« », parfois présenté par erreur comme un des slogans de Mai 68, est un aphorisme lancé par l'humoriste Jean Yanne sur les ondes de RTL, en forme de boutade moqueuse, et considéré comme un polyptote par les linguistes. La date de cette boutade de Jean Yanne (1933-2003)Vídeo, Jean YanneBaggett, Justin L., "L’héritage" is in the Streets : The text, images and legacy of May 1968. Honors Theses. Paper 271. (12-2014). n'est pas connue mais probablement antérieure aux événements de Mai 68.
Cet aphorisme ne figure sur aucune des affiches ou photos de ces événements. Il appartient plutôt aux , infondées sur le plan historique et émises dans les décennies suivantes à but polémique, sur l'importance attribuée à la sexualité dans le mouvement Mai 68. Il fait partie de la quarantaine de slogans de Mai 68 cités par Le Monde. et est parfois cité, un demi-siècle plus tard, parmi ceux restés célèbresNicolas Arnaud, professeur d'histoire et de géographie, Le Bac Histoire Pour les Nuls, First, 2015, page 150..
Pour autant, il ne figure pas dans la liste de ceux constatés sur les murs de La Sorbonne occupée, que publie Le Monde le dans un reportage sur place"Dada et Marx à la Sorbonne" par MICHEL LEGRIS, le 18 mai dans Le Monde.
Il ne figure pas non plus sur les quelque 415 à 600 modèles différents d'affiches murales, reproduisant chacune un slogan différent, éditées par les étudiants et professeurs en grève occupant l'École des beaux-arts de Paris, qui subit l'une des plus longues occupations de Mai 68, pendant 46 jours, mais aussi l'École des Arts-déco et d'autres « ateliers populaires » à Strasbourg, Montpellier, Marseille, Lyon, Grenoble, Dijon, Caen et Amiens"Les affiches de mai 68", par Laurent Gervereau, dans la revue Matériaux pour l'histoire de notre temps en 1988 .
non plus, mais a servi dans les décennies suivant Mai 68 à le résumer à une formule réductrice, a estimé Edwy Plenel en 2003"Secrets de jeunesse", par Edwy Plenel en 2003 aux Editions Stock, page 195, à l'époque où il était directeur de la rédaction du quotidien Le Monde.
La seule photo d'époque s'en rapprochant, datée du , montre la phrase « Défense d'interdire » sur un mur où elle détourne une inscription « Défense d'afficher - loi du 29 juillet 1881 » fréquentes sur les murs de villes françaises depuis la loi du 29 juillet 1881. Quelques jours plus tard, cette phrase, est prononcée le comme une boutade à la question d'un journaliste semblant remettre en cause le droit de manifesterUn enregistrement audio de cet interview d'actualité, consacrée à une manifestation du lendemain, est consultable sur le site l'INA.
Cette phrase n'apparait plus ensuite distinctement avant le , quand Serge July l'utilise dans un éditorial de Libération titré « Il est interdit d'interdire, y compris pour les femmes » dans Libération, qui accuse des féministes de vouloir constituer "Il est interdit d'interdire, y compris pour les femmes" par Serge July, dans Libération du 6 décembre 1978, cité par L. Frazier et Deborah Cohen dans Gender and Sexuality in 1968: Transformative Politics in the Cultural Imagination aux Editions Springer, en 2009 après deux campagnes, l'une contre les violeurs qui a entrainé une aggravation de leurs condamnations et l'autre contre l'hebdomadaire Détective qui a abouti à son interdiction à l'affichage et à la vente aux mineursFéminisme et répression, par Bruno Frappat dans Le Monde du 6 décembre 1978 , issue saluée par Le Monde, qui affirme cependant que la répression ne suffira pas. Origine Auteur Le slogan « Il est interdit d'interdire » a été lancé par Jean Yanne sur les ondes de RTL, comme une boutade. La date n'est pas connue.
Au cours des années 1960, Jean Yanne anime sur RTL une émission de radio humoristique chaque dimanche matinJean Yanne reviens, on est devenus (trop) cons ! film de Fabrice Gardel, Edward Beucler et Christine Bernadet), à partir des archives INA "Les enfants de la radio" par Danielle MOREAU - 2018 aux Editions Edi8.
Cette phrase moqueuse est dite dans une période plus générale où il se déclare fier de ne pas faire grève et d'exécrer autant les policiers que les adolescents sur les barricades selon le regard porté a posteriori par ses biographes"Jean Yanne, A Rebrousse-Poil" par Bertrand DICALE aux Editions Editions 8 en 2012 car il « aime rire des CRS » mais « trouve beaucoup à se moquer des slogans des étudiants et des rêveurs », ce qui entraîne l'envoi de lettres de protestation au directeur des programmes de RTL.
Méthode d'écriture La phrase est dotée d'un sujet indéfini (« il ») et construite, selon Emilie Née, maître de conférences en linguistique à l'Université Sorbonne Nouvelle (Paris III) sur un polyptote, c’est-à-dire une figure de style utilisant la répétition de plusieurs mots de même racine, permettant de rebondir sur un propos dans un but rhétorique ou de créer des jeux de mots.
Documents Documents photographiques Le , la phrase écrite a été photographiée sur un mur en très gros caractères sous une forme différente de celle choisie par Jean Yanne, en préférant la formule « Défense d’interdire », qui renvoie à une autre photo, celle d'un graffiti détournant l'inscription « défense d'afficher »Photo de l'exposition du 2 mai 2018, au Centre Pompidou, Paris, sous la direction de Danielle Tartakowsky, historienne, présidente du Comité d’histoire de la ville de Paris.. Ce sont les deux seules photos de Mai 68 évoquant cette phrase « Défense d’interdire ». Il n'existe pas de photo d'époque de la phrase « Il est interdit d'interdire ! ».
La première a été prise le par l'AFP à la Sorbonne selon le document de l'AFP, qui ne précise pas le nom du photographe"Société : chacun cherche son droit" par France Culture le 14/03/2018. L'autre photo d'époque n'est pas datée.
Le document audio du 22 mai L'expression est utilisée à nouveau comme une boutade, dès les premiers mots de la réponse à une question d'un journaliste de l'ORTF, le . La question du journaliste portait sur l'éventualité d'une interdiction par la préfecture de police de la manifestation dont le Syndicat des enseignants de l'Université, le SNES Sup, avait déjà annoncé la tenue lors d'une conférence de presse et qui a lieu dans la soirée. La personne qui répond est Alain Geismar, responsable de ce syndicat. Il rappelle ensuite d'emblée que cette manifestation vise à protester contre la mesure d'interdiction de séjour en France de son ami Daniel Cohn Bendit. Alain Geismar veut ainsi interdire une chose très précise: l'interdiction de séjour de Cohn-Bendit. Il rappelle au passage que son syndicat a toujours appelé à des manifestations pacifiquesInterview d'Alain Geismar aux actualités de 20H00 de l'ORTF, le 22 mai 1968 par Pierre Feuilly et note qu'au cas où des violences surviendraient les militants étudiants n'en seraient pas la cause.
Selon Émilie Née, cette phrase sera ensuite associée à l'expression de la jeunesse mais ces 5 mots sont tout d'abord utilisés « ponctuellement » par Alain Geismar pour « contrer les réactions du pouvoir à la mobilisation étudiante ».
De toutes les manifestations parisiennes de Mai 68, c'est celle qui réunira le moins de manifestants, 3000 à 4000 à ses débuts au départ, la fontaine Saint-Michel, puis 5000 au plus fort, selon le quotidien Le MondeManifestation d'étudiants et d'enseignants devant le Palais-Bourbon et au quartier Latin" dans Le Monde du 24 mai 1968 . Peu après son annonce, la CGT faisait connaître qu'elle désapprouvait cette manifestation et mettait en garde les travailleurs , écrit alors le journal, en détaillant la liste des slogans qui reviennent le plus souvent durant cette « marche », encadrée par le service d'ordre de l'UNEF:
. Les manifestants sont encadrés par le service d'ordre jusqu'à minuit sans incident jusqu'à 22h30. Par la suite, , relate le journal.
Autres slogans relatifs aux problématiques des libertés en 1968 Cinquante ans après Mai 68, le quotidien Libération a compilé 685 slogans dont la grande majorité provient de photos, d’affiches d'époque ou de livres de recension publiés peu après. D’autres viennent de la presse ou de travaux universitaires. Les mots « libre » ou « liberté » reviennent dans 23 des 685 slogans. Parmi eux : « Chacun est libre d’être libre » ; « Un homme n'est pas stupide ou intelligent : il est libre ou il n'est pas » ; « La liberté d’autrui étend la mienne à l’infini » (citation attribuée à l'anarchiste Bakounine); « CRS, SS » ; « CRS = bons à rien » ; « CRS = esclave-traître » ; « Tout ce qui est discutable est à discuter. »"1968 - MOTS D’ORDRE mots de désordre" dans Libération en Mai 2018 sur un mur du grand hall à Sciences Po Paris"Les Murs ont la parole". Mai 68. Journal mural. Sorbonne, Tchou éditeur, réédité en 2007, cité par Le Monde du 20 mai 2008 .
Historiographie Cette phrase ne figure sur aucune des se référençant à Mai 68 accompagnées d'un slogan, et ne fait pas partie de la longue liste des slogans qui ont joué rôle en Mai 68, selon le sociologue Jean-Pierre Le GoffJean-Pierre Le Goff, Mai 68, l'héritage impossible, La Découverte, 1998, page 51. Une grande partie d'entre eux, répertoriés dans des livres et des collections d'affiches, a pourtant trait à la liberté d'expression à l'ORTF et sur les murs.
Elle ne figure pas non plus dans le petit livre rouge Les murs ont la parole (Tchou) paru dès 1968 et publié par un journaliste, Julien Besançon, qui relève ces inscriptions dans la capitale et à Nanterre"Ecrivez partout !" : en 68, le printemps des slogans" par l'AFP, le 22/03/2018 . Julien Besançon avait déjà fait monter l’audience d’Europe 1 en couvrant la Guerre des Six Jours. À partir du , de retour d'Afghanistan où il avait suivi le premier ministre Georges Pompidou, il a couvert en direct les affrontements au Quartier latinEurope 1. La grande histoire dans une grande radio. Luc Bernard, Centurion, Paris, 1990, chapitre 15, 1968, sous-titre : Radio-Barricade ?, pages 257 à 275.
Le premier média à reproduire cette phrase est Le Monde, en 1973, mais probablement confondue avec la boutade de Jean Yanne et noyée au sein d'une liste d'une vingtaine d'autres slogans, tous traités à égalité.
Puis l'expression d'origine, « Défense d'interdire », refait surface en 1997 dans un livre de photos, "Défense d'interdire, almanach (nostalgique) de Mai 68", par Benjamin Lambert, Éditions Méréal, 1997..
Signification Cette phrase désigne avant tout la liberté d'expression, personnelle ou collective, selon le philosophe Roger-Pol Droit, liberté qui pourra ensuite aller jusqu'à la possibilité de marcher sur les pelouses, dessiner sur les murs, se dénuder à loisir, comme dans le cas des Femen. Mais selon lui, elle ne peut en aucun cas aller plus loin car s'il devenait interdit d'interdire le meurtre, l'inceste, le harcèlement, les violences, les injures et les tortures… alors le monde ne serait plus humain« Il est interdit d'interdire » : une erreur de Mai 68, par Roger-Pol Droit, dans Les Echos du 9 février 2018 .
En mai 68, un slogan est aussi relevé sur un mur dans le grand hall à Sciences Po Paris, toujours dans le domaine de la liberté d'expression. Pour l'historienne Ludivine Bantigny, en mai 68, et il était plus question de que de critiquer .