportionnelle des élus et d'une plus grande légitimité de la représentation populaire.
En , il est avocat au Procès de Blois où il défend Tony Moilin. Il soutient que le prétendu complot avait sans doute été monté de toutes pièces par la police, mettant ainsi en cause les accusés d'avoir fomenté un projet d'assassinat contre Napoléon III.
Engagement maçonnique Delattre fait partie de la franc-maçonnerie française. Le , il est apprenti à la Loge maçonnique Isis-Monthyon de Paris, dont il est membre fondateur. Il en devient maître en 1863, puis le venérable le . Il est plus tard membre de la loge parisienne L’École mutuelle dont le vénérable est Amaury DréoLa République maçonnique : organe de l'unification des At. symboliques. 17 septembre 1882.. L'École Mutuelle est une loge fondée en 1865 par des maçons non conformistes et progressistes, désireux de se libérer de certains aspects des rituels. Ses membres s'engageaient à ne pas demander de grade supérieur à celui de Maître et à changer chaque année le titulaire du premier mailletYves Colleu, Albert Joly (1844-1880), un avocat versaillais, bâtisseur de la République et apôtre de la laïcité. Voir en ligne. Plusieurs avocats sont membres de l’École Mutuelle, comme Albert Joly, Romain Renoult et Joachim Isa-Porié et participent à ses travaux.
Il participe activement aux débats et aux actions de la maçonnerie, notamment en faveur de l’instruction laïque, de l’émancipation des femmes et de la laïcisation de la société. En 1884, il est membre de L'avant-garde maçonnique de Paris.
Préfet de la Mayenne Un préfet de Choc Après la Proclamation de la République française du 4 septembre 1870, Delattre est nommé préfet de la Mayenne le , dans le cadre du gouvernement de la Défense nationaleBernard Sonneck, 1870-1871. La guerre franco-prussienne et la Mayenne, Bibliothèque numérique des Archives départementales de la Mayenne.. Il est envoyé comme préfet de la Mayenne le . Il est préfet de la Mayenne de à .
Il remplace Charles Goyet-Dubignon, initialement prévu : le , Léon Goupy croise Eugène Alavoine, qu'il a connu en exil à Jersey. Ce dernier lui fait part des dysfonctionnements du Gouvernement de la Défense nationale, rapportant notamment : Goupy quitte jeudi à du matin, muni de la nomination de Dubignon comme préfet de la Mayenne – j’ai vu ce document de mes propres yeux. Or, le lendemain, Lacouture. tombe sur Delattre, lui aussi nommé préfet du même département ! Voici donc Goupy avec deux préfets en concurrence pour un seul poste. Lettre d'Eugène Alavoine du Documents sur la situation au lendemain de la proclamation de la République (septembre - novembre 1870), Alphonse-Marius Gossez, Revue d'Histoire du - 1848, 1934, .
D’après le témoignage d'Ernest Laurain, Léon Goupy se trouve déjà à Laval le , en compagnie du fabricant Fouassier-Anger. Ensemble, ils « flanquaient » Eugène Delattre, venu officiellement prendre ses fonctions.
Les débuts Il déclare par la suite qu'il n'est pas un : Débarqué à Laval par un train de nuit, il parcourut le 10 au matin les bureaux de la préfecture, déclarant qu'il n'était pas un préfet administratif, qu'il se moque du budget et des chemins vicinaux, qu'il lui faut des levées en masse, des hommes et des munitions. Il ne parle de rien de moins que de faire sauter les ponts, couper les routes, brûler les forêts et arrêter partout le travail. Les employés de la préfecture, gens calmes et graves, demeurèrent pendant toute la journée plongés dans une profonde stupeur.
Son prédecesseur part le même jour. Il accorde sa confiance à des hommes comme Léon Goupy, alors qu'il éconduit le républicain modéré Ernest AllouelÉmile Moreau, Souvenirs de guerre, Bulletin de la Commission historique et archéologique de la Mayenne, , 1938-1939., avocat lavallois dont le père avait été magistrat pendant la monarchie de Juillet.
Le matin du , il convoque toute la population sur une place publique de Laval, et après avoir fait acclamer la République, annonce : Je ne suis qu'un préfet tout à fait provisoire, je n'ai pas sollicité ce poste et ne le garderai que jusqu'à la fin de la guerre. Je suis et je reste avocat. Je n'ai pas d'autre ambition. Il est bon que vous le sachiez pour être convaincus que le seul but de mes efforts sera la défense de la Patrie, que rien ne pourra m'entraver et que je n'ai aucun intérêt personnel à ménager.
Pour Emile Moreau, cette réunion est provoquée par un groupe de républicains d'une certaine sorte, et non de la plus relevée, qui s'était rendue en préfecture, pour s'y ériger en comité provisoire et tenter d'influencer le préfet. En dehors de Goupy, le journal L'Indépendant de l'Ouest du mentionne aussi Duboys-Fresney, qui est certainement l'ancien député de 1848 Joseph Duboys-Fresney. L'influence de Goupy ou Duboys-Fresney semble néanmoins rapidement s'estomper.
Eugène Delattre est aussi le premier à organiser une commission générale ou encore conseil général, idée qui fut reprise par la Loi Tréveneuc en 1872 suite à une réunion demandant la création d'un Comité de défense, la soutien financier du département, et où le monarchiste Henri de La Broise prit la parole pour exhorter à l'union et à la concorde. Il revint ainsi au Conseil général de la Mayenne de se réunir et de coopérer en étant réuni en permanence. A la tête de ce conseil, est élu le , Paul Boudet, ancien ministre de l'Intérieur de Napoléon III de 1863 à 1865. Le , il est présent à Rennes, pour le lancement de la Ligue de l'Ouest.
Ce mouvement national qui sera immense et redoutable a trouvé, au sein de la réunion du 16 septembre, à Rennes, dans le Préfet de la Mayenne, un propagateur ardent et infatigable. L'œuvre va donc marcher: la liste complète du nombre des défenseurs des départements ligués sera dressée et publiée au moment voulu. La centralisation de toutes ces forces, gardes mobiles, gardes nationales, francs-tireurs se préparent peu à peu, par les détails aujourd'hui, par l'ensemble bientôt, et si Paris résiste deux mois, le gouvernement de Tours saura sur quoi compter lorsque, sur un signe, il verra se hérisser de baïonnettes le sol fécond et ému de la Mayenne, de la Normandie, de la Bretagne, de l'Anjou et de la Vendée. Isa Porié, Six mois dans l'Ouest.
Fonctionnement Delattre cherche à établir définitivement la République, en demandant l'envoi de recteurs d'académie, Auguste Marais à Caen et Paul Avenel à Rennes ou vice versa en indiquant . Il prépare aussi les Élections législatives de 1871 dès le en mettant en avant les noms du général Louis Jules Trochu, Jules Simon et Amaury Dréo comme candidats dans le département, ainsi que la sienne dans le département de la Somme.