Le siège de Bangkok est un évènement important de la révolution siamoise de 1688, durant laquelle les Français ont été expulsés du pays. Au moment du coup d'État de Phetracha contre le roi pro-occidental Narai, les troupes du royaume d'Ayutthaya ont assiégé la forteresse française de Bangkok pendant quatre mois. Elles comptaient environ équipés d'artillerie, contre une garnison de 200 soldats français. L'affrontement ne fut pas décisif. Les tensions entre les belligérants diminuèrent progressivement et un accord fut finalement négocié, autorisant les Français à quitter le pays Peter Anthony Thompson, Siam : An Account of the Country and the People, 1910, , 28].
Cet événement marque la fin de la présence militaire française au Siam, la France étant bientôt entraînée dans d'importants conflits en Europe, la guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688-1697) et la guerre de Succession d'Espagne (1701-1714). Avec la fin du siège s'ouvre une longue période où le Siam est resté méfiant à l'égard des puissances occidentales. Seuls quelques missionnaires français ont été autorisés à rester dans le pays, tandis que le commerce a continué, à petite échelle, avec d'autres pays européens comme l'Angleterre et les Pays-Bas.
Contexte Le roi Narai avait pensé étendre ses relations avec les Français pour contrebalancer les influences portugaises et néerlandaises dans son royaume, à la suggestion de son conseiller grec Constantin PhaulkonSmithies 2002, 9-10. De nombreuses ambassades avaient été échangées, notamment celle du Chevalier de Chaumont au Siam en 1685Martin, 25 et celle de Kosa Pan en France en 1686.
thumb|left|Soldats français au Siam, peinture siamoise du .
Cela déboucha en 1687 sur un important envoi au Siam d'ambassadeurs et de troupes françaisesSmithies 2002, 10, organisé par le secrétaire d'État à la marine Jean-Baptiste Colbert de Seignelay. Le corps expéditionnaire français comptait , missionnaires, envoyés et marins, à bord de cinq navires de guerre. L'aile militaire était commandée par le général Desfarges et la mission diplomatique par Simon de la Loubère et Claude Céberet du Boulay, un directeur de la Compagnie française des Indes orientales. Desfarges avait pour instructions de négocier l'installation de troupes à Mergui et Bangkok (considérée comme ), plutôt que Songkhla, plus au sud, et de prendre ces positions par la force, si nécessaire.
Le roi Narai accepta cette proposition, et un fort fut construit dans chacune des deux villes, commandé par un gouverneur françaisNote 6, Smithies 2002, 99Dhiravat na Prombejra, in Reid 251-252. Desfarges indique dans sa relation des événementsAccount of the revolutions which occurred in Siam in the year 1688 by General Desfarges, translated by Smithies, Michael (2002) Three military accounts of the 1688 "Revolution" in Siam. qu'il commandait la forteresse de Bangkok, avec 200 officiers et soldats françaisDesfarges, in Smithies 2002, 25, ainsi qu'un contingent siamois fourni par Narai, et Du Bruant commandait celle de Mergui avec 90 soldats françaisDe la Touche, in Smithies 2002, 76. Trente-cinq autres soldats, avec trois ou quatre officiers français, étaient assignés aux navires du roi, avec mission de combattre la piraterie.
Le débarquement de troupes françaises à Bangkok et Mergui suscita un fort mouvement nationaliste au Siam, dirigé par le mandarin et commandant du Corps des éléphants Phra Phetracha. En 1688, les sentiments xénophobes, principalement dirigés contre les Français et Constantin Phaulkon, atteignirent leur apogée. Les courtisans siamois s'indignaient de la domination de Phaulkon dans les affaires d'État, ainsi que de son épouse japonaise Maria Guyomar de Pinha et du style de vie européen, tandis que le clergé bouddhiste regrettait l'importance croissante des Jésuites français. Le mandarinat siamois, dirigé par Phetracha, se plaignait de la force d'occupation et s'opposait de plus en plus à Phaulkon.
Siège de Bangkok
Les choses se précipitèrent quand le roi Narai tomba gravement malade en . Phetracha s'empara du palais royal de Lopburi et mit Narai aux arrêts le 17–. Il emprisonna aussi Constantin Phaulkon le Smithies 2002, 11 et fit exécuter le fils adoptif du roi, Mom Pi, le Smithies 2002, 184.
Le général Desfarges à Lopburi Le , le général Desfarges, commandant de la forteresse de Bangkok, fut invité à Lopburi par Phetracha, et selon le récit d'un de ses officiers nommé De la ToucheRelation of what occurred in the kingdom of Siam in 1688 by De la Touche, translated in Smithies, Michael (2002), Three military accounts of the 1688 "Revolution" in Siam. reçut des promesses personnelles, comme la nomination de son fils, le Marquis Desfarges, à un poste important du gouvernement siamois, équivalent à celui qu'avait occupé Constantin PhaulkonDe la Touche, in Smithies 2002, 68. Phetracha demanda aussi à Desfarges de déplacer ses troupes de Bangkok à Lopburi pour contribuer à une guerre à venir avec le Laos et la CochinchineDe la Touche, in Smithies 2002, 69. Desfarges réussit à quitter la ville en promettant d'envoyer les troupes demandées par Phetracha et de lui remettre la forteresse de Bangkok. Il avait aussi dû laisser ses deux fils en otage à Phetracha.
Desfarges quitta Lopburi le . Comme il n'avait pas manifesté d'intérêt pour le sort de Phaulkon, Phetracha ordonna le jour même l'exécution de celui-ciSmithies 2002, 18. Phaulkon, qui avait subi de nombreuses tortures depuis son arrestation, fut décapité par le propre fils de Phetracha, Ok-Phra SorasakVollant de Verquains, in Smithies 2002, 134. Desfarges fut de retour à Bangkok le , accompagné par deux mandarins, dont Kosa Pan, l'ancien ambassadeur en France, auxquels il était supposé remettre la forteresse. Selon Vollant de Verquains, la décision fut prise le même jour, dans un conseil de guerre avec ses officiers, de ne pas obéir à Phetracha, mais au contraire de lui résister par les armesVollant de Verquains, Smithies 2002, 137.
Début des hostilités Phetracha partit assiéger la forteresse de Bangkok avec De la Touche, Smithies 2002, 66 et plus d'une centaine de canons. Les troupes siamoises reçurent apparemment l'aide des Néerlandais dans leur combat contre les Français et l'armurier néerlandais Johan Keyts fut accusé d'avoir collaboré avec ellesSmithies, 93.
Les Français occupaient deux forteresses (une à Bangkok, l'autre à Thonburi, sur l'autre rive de la Chao Phraya) avec 200 soldats, en comptant les officiers. Le général Desfarges était leur commandant en chef, avec M. de Vertesalle comme secondDesfarges, Smithies 2002, 37. Pour nourriture, ils avaient une centaine de vaches, que Phaulkon avait eu la prévoyance de leur fournir, et qu'ils commencèrent à abattre. Pour faciliter leur défense, ils brûlèrent le petit village qui se trouvait à proximité de la forteresseDesfarges, Smithies, 41.
Le premier acte de guerre fut l'attaque d'une jonque chinoise appartenant au roi, qui passait sur le fleuve. Le capitaine de la jonque avait refusé de fournir des provisions aux Français, particulièrement le sel nécessaire pour saler la viande, et il fut l'objet de tirs répétésVollant de Verquains, Smithies 2002, 137-138.
Forteresse de Thonburi
Les Français avaient d'abord occupé les deux rives de la Chao Phraya, avec les deux forteresses, l'une sur la rive gauche (celle de Bangkok) et l'autre sur la rive droite (celle de Thonburi). Constatant que cette position serait difficile à défendre, particulièrement parce que les communications seraient presque impossibles à marée basse, ils décidèrent de se regrouper dans la forteresse la plus grande, sur la rive gauche. Ils détruisirent une partie des fortifications, démantelèrent 18 canons et enclouèrent ceux qui restaient. Peu après leur départ de Thonburi, les Siamois investirent le fort et commencèrent à y installer des canons et des mortiers pour bombarder les positions françaises. Ils y installèrent quarante canons, en très bonne position pour tirer de l'autre côté du fleuve.
Comme les Siamois utilisaient la forteresse à leur avantage, les Français décidèrent de l'attaquer pour la détruire. Ils envoyèrent un détachement de trente hommes, sur deux pirogues conduites par un enseigne. Ils affrontèrent des forces bien supérieures en nombre, et bien que certains aient réussi à escalader les remparts, ils durent bientôt en sauter. Quatre soldats français furent tués sur place et quatre moururent plus tard de leurs blessuresVollant des Verquains, Smithies 2002, 139.
Encerclement de la forteresse de Bangkok
Les Siamois s'efforcèrent alors d'enfermer les troupes françaises dans la forteresse de Bangkok, en construisant des redoutes. Douze petits forts furent construits autour d'elle, chacun abritant entre sept et dix canons. Selon les Français, cela fut réalisé avec l'aide des HollandaisVollant des Verquains, Smithies 2002, 70. La Chao Phraya, reliant la forteresse de Bangkok à la mer, fut bordée de nombreux forts et bloquée à son embouchure par cinq ou six rangées d'énormes troncs, une chaîne de fer et de nombreuses embarcationsDesfarges, Smithies 2002, 52. Au total, il y avait sept batteries, abritant 180 canonsVollant des Verquains, Smithies 2002, 140.
Deux des navires du roi de Siam étant en mer sous les ordres de ses officiers, Desfarges envoya une pirogue pour essayer de les atteindre, dans l'idée d'appeler à l'aide les Français de PondichéryDe la Touche, Smithies 2002, 71. La pirogue était commandée par un lieutenant de compagnie et enseigne de vaisseau, le Sieur de Saint-Christ. Mais il fut bloqué durant son trajet vers la mer. Submergé par les Siamois, il fit exploser son embarcation, provoquant la mort de centaines d'entre eux, et de la plupart de ses hommes, sauf deux qui furent plus tard rendus à Desfarges.
Détente et paix Pour essayer de mettre fin à la situation, Phetracha relâcha le les deux fils de Desfarges, qu'il retenait toujours en otage, ainsi que tous les autres prisonniers françaisDesfarges, Smithies 2002, 48. Tout en essayant de faire la paix avec les Français, il s'arrangeait pour éliminer tous les candidats potentiels au trône d'Ayutthaya : les deux frères de Narai furent exécutés le Dhiravat na Prombejra, Reid 252. Le roi lui-même mourut le , peut-être avec l'aide de poisonVollant des Verquains, Smithies 2002, 145. Phetracha fut couronné roi le à Ayutthaya. Il fonda la dynastie Ban Phlu Luang.
Après cette date, la tension autour des Français à Bangkok diminua, les bombardements s'atténuant, tandis que les échanges de biens et de services reprenaient jusqu'à un certain point. Des discussions en vue d'un accord commencèrent précautionneusement. Le , le navire de guerre Oriflamme, transportant 200 soldats et commandé par de l'Estrilles, arriva à l'embouchure de la Chao Phraya, mais il fut incapable d'atteindre la forteresse de Bangkok, en raison du blocus sur le fleuveDesfarges, Smithies 2002, 49. Selon Vollant des Verquains, cela augmenta néanmoins la pression sur les Siamois pour trouver une issue pacifique au conflitVollant des Verquains, Smithies 2002, 148.
Desfarges négocia finalement à la fin de un accord pour quitter le pays avec ses hommes à bord de lOriflamme et de deux navires siamois, le Siam et le Louvo, fournis par PhetrachaSmithies 2002, 73. Le nouveau roi leur remit tous ses prisonniers français. En garantie de l'accord, les Français étaient supposés quitter le pays avec deux otages siamois, tandis que trois otages français restaient sur place jusqu'au retour des navires siamois : Laneau, évêque de Métellopolis, Véret, directeur de la manufacture française au Siam, et le Chevalier Desfarges, le plus jeune fils du général DesfargesSmithies 2002, 12.
Maria Guyomar de Pinha