Le serbo-croate, également appelé bosnien-croate-monténégrin-serbe ou BCMS., ou encore yougoslave, est une langue slave méridionale parlée dans l’ancienne Yougoslavie à la fois par les Serbes, les Croates, les Bosniaques et les Monténégrins. « Serbo-croate » était sa dénomination officielle dans l'ancienne Yougoslavie. D’autres dénominations officiellement acceptées pour cette langue étaient « croato-serbe », « serbe et croate », « croate et serbe », « serbe ou croate » et « croate ou serbe »Hawkesworth 2009, .. Le bosnien et le croate s'écrivent avec l'alphabet latin, tandis que le serbe et le monténégrin peuvent s'écrire avec l’alphabet latin ou l’alphabet cyrillique.
Du point de vue de la linguistique comparée, le serbo-croate est une seule et même langue, c’est-à-dire une langue dont les variétés présentent suffisamment de traits structurels communs, établis objectivement, pour constituer une langue unitaire qui ne puisse pas être considérée comme le dialecte d’une autre langueKordić 2009a.Bailyn 2010, .. En sociolinguistique, Heinz Kloss a appelé une telle langue Abstandsprache « langue par distance »Kloss 1967, ..
Déjà à l’époque de la Yougoslavie communiste, on parlait de , et même déjà de Thomas 2018.. Les locuteurs de cette langue ne l’appelaient pas couramment « serbo-croate », terme livresque et scientifique, mais, selon leur appartenance nationale, « serbe » ou « croate »Kordić 2004, .. Kloss et McConnell, en 1984, considéraient que le serbo-croate était une langue indépendante avec un statut de langue ausbau (terme introduit par Kloss en même temps que abstand), c’est-à-dire élaborée, pour chacune de ses deux variantes : serbe et croateKloss et McConnell 1984, .. Le processus ausbau s’est accéléré après le démembrement de la Yougoslavie quand, dans chacun des quatre États devenus indépendants, la volonté politique s’est affirmée de créer des langues nationales et officielles à part. Certains linguistes ont appliqué à leur tour le qualificatif ausbau aux nouvelles variétés standard aussiPar exemple Fasold 2005 (), Madsen 2017, () ou Trousdale 2010, (). Ainsi, la dénomination « serbo-croate » a été abandonnée dans l’usage officiel et remplacée d’abord par « bosnien », « croate » et « serbe », puis « monténégrin » aussi, appelés officiellement des « langues ». Certains linguistes y voient une manifestation du nationalismePar exemple Kordić 2010b..
La conscience du fait que c’est une seule et même langue reste présente chez les linguistes. IlsPar exemple Kordić 2004 (), Mørk 2008 (), Bunčić 2008 (), Zanelli 2018 (). la considèrent comme une langue pluricentrique standard, qualification déjà appliquée au serbo-croate par KlossKloss 1967, ., au même titre que l’anglais, l’allemand, l’espagnol, etc., ayant à son tour quatre variétés standard. Certains linguistes continuent de l’appeler « serbo-croate »Par exemple Kordić 2009b ().. La linguiste Snježana Kordić affirme que, « en dépit de leur qualité de langue Ausbau, [elles] représentent bien une seule et même langue. C’est pourquoi utiliser les appellations langue croate, langue serbe, langue bosniaque, etc. pose problème » et, selon elle, l’appellation scientifique correcte de la langue commune reste « serbo-croate »Kordić 2004, ..
D’autres linguistes appellent cette langue par un terme qu’ils considèrent comme neutre, par exemple diasystème slave du centre-sudTerme proposé par Brozović 1998., langue chtokavienne (štokavski jezik) (les quatre variétés ayant pour base le dialecte chtokavien de ce diasystème)Voir le site Štokavski jezik ou standardni novoštokavski « néochtokavien standard »Appellation mentionnée par Kordić 2009b pour la rejeter ().. D’autres linguistes encore ont adopté l’appellation BCS avant qu’un standard monténégrin n'apparaisse également, puis BCMS (pour bosnien-croate-monténégrin-serbe)Par exemple Thomas 2018..
Non seulement des linguistes, mais aussi des locuteurs ordinaires ont conscience d’une langue commune, comme les participants à un projet appelé Jezici i nacionalizmi « Langues et nationalismes » et les signataires d’une « Déclaration sur la langue commune » lancée par ce projetSite du projet Jezici i nacionalizmi (consulté le 6 novembre 2019).Liste des signataires de la « Déclaration sur la langue commune » (consulté le 6 novembre 2019).. Dans la parole des locuteurs qui ont la conscience de leur langue commune, on peut entendre l’appellation naš jezik « notre langue ».
Historique de l’idée de langue serbo-croate
Dans la première moitié du , époque du romantisme et en même temps des tendances d’émancipation nationale en Europe, l’idée d’État d’une seule nation parlant une seule langue apparaîtKordić 2010 a.. Elle se manifeste également chez les Serbes et les Croates, qui vivent sous domination étrangère. La thèse dominante parmi les intellectuels épris de liberté nationale est que, orthodoxes, catholiques ou musulmans, tous les Slaves de Croatie, de Dalmatie, de Slavonie, de Serbie, du Monténégro, de Bosnie et de Herzégovine forment un seul peuple, puisqu’ils parlent la même langue. En Croatie, c’est l’époque du Renouveau national croate, mené par le « Mouvement illyrien » qui a pour but d’unir tous les Slaves du Sud en un seul État. Ljudevit Gaj, son chef, est en même temps le linguiste qui contribue le plus à l’établissement du standard de la langue croate littéraire moderne, qu’il fonde sur le dialecte chtokavien à prononciation (i)jékavienne, parce que c’est l’idiome d’une littérature prestigieuse, celle de Dubrovnik, qui s’épanouit du au , et en vue de l’union linguistique avec la Serbie, dont les parlers appartiennent au même dialecte chtokavienThomas 1994, .. À la même époque, en Serbie, Vuk Stefanović Karadžić œuvre à la réforme de la langue littéraire serbe, qui, à l’époque, est le slavon d'église serbe et le slavon russe. Il le fait à partir de la langue parléeThomas 2002, .. Il y a même un accord signé à Vienne, en 1850, par sept lettrés croates et serbes (dont Vuk Karadžić), qui établit certaines normes communes pour les langues croate et serbe Texte de l’accord de Vienne (consulté le 6 novembre 2019).. Il n’y a cependant pas d’unité quant à l’appellation de la langue commune. Ljudevit Gaj opte pour « langue illyrienne », alors que pour Karadžić, c’est la langue serbeThomas 1994, ..
L’appellation « langue serbo-croate » semble être apparue chez des philologues qui manifestent de l’intérêt pour la poésie folklorique rassemblée et publiée par Karadžić. Les premiers à l’utiliser seraient Jacob Grimm, en 1818, puis le philologue slovène Jernej Kopitar, en 1822. Le terme est adopté par les autorités de l’Empire d’Autriche, puis dans d’autres pays aussi : par exemple en France, il est employé pour la première fois en 1869. En Croatie aussi, on accepte l’appellation « croato-serbe » ou « serbo-croate »Thomas 1994, .. À partir de cette époque, le domaine linguistique interfère avec le domaine politique, d’abord dans le cadre de l’« austroslavisme », puis dans celui du « yougoslavisme », et cela dure encore au , la relation entre Croates, Serbes, Bosniaques et Monténégrins oscillant d’une époque à l’autre entre l’idée d’une langue commune et celle de deux, voire quatre langues à part, en fonction des événements historiques que leurs locuteurs traversentMønnesland 1997, ..
Dans la seconde moitié du , il se forme en Croatie plusieurs écoles linguistiques. Celle appelée des « vukoviens croates » ou des « jeunes grammairiens », qui suit les idées de Vuk Karadžić, acquiert la plus grande influence à la fin du et au début du , réussissant à imposer définitivement le standard du croate à base chtokavienneBarić 1997, ..
Après l’occupation de la Bosnie-Herzégovine par les Autrichiens, en 1878, ceux-ci cherchent à imposer l’idée de la langue bosniaque, mais les Serbes et les Croates de ce pays s’y opposent et, en 1907, les autorités adoptent officiellement l’appellation « serbo-croate », ce qui contribue à répandre la conception selon laquelle le serbe et le croate sont une seule et même langue.
Le rapprochement entre croate et serbe continue après la Première Guerre mondiale, cette fois dans le cadre du royaume des Serbes, Croates et Slovènes, devenu plus tard le royaume de Yougoslavie, sous l’égide de la Serbie, pays vainqueur dans la guerre. De 1918 à 1929, le nom de « serbo-croato-slovène » a été donné à la langue du pays afin de « coller » au nom de l'État, puis, lorsque le pays fut renommé Yougoslavie en 1929, la langue fut également renommée « yougoslave » Tomasz Kamusella, The Politics of Language and Nationalism in Modern Central Europe, Palgrave Macmillan, 2008, .. L’idée de la langue serbo-croate est de plus en plus soutenue par les autorités de BelgradeMønnesland 1997, ., mais les Croates sont déçus par les solutions politiques adoptées dans le nouvel État et reviennent au standard croate d’avant la guerre. C’est une période d’éloignement du serbe qui commenceBarić 1997, .. Au cours de la Seconde Guerre mondiale est fondé le prétendu État indépendant de Croatie, satellite de l’Allemagne nazie, qui persécute la minorité serbe. Sur le plan linguistique, on pratique l’éloignement le plus grand possible du serbe par des actions dites de « purification » du croate des éléments non croates.
Dans la Yougoslavie communiste, la promotion de la langue serbo-croate et les tentatives d’estomper les différences entre le croate et le serbe deviennent les composantes d’une politique linguistique officielle, acceptée également par les communistes croates, ce qui ressort clairement de l’accord de Novi Sad (1954), signé par vingt-cinq linguistes et écrivains, dix-huit Serbes et sept Croates. On y stipule que la langue commune des Serbes, des Croates et des Monténégrins est le serbo-croate, que l’on peut aussi appeler croato-serbe, ayant deux variantes littéraires : le serbe et le croate Texte de l’accord de Novi Sad (consulté le 6 novembre 2019)..
À la suite de la relative libéralisation du régime dans les années 1960, les intellectuels croates manifestent leur mécontentement causé par la domination du serbe dans les instances officielles. En 1967, sept linguistes et écrivains rédigent une « Déclaration au sujet de la situation et de la dénomination de la langue littéraire croate », où l’on revendique de mettre sur un pied d’égalité non pas trois, mais quatre langues de Yougoslavie : le slovène, le croate, le serbe et le macédonien, et de mettre un terme à la domination du serbe sur le plan étatique et dans les institutions fédérales Texte de la déclaration (consulté le 6 novembre 2019). Voir aussi Kordić 2012, une analyse critique de cette déclaration.. En 1971, on publie une Orthographe croate qui ignore l’accord de Novi Sad, mais elle est aussitôt retirée. Cependant, dans la Constitution de la république socialiste de Croatie de 1974, la langue officielle de celle-ci est appelée « langue littéraire croate », mais il est officiellement interdit d’en parler sans l’épithète « littéraire ». Dans le même temps, les Serbes continuent d’utiliser officiellement le terme « serbo-croate » seulementMønnesland 1997, .. C’est le début d’une nouvelle période d’éloignement entre le croate et le serbe.
Dans la Constitution de la même année de la république socialiste de Bosnie-Herzégovine, la langue officielle de celle-ci est dénommée « serbo-croate–croato-serbe », mais les intellectuels musulmans cultivent une variante de langue basée sur leur héritage culturel spécifique.
Situation depuis les années 1990
right|350px|thumb|Les langues slaves méridionales dans leurs différentes définitions.