(« Traité des devoirs ») est un ouvrage politique de Cicéron traitant de l'éthique, dernier en date de ses écrits philosophiques. Paru plusieurs mois après la mort de Jules César, en 44 av. J.-C., il est adressé par Cicéron à son fils Marcus, qui étudiait alors la philosophie à Athènes sous la direction de Cratippe. Plus largement, l'ouvrage est écrit comme les précédents pour la formation de la nouvelle génération, qui comme Cicéron l'espère reprendra la direction de la République.
Le traité comprend trois livres, le premier traite de l’honestum, le second de l’utile, le troisième des cas de confrontation entre ces deux critères. L'inspiration montre l'intérêt croissant de Cicéron pour les attitudes stoïciennes, alors qu'il se montrait jusqu'ici adepte de la doctrine de la Nouvelle Académie, celle qui naît sous l'influence probabiliste de Carnéade. Dans ses AcadémiquesCicéron, Académiques, I, XII, 46, Cicéron ne distingue que deux tendances dans le platonisme : celle de Platon et celle d'Arcésilas de Pitane, l'Ancienne et la NouvelleSelon Cicéron, l'Ancienne Académie n'ajouta rien à l'enseignement de Platon et se borna à exposer sa philosophie suivant une division en trois parties indiquée par le maître. Au moment où la Nouvelle Académie se constitue, l'épicurisme et le stoïcisme sont déjà bien installés et s'imposent comme philosophies dominantes dans le monde hellénistique..
Cicéron propose une méthode de détermination du comportement personnel décent et convenable, au cas par cas selon une casuistique étudiée : que le devoir consiste en action ou abstention, en parole ou silence, en clémence ou sévérité, il s’agit d’apprécier à leur juste valeur et de comparer toutes les circonstances concrètes en jeu : faut-il décider entre un parent ou un voisin, entre soi-même ou autrui, entre le respect de la parole donnée ou la prudence, etc..
Date et titre En trois livres, l'ouvrage est écrit entre le début d'octobre et le début de décembre 44 av. J.-C., période pendant laquelle Cicéron hésite entre rejoindre son fils à Athènes et mener une activité politique contre Marc Antoine, après la rédaction de la Deuxième Philippique. Cicéron n'envisageait pas la conception de ce traité dans le corpus philosophique qu'il avait défini au début 44Cicéron, De divinatione, II, 1. Il fait une première allusion dans un courrier à AtticusCicéron, Ad atticum, XV, 13, 4-7, datée du 25 octobre selon Testard, du 7 novembre selon Grimal à un traité sur lequel il travaille selon l'inspiration du moment, qu'il dédie à son fils et qu'il désigne provisoirement par une expression grecque Peri tou Kathêkontos, de Kathèkon « sur ce qui est convenable ». Cicéron envisage de transcrire ce concept par officium, qui désigne l'accomplissement un travail qui apporte une aide à un tiers, par exemple assister un ami en justice. Sur les objections d'Atticus qui préférait Vertu, il cite des expressions latines usuelles comme senatus officium, l'activité du Sénat, consulis officium, les devoirs du consul, et il opte pour une tournure au pluriel De officiis.
Manuscrits sources Cet ouvrage nous a été transmis à travers les siècles grâce à des manuscrits en nombre relativement considérable qui ont survécu jusqu'à nos jours. Parmi les plus anciens sont : B Bamberg 26, ou , comportant de nombreuses retouches sur un texte souvent fautif B Bamberg 27, , incomplet b Berne Stadtbibliothek 391, , avec beaucoup de corrections a Berne Stadtbibliothek 514, Vossius latin Q 71 (Leyde), du L Londres, British Museum Harley 2716, , avec des lacunes Paris BN fond latin 6601, ou , très retouché Paris, BN fragment allant de II, 72 à III, 11, du ou Les copies se multiplient aux , puis au , pour atteindre quelque 700 exemplaires avant l'invention de l'imprimerie.
Les études comparatives menées principalement par les philologues allemands et italiens entre 1850 et 1914 mettent en lumière deux familles différentes de manuscrits, l'une la plus ancienne dérivée d'un ancêtre Z, origine directe ou indirecte de la plupart des copies, et l'autre d'un ancêtre X, dont le manuscrit L est le représentant connu le plus ancien. Ces hypothétiques X et Z présentent des fautes communes, et pourrait être issus d'un archétype du .
Destination Paru plusieurs mois après la mort de Jules César, en 44 av. J.-C., il est adressé par Cicéron à son fils Marcus, qui étudiait alors la philosophie à Athènes sous la direction de Cratippe. Plus largement, l'ouvrage est écrit comme les précédents pour la formation de la nouvelle génération, qui comme Cicéron l'espère reprendra la direction de la République. Maurice Testard pense aussi qu'il est plus particulièrement destiné à un jeune homme qui a presque le même âge que Marcus, le jeune Octave, héritier de Jules César..
Contenu Sources d'inspiration Cicéron donne lui-même des indications sur ses sources bibliographiques, grecques comme toujours en matière de philosophie. Il déclare dans son traité qu'il suit les idées stoïciennes, tout en gardant sa liberté de penséeI, 6 ; III, 20. Plus loin, il précise que Panétios de Rhodes est sa principale source, tout en signalant des lacunes chez Panétios, sur la définition du devoir, le départage entre deux choix estimés tous deux honnêtes, puis entre deux choix utiles, et surtout la question du conflit entre l' et l'utile, objet du livre IIIII, 60 ; III, 7. Il fait part de ces difficultés à son ami Pomponius Atticus, mais ne trouve rien de satisfaisant dans les textes grecs supplémentaires qu'Atticus lui fait parvenir, un résumé de Posidonios, le successeur de Panétios, le sommaire d'un texte d'Athénodore de Tarse, l'élève de PosidoniosCicéron, Ad Atticum (XVI, 11, 4 ; XVI, 14, 4). Il rédige donc ces parties et le troisième livre sans aide et d'après ses analyses personnelles. Maurice Testard souligne le caractère improvisé de la décision de rédiger cet ouvrage, au cours de séjours entre les villas de Pouzzoles et d'Arpinum, ce qui ne laissait pas la possibilité de constituer une documentation préalable abondante. Testard se montre réservé sur les attributions de paternité d'inspiration grecque autre que Panétios faites par d'autres chercheurs.
Le latiniste et historien français Pierre Grimal voit dans le choix de s'appuyer sur les stoïciens l'avantage de présenter une doctrine de certitudes, loin du scepticisme de la nouvelle Académie et apte à la définition d'un guide de conduite. De plus, Panétios, stoïcien familier de la société romaine, professait une rigueur moins théorique que ses prédécesseurs avec sa notion concrète de « convenable ».
Livre I : de l’honestum Selon les traducteurs et les époques, le mot honestum est rendu différemment : « l'honnête » chez les auteurs du « la beauté morale » chez Testard et Pierre Grimal.
Le livre I commence par la définition du sujet, les devoirs, que Cicéron va centrer sur les préceptes de conduite pratique de la vie. Si l’honestum est un but théorique, un idéal universel mais inaccessible en pratique, le devoir moyen, l’officium medium, présente un caractère relatif et pratique et constitue une voie moyenne pour l’homme de bien, le vir bonus.
Cicéron déclare retenir comme courant de pensée les doctrines socratiques, qu’elles soient stoïciennes, académiques ou péripatéticiennes, et récuse les philosophes sceptiques. Selon la vision optimiste socratique, chaque être humain a l’intuition du beau et du bien, ce que Cicéron nomme l’honestum (I, II, 5-6). Il annonce le plan de l'ouvrage (la divisio), en cinq parties, et non trois comme chez Panétios de Rhodes, sa principale référence pour ce traité : la beauté morale comme critère de conduite, et comment distinguer entre deux choix honnêtes (dotés tous les deux de beauté morale), l’utilité comme second critère de conduite, et comment départager deux choix utiles, et enfin, comment choisir lorsqu'un choix utile parait entrer en conflit avec un autre qui est honnête (I, II, 7-10).
Puis faisant référence à la Nature selon un raisonnement classiquement stoïcien, Cicéron identifie les quatre tendances fondamentales du caractère humain et les quatre vertus cardinales qui leur correspondent, et qui sont les aspects de l’honestum, à savoir (I, V, 15-17) : la recherche de la connaissance théorique du monde, quête de la vérité qui mène à la vertu de sagesse (la sapientia), l’affection instinctive pour les siens et la sociabilité envers les autres, qui s’associent à la justice "non seulement pour nous" (non nobis solum), le désir d’autonomie et d’accomplissement, l’élévation des sentiments, la magnitudo animi ou grandeur d’âme, qui va avec le courage, le sentiment de la mesure, du convenable, qui s’exprime par la tempérance. Ces quatre vertus fondamentales sont reconnues par les doctrines philosophiques et particulièrement par la philosophie platonicienne et la philosophie stoïcienne. Ces vertus et les tendances du caractère humain structurent la suite de l’ouvrage.
La recherche de la connaissance Cicéron traite brièvement cet aspect : Si la connaissance est primordiale car elle est permet d’appréhender les autres vertus et de comprendre les liens entre la communauté humaine et le divin, elle ne crée pas par elle-même de devoir particulier. Cicéron met donc en garde contre la pratique de l’étude pour elle-même, qui détournerait de l’action au sein de la société (I, VI, 18-19). Il le répète à la conclusion du livre premier, donnant la priorité aux devoirs de justice sur les devoirs de connaissance pure (I, XLIII, 155 ; XLIV, 158).
La sociabilité et la communauté humaine
Cicéron distingue deux fondements dans la société : la justice proprement dite et la bienfaisance, car pour les stoïciens le premier devoir de l’homme est d’être utile, ce qui est aussi le devoir du citoyen romain.
Cicéron place la justice au sommet de la hiérarchie des vertus. Elle vise à établir des rapports pacifiques et harmonieux entre les hommes de la cité romaine, et aussi entre toutes les cités du monde. Si le premier des devoirs lié à la justice consiste à ne nuire à personne sauf s'il faut lutter contre une violation du droit, le suivant est le respect absolu de la propriété, qu’elle soit individuelle ou collective (I, VII, 20). Celui qui gouverne doit garantir la possession des biens de chacun. Cicéron admet que la notion de propriété ne vient pas de la Nature, mais que l’existence de propriétés privées résulte de l’Histoire, par des accords et des violences venus du passé. Néanmoins, le maintien dans son extension actuelle se justifie pour les possesseurs qui en usent avec justice. Si le respect de la propriété individuelle garantit la base de la société, la sauvegarde des intérêts communs – dont celui de la République - est préservé par l’échange des devoirs (mutatio offciorum), en donnant et en recevant (dare et accipere, selon ses termes) dans tous les domaines : savoir, réalisations, ressources.
Dans l’argumentation de Cicéron, la contradiction entre d’une part la défense de la propriété privée et d’autre part l’intérêt collectif se résout par l’échange des devoirs, donner et recevoir, qui fonde les solidarités et les dépendances au sein des communautés.
Après ce développement sur la justice, Cicéron expose les cas d’injustice et multiplie les références aux troubles politiques récents qu’a connu Rome : il critique l’enrichissement dévoyé par l’ambition de M. Crassus, qui avait déclaré (I, VIII, 25) et plus loin les erreurs de César (I, VIII, 26). Et ceux qui sans faire de tort à quiconque, s’abstiennent de défendre leurs semblables et la société par crainte, par paresse, par égoïsme, parce qu’ils s’absorbent dans leurs affaires ou leurs études, ils sont néanmoins dans l’injustice par omission (I, IX, 28-29). L’allusion vaut peut-être pour Varron, ancien opposant de César qui se cantonne désormais dans ses travaux rédactionnels, ou pour les sénateurs qui restent à l’écart de la vie publique et refusent de soutenir la lutte politique de Cicéron.