Antônio Vicente Mendes Maciel (Quixeramobim, — Canudos, ), mieux connu sous le nom d'Antônio Conselheiro (litt. Antoine Conseiller), mais se nommant lui-même le PèlerinNogueira, Ataliba, António Conselheiro e Canudos. São Paulo, Editora Atlas S.A., 1997, était un prédicateur laïc et chef religieux millénariste brésilien.

Vers la fin des années 1850, poussé sans doute par des déboires domestiques, il commença une vie d’errances dans les campagnes semi-arides et peu peuplées (Sertão) du Nordeste brésilien, tout en prêchant une sorte de mysticisme chrétien primitif, assorti de préceptes moraux avant tout pratiques. Selon la vision classique (c'est-à-dire celle des élites européanisées du littoral, véhiculée en particulier par le maître-livre d’Euclides da Cunha), Antônio Conselheiro, faisant forte impression sur les populations rurales des sertões nordestins par son allure christique, et trouvant dans la structure mentale de la population, avec ses coutumes locales ancestrales et ses atavismes, notamment le sébastianisme, un terreau propice, réussit par ses prédications, combinées à diverses bonnes œuvres et à sa réputation de thaumaturge, à acquérir un fort ascendant chez les habitants d’une grande partie du Nordeste.

Sa doctrine millénariste et son messianisme, — lesquels au demeurant, s’appuyant sur des sources liturgiques reconnues par l’Église, ne s’écartaient guère de l’orthodoxie catholique et se fondaient avec les traditions religieuses séculaires propres au sertão —, le portaient à prôner une stricte ascèse et le renoncement aux biens terrestres, mais aussi à critiquer âprement l’Église catholique romaine. Partisan, pour des raisons religieuses, de la monarchie, il s’opposa au nouveau régime républicain instauré en 1889 et aux nouvelles législations, notamment relatives au mariage civil, jusqu’à entrer, en 1893, en rébellion ouverte contre les autorités, en provoquant des incidents violents. Contraint d’éviter désormais les zones peuplées, il fonda, avec sa suite de sectateurs, une colonie autonome dans l’ancienne fazenda abandonnée de Canudos, située dans un lieu écarté et aride du nord de l’État de la Bahia, que vinrent bientôt rejoindre des milliers de sertanejos — en majorité paysans, Indiens, et esclaves noirs récemment affranchis, mais aussi quelques personnes de la classe aisée. Davantage que par un fanatisme religieux irrationnel ou par une psychose collective, postulés par les élites du littoral, l’engouement des sertanejos pour la colonie d’Antônio Conselheiro s’explique par des motifs avant tout pragmatiques, même si le désir d’obtenir la rédemption dans cette cité de Dieu joua un rôle important : il s’agissait en effet aussi de s’échapper d’un monde tourmenté par les catastrophes naturelles, marqué par des rapports sociaux violents et inégalitaires (restés inchangés en dépit de la révolution républicaine), et de trouver refuge dans une communauté plus solidaire, où l’économie était largement socialisée, quitte à se plier aux règles et rites parfois extravagants du chef ; s’y ajoutait, dans les campagnes profondes, une perte générale de repères à la suite des transformations républicaines et de la modernisation.

Cependant, la colonie des Canudenses finit, en particulier par la pénurie de main-d’œuvre que les nombreux départs vers Canudos risquaient de provoquer dans les fazendas, de susciter l’hostilité des grands propriétaires fonciers, lesquels, secondés par une Église catholique désireuse de rétablir son autorité pleine et entière dans ces régions éloignées, surent mobiliser les élites dirigeantes dans la capitale de l’État fédéré et amener le gouverneur de Bahia, à la faveur d’un banal incident opportunément outré, à dépêcher contre Canudos un détachement de police, que les conselheiristes cependant réussirent à refouler. L’échec de cette première expédition détermina une requête d’intervention fédérale et fut l’amorce d’une escalade du conflit, alimentée par la presse de l’époque et de nombreux historiens contemporains des événements, qui s’appliquèrent, pour justifier l’intervention militaire et le subséquent massacre, à dépeindre Conselheiro comme un dément, comme un fanatique religieux et (à tort) comme l’un des dirigeants d’une vaste contre-révolution monarchiste. Antônio Conselheiro et ses jagunços (hommes armés), aidés par l’environnement naturel hostile de Canudos et par les erreurs d’appréciation répétées des militaires, surent opposer une résistance farouche aux offensives des forces armées fédérales ; ce n’est qu’à l’issue d’une quatrième expédition militaire, de grande envergure, dernier acte de la dénommée guerre de Canudos, que le pouvoir républicain parvint enfin, en 1897, à s’emparer du village rebelle, pour l’anéantir complètement et massacrer la quasi-totalité de la communauté, soit environ . Antônio Conselheiro lui-même périt dans la phase finale du conflit, probablement de la dysenterie.

Biographie Contexte historique et culturel Le nord-est du Brésil connut en 1877 l’une des sécheresses périodiques les plus calamiteuses de son histoire. Cette sécheresse, qui dura deux ans, eut un effet dévastateur sur l’économie principalement agraire de cette région semi-aride et provoqua la mort par déshydratation et inanition de plus de paysans. De nombreux villages furent complètement abandonnés et l’on assista même à des cas de cannibalisme. Des groupes de flagellants affamés parcouraient les routes en quête de secours de l’État ou d’aide divine ; des bandes armées voulurent instaurer la justice sociale « par leurs propres mains » en attaquant les fermes et les petites localités, car dans l’éthique des désespérés « voler pour tuer la faim n’est pas un crime ».

Entre 1888 et 1889, le Brésil traversa une période de transformation révolutionnaire et de bouleversements sociaux, économiques et politiques les plus profonds de son histoire depuis la découverte en l’an 1500. Le , l’esclavage fut aboli par l’empereur régnant Dom Pedro II, au moyen d’un acte signé par sa fille, la princesse Isabel. Plus de cinq millions de noirs, qui du jour au lendemain s’étaient retrouvés sans travail, abandonnèrent les domaines agricoles et allèrent gonfler les rangs des gens en extrême pauvreté dans les villes et les campagnes. Des dizaines de milliers de fermiers furent ruinés et, pendant un temps, l’activité agricole s’était presque arrêtée, plus particulièrement dans les cultures à forte intensité de travail, telles que le café, le coton, le tabac et la canne à sucre, qui constituaient les piliers de l’économie brésilienne à cette époque. D’autre part, le , l’empereur fut déposé par un coup d’État militaire et la république proclamée, ajoutant un surcroît d’instabilité et de dissension dans un pays déjà en effervescence.

C’est dans ce contexte qu’un certain Antônio Maciel, dit Antônio Conselheiro, mystique ambulant, erra durant plus d’un quart de siècle dans les sertões du nord-est en prêchant la fin du monde et en prônant la pénitence et le renoncement aux biens terrestres ; son renom ne cessa de croître parmi les sertanejos pauvres, qui l’appelaient le Bon Jésus, et aux yeux desquels il devint une figure sainte, un prophète envoyé de Dieu pour les secourir. Outre les contingences historiques exposées ci-dessus, Antônio Conselheiro trouva un terreau favorable dans les mentalités, croyances traditionnelles et superstitions séculaires (parmi lesquelles le sébastianisme) transférées d’Europe en Amérique portugaise avec la colonisation mais demeurées intactes dans les arrière-pays du nord-est par le relatif isolement de ces régions vis-à-vis des zones du littoral. Son rudimentaire gnosticisme bénéficia, grâce aux croyances ambiantes, d’une caisse de résonance, faisant de lui un acteur à la fois passif (en absorbant les superstitions locales) et actif (en les amplifiant). Euclides da Cunha, auteur d’un ouvrage devenu classique, mais tendancieux, sur le phénomène de Canudos, soutient qu’il y avait entre Conselheiro et ses interlocuteurs sertanejos la plus complète réciprocité d’influences et souligne que les traits les plus typiques de son mysticisme étrange avaient déjà été, dans l’histoire du Brésil, des formes religieuses banales ; postulant une perturbation psychique comme condition première, il rend compte de la façon suivante de l’ascendant que Conselheiro, qui n’avait selon Da Cunha aucune valeur personnelle, réussit à exercer sur les foules :

L’historiographie ultérieure au contraireNotamment Robert M. Levine, Vale of Tears, en part. et 236., sans méconnaître l’importance des motivations religieuses et psychologiques, tentera de rationaliser l’engouement des sertanejos pour Antônio Conselheiro et de démontrer en particulier que la décision de le suivre à Canudos a pu leur apparaître comme une solution raisonnable, propre à les extraire de leur éprouvante situation sociale et économique, quitte pour cela à se soumettre à une stricte observance religieuse.

Jeunes années dans le Ceará Antônio Vicente Mendes Maciel naquit le dans la ville de Quixeramobim, pour lors une petite bourgade perdue au milieu de l’écorégion de la Caatinga, dans le sertão central de la miséreuse province du Ceará Grande. Son père Vicente, bien que considéré par certains comme un semi-visionnaire et un iconoclaste, accomplit cette prouesse, rare pour quelqu’un né dans une famille de vaqueiros (gardiens de bétail), de monter sa propre maison de commerce et de devenir un négociant possédant plusieurs succursales et dont les affaires prospéraient.; s’il était, quoique métis de complexion moyenne, catalogué par les journalistes locaux comme blanc issu de bonne famille, c’était uniquement par la grâce de son statut économique. En revanche, cela ne retiendra pas les chroniqueurs de Rio de Janeiro ou de São Paulo de taxer son fils Antônio de messie caboclo.. Le teint olivâtre de celui-ci sera plus tard imputé à une ascendance en partie indienne.

Antônio avait un aspect malingre et pâle, était timide et studieux, et passait beaucoup de temps à l’intérieur, travaillant avec son père. Ses parents, des éleveurs et négociants, appartenant à la classe conservatrice, firent très tôt le vœu qu’Antônio embrassât la carrière sacerdotale, compte tenu que l’entrée dans le clergé était à cette époque l’une des rares voies d’ascension sociale ouverte aux classes inférieures. La deuxième épouse de Vicente, Maria Maciel (connue aussi sous le nom de Maria Chana), imposait une stricte discipline religieuse dans le ménage, et les punitions étaient fréquentes. Son enfance fut par ailleurs marquée par une sanglante vendetta qui opposa sa famille à la puissante famille des Araújo, une de ces vendettas alors tout à fait courantes dans ces régions, et qui provoqua nombre de morts dans les deux familles, au gré du cycle tragique de l’honneur blessé et de la subséquente vengeance.