thumb|upright=1.5|Localisation du sanctuaire de Dodone.
Dodone (en grec ancien et grec moderne ) est un sanctuaire oraculaire grec dédié à Zeus et à la Déesse-Mère, révérée sous le nom de Dioné. Les prêtres et les prêtresses du bosquet sacré interprétaient le bruissement des feuilles de chêne sous le vent.
Le sanctuaire est situé en Épire, sur les pentes du mont Tomaros, au sud du lac Pamvotida, à au sud de Ioannina. D'après Hérodote, ce serait le plus vieil oracle grec, remontant peut-être au , et l’un des plus célèbres, avec ceux de Delphes et d’Ammon. Se trouvant très à l’écart des cités grecques (Thèbes, Athènes, Sparte, ), il pâtit du développement de l’oracle de Delphes à l'époque classique, mais reste néanmoins important jusqu’à l’époque romaine.
Le mât du navire Argo, qui transporta les Argonautes à la recherche de la Toison d'or, est censé avoir été taillé dans un chêne de la forêt sacrée de Dodone.
Les origines légendaires de l’oracle Hérodote rapporte sur l’oracle de Dodone une tradition qu'il avait entendue à Thèbes en Égypte, II, 55. :
thumb|La vallée de Dodone au temps des premières fouilles (Carapanos 1878, pl. I, détail).
Le récit mythologique fait un lien entre les deux grands oracles de Zeus, celui d’Ammon dans l’oasis de Siwah en Libye, et celui de Dodone. Il semble aussi montrer qu’à l’origine, le service de la divinité était assuré par des prêtresses et que l’institution des prêtres lui est postérieure. On sait en effet par Strabon que ce sont les prêtresses qui délivraient les réponses de l’oracle, sauf dans le cas des Béotiens. Les prêtresses de Zeus sont les trois Péléiades (en grec , "colombes") qu'Hérodote nomme Preuménia, Timarété et Nicandre.
Au av. J.-C., à l’époque d’Homère, les prêtresses sont rejointes par des prêtres de Zeus, les Selles (en grec ). Dans l’œuvre d'Homère, Dodone apparaît en effet deux fois dans l'IliadeLe texte grec des extraits d’Homère provient du TLG Canon ; la traduction française provient de la traduction de Frédéric Mugler pour La Différence, parue en 1989.Autre lien vers le texte grec : Hodoi Elektronikai : Dans le Catalogue des vaisseaux, Iliade, II, 749-750, on lit :
La prière qu'Achille adresse à Zeus alors que Patrocle s'apprête à affronter Hector, dans l’Iliade, XVI, 231-235, dit :
Dans l’Odyssée, Ulysse prétend s'y être rendu pour consulter l’oracle sur les moyens de retourner à Ithaque (Chant XIV, 327 ; chant XIX, 296-298) :
Ce sont donc les Selles qui, entretenant un contact rituel permanent avec la Terre, interprétaient la parole de Zeus. Celle-ci leur parvenait de plusieurs manières : le bruissement des feuilles d'un chêne sacré, le bruit causé par un ou plusieurs chaudrons de bronze (selon les époques, voir infra), et peut-être aussi un vol de colombes, si l'on interprète ainsi l'étymologie des Péléiades.
Histoire du sanctuaire thumb|upright=1.5|Sanctuaire de Dodone vu du théâtre.
L’archéologie n’a pas permis de dater la fondation du sanctuaire. Aucune trace d’occupation néolithique n’a été trouvée à Dodone. Les plus anciennes traces relevées (céramiques, épées et couteaux de bronze) datent de l’époque mycénienne et ne sont pas antérieures au . Le culte de Zeus dodonéen serait arrivé en Épire avec les Thesprotes durant l’Helladique récent, soit vers 1200 av. J.-C., mais il existait alors déjà sur le site un culte chtonien pré-hellénique d’une déesse de l’abondance et de la fertilité liée aux racines du grand chêne. Les deux divinités, le dieu ouranien du tonnerre et de l’orage et la divinité chtonienne de la végétation, forment ainsi à Dodone un couple vénéré sous les appellations de Zeus Naïos (littéralement « Zeus résidant ») et de Dioné Naïa (la forme féminine du nom Zeus), en relation avec un chêne sacré.
Bien qu’il soit excentré par rapport à la Grèce des cités, l’oracle jouit d’une grande renommée à partir du . Il est régulièrement consulté par les Athéniens qui lui envoient une ambassade annuelle. Sophocle le mentionne dans les Trachiniennes, 1164 et suiv. et Eschyle dans Prométhée enchaîné, 829 et suiv.. Le roi de Lydie Crésus, I, 46. Il s’agit de la célèbre consultation des oracles par Crésus pour déterminer s’il devait faire la guerre aux Perses. La réponse de Zeus Dodonéen n’est pas conservée. le consulte, de même que plus tard les Spartiates Agésilas et Lysandre, XIV, 3. Lysandre aurait essayé de corrompre la prêtresse de Zeus pour obtenir une réponse favorable. L'anecdote figure aussi chez Plutarque (Vie de Lysandre) qui précise la devoir à Éphore de Cumes..
La notoriété de Dodone ne se matérialise pas par un programme architectural ambitieux, contrairement au sanctuaire de Delphes qui supplante progressivement Dodone en tant que référence principale des oracles grecs. Au , le sanctuaire semble se réduire à un modeste temple érigé près du chêne sacré.
L’apogée du sanctuaire correspond à celle du royaume d’Épire, sous le règne de Pyrrhus qui, entre 297 et 272 , reconstruit presque tous les édifices de Dodone, à une échelle monumentale plus en rapport avec son rôle de sanctuaire national : les temples de Zeus, d’Héraclès et de Thémis bénéficient de ses largesses, ainsi que des édifices civils comme le Bouleutérion et le Prytanée. Pyrrhus y fait aussi construire un théâtre, pour accueillir les concours dramatiques et musicaux qui accompagnent la fête des Naïa, en l’honneur de la triade de Zeus et de ses parèdres Dioné et Thémis.
thumb|upright=1.5|left|Inscription oraculaire sur une lamelle de plomb (Carapanos 1878, pl. XL, 1).
La mort soudaine de Pyrrhus à Argos, en 272 av. J.-C., est suivie de l'affaiblissement du royaume d’Épire, pris en étau par ses deux puissants voisins, la Macédoine à l’est et l’Étolie au sud. Cette situation entraîne le déclin du sanctuaire de Dodone. En 219-218 av. J.-C., il est pillé par les Étoliens commandés par le stratège Dorimaque. Celui-ci fait détruire le temple de Zeus, mais semble épargner le chêne sacré. L’historien romain Polybe, IV, 67, 3. est la source indirecte de cette information : il précise que les Étoliens brûlent le sanctuaire, sauf la Hiéra Oikia qu’ils démantèlent. Pour l'archéologue S. Dakaris, la différence de traitement s’explique par la volonté de ne pas brûler le chêne sacré, ce qui aurait constitué un sacrilège beaucoup plus grave. Les fouilles de la Hiéra Oikia montrent l'absence de niveau de destruction par incendie à cette époque, ce qui paraît confirmer le témoignage de Polybe de Mégalopolis.
L'année suivante (218), le jeune roi de Macédoine Philippe V, allié des Épirotes, venge le sacrilège en mettant à sac la capitale fédérale étolienne Thermos. Avec le butin pris sur les Étoliens, il fait ensuite reconstruire le sanctuaire de Dodone et y ajoute un stade pour les jeux annuels.
Cependant le sanctuaire ne se relèvera jamais tout à fait du sac étolien. Il sera une nouvelle fois détruit un demi-siècle plus tard par les Romains, lors de la Troisième guerre de Macédoine (-168-167 ). Les fouilles du temple de Zeus n’ont pas encore confirmé cette destruction. On retrouve ensuite mention du sanctuaire à l’occasion de l’invasion de la Grèce par les armées de Mithridate VI, en 88 av. J.-C. Lorsque Octave séjourne en Épire, durant la guerre contre Marc Antoine en 31 , il fait probablement reconstruire en partie le sanctuaire que le géographe Strabon décrit comme ruiné. C’est aussi à l’époque impériale que le théâtre est transformé en arène. L’empereur Hadrien visite l’oracle vers 132, ainsi que Pausanias, I, 17, 5. peu après. Le festival des Naïa est toujours célébré vers 240.
La ruine définitive de l’oracle intervient en 391, lorsque le chêne sacré est coupé à la suite des édits de Théodose qui interdisent les cultes païens. Ce n’est toutefois pas la fin de l’occupation du site : la construction, en partie sur les vestiges du temple d’Héraclès, d’une grande basilique chrétienne au , témoigne de l’occupation de Dodone dans l’Antiquité tardive. La ville est encore mentionnée dans la liste de Hiéroclès, un géographe du , et évoquée par la présence de plusieurs évêques de Dodone aux conciles œcuméniques, notamment celui d’Éphèse en 431.
Organisation du sanctuaire thumb|upright=1.5|Plan du sanctuaire de Dodone (d’après 1996).
Dès la seconde moitié du , le sanctuaire est entouré d'une enceinte qui prolonge dans la vallée les fortifications de l'acropole (plan 1) et englobe le sommet de la petite colline (d'altitude 350 m) qui domine le site. Construite en appareil isodome, l’acropole était le refuge fortifié de la cité. Protégé par dix tours quadrangulaires, elle était accessible par deux entrées, l’une au nord-est et l’autre au sud-est. Elle possédait une citerne pouvant alimenter les habitants en eau en cas de siège. À partir des angles sud-ouest et sud-est de l’acropole, deux courtines descendaient dans la vallée pour inclure le sanctuaire. Trois portes y étaient percées, dont deux à l’est et au sud (hors plan), protégées par des tours. La porte ouest (plan 19) fut déplacée vers l'ouest (18) lors de l’agrandissement du sanctuaire, au début du On dégageait ainsi un espace suffisant pour la construction du Bouleutérion (4) et du Prytanée (6). La nouvelle courtine occidentale (17) les contournait pour rejoindre un bâtiment identifié à la maison des prêtres (5).
Les édifices de culte Les différents bâtiments du sanctuaire étaient répartis au pied de la colline dans cet espace fortifié. Au centre se trouvait le téménos de Zeus Dodonéen, la Hiéra Oikia (, « Maison sacrée », plan 11) mentionnée par Polybe (IV, 67, 3). La plus ancienne construction monumentale identifiée est un petit temple rectangulaire (), qui fut bâti dans la première moitié du à côté du chêne sacré, lorsque les Molosses prirent le contrôle du sanctuaire thesprote. Il n’y avait pas de clôture, mais le chêne était entouré d’une série de trépieds supportant des chaudrons de bronze en contact les uns avec les autres : lorsqu’on heurtait l’un d’entre eux, le son se répercutait sur les autres. C’est ce bruit que les prêtres interprétaient, avec celui du vent dans les feuilles, comme manifestant la volonté de Zeus. Des fragments de chaudrons remontant au ont été retrouvés, confirmant cette tradition et l’ancienneté de l'oracle.
Au milieu du , le téménos est matérialisé par un mur en maçonnerie. Les chaudrons laissent alors la place à un dispositif plus élaboré : au sommet d’une colonne, une statue de bronze représentait un jeune garçon (une offrande des Corcyréens) tenant un fouet à trois chaînes d’astragales. Le vent agitait ces chaînes contre un chaudron de bronze disposé lui aussi sur une colonne, produisant là encore un son continu, que les prêtres interprétaient pour répondre aux questions qui leur étaient posées. Celles-ci étaient transmises sur des lamelles de plomb, que les fouilles ont mis au jour en grand nombre.
thumb|upright=1.5|left|Téménos de Zeus Dodonéen.
Sous le règne du roi Pyrrhus, le mur de clôture est remplacé par un portique ionique sur trois côtés de la cour, en Π, entourant le chêne. En guise d’offrande de reconnaissance au dieu, Pyrrhus fit suspendre sur les colonnades les boucliers romains pris lors de sa victoire d’Héraclée en 280 av. J.-C.. Le Musée national archéologique d’Athènes possède un fragment de ces boucliers, identifié par un fragment d’inscription. Il renouvela ce geste en 274 av. J.-C., après une victoire sur Antigone II Gonatas, comme l’atteste cette fois une inscription trouvée au Bouleutérion.
Après le démantèlement systématique de la Hiéra Oikia par les Étoliens en 219 av. J.-C., les Macédoniens font reconstruire le sanctuaire à une échelle plus grande : le temple est un édifice tripartite (pronaos, naos, adyton) tétrastyle ionique.